Une approche de la qualité de vie dans les territoires picards

Jean-Marc Mierlot, Insee

En matière de bien-être et qualité de vie, les territoires de Picardie connaissent une situation contrastée qui dépend d'abord de leur degré d'urbanisation et des conditions de vie de leurs habitants. Une trentaine d'indicateurs ont ainsi permis de dégager six profils d'espaces. Les éléments plutôt favorables se concentrent surtout dans les territoires périurbains situés dans l'influence d'Amiens et de l’Île-de-France. Ils deviennent moins nombreux à mesure que la zone perd en densité et que son marché du travail se dégrade.

Ces conditions propices à une bonne qualité de vie se retrouvent aussi dans des territoires polarisés par les villes de taille moyenne du sud de la région où se retrouve un bon équilibre entre accès aux équipements et services et accès aux emplois, même si c'est au prix de longs déplacements domicile-travail. En revanche, l'urbanisation plus importante des grandes villes picardes (Amiens, Saint-Quentin, Beauvais…), bien équipées mais avec des populations aux caractéristiques sociales très disparates, notamment en matière de revenus ou de logements, contribue plutôt à limiter les facteurs favorables.

Insee Analyses Hauts-de-France
No 7
Paru le : 21/04/2016

La commission présidée par Joseph Stiglitz sur la "mesure des performances économiques et du progrès social" préconisait en 2009 de dépasser la seule mesure du Produit Intérieur Brut (PIB) comme indicateur de développement économique et social d'un pays.

Elle recommandait notamment de compléter cet indicateur par une mesure du bien-être et de la qualité de vie.

À l'échelle des territoires, les notions de bien-être et de qualité de vie comportent de multiples dimensions, pouvant être objectives ou subjectives, ne se limitant pas aux seuls éléments de revenus des populations. La perception de la qualité de vie dépend de nombreux facteurs pouvant varier d'un individu à l'autre. Cependant, certains aspects individuels, collectifs ou liés aux territoires de résidence permettent d'objectiver cette notion.

Ainsi, elle peut être approchée par une combinaison d'éléments associant caractéristiques socio-économiques (emploi, logement, revenus, santé...) et cadre de vie (proximité des commerces et services, environnement, liens sociaux …).

Trente indicateurs, recouvrant quatorze dimensions, à l'échelle des 82 Établissements

Publics de Coopération Intercommunale picards permettent d'éclairer la manière dont les territoires se différencient ou se ressemblent. Ils mettent en évidence leurs atouts et leurs handicaps en matière de qualité de vie.

figure1 – Degré d’urbanisation et situation face à l’emploi distinguent les territoires

  • Source : Insee

Degré d’urbanisation et facteurs socio-économiques, déterminants majeurs de la qualité de vie

La Picardie a la particularité d'avoir une population moins concentrée dans les grands pôles urbains qu'ailleurs en France. Alors qu'au niveau national un habitant sur deux vit dans une commune de plus de 10 000 habitants, cette proportion n'est que de 30 % dans la région.

La Picardie apparaît comme un espace abritant des territoires variés, villes de taille moyenne, communes périurbaines sous l'influence de pôles d'emplois ou campagnes plus isolées. Chacun de ces types de territoires possède intrinsèquement des atouts jouant sur la qualité et le cadre de vie des habitants qui y résident.

Ainsi, le degré d'urbanisation constitue le premier critère de différenciation des territoires, qui oppose de façon classique les espaces urbains et ruraux. Les premiers vont de pair avec une forte artificialisation des sols et permettent souvent un accès facilité aux commerces, aux services ainsi qu'aux équipements culturels et de loisirs.

Ils souffrent en revanche des inconvénients de l'urbanisation que sont la pollution ou les difficultés de circulation. Dans les seconds, la proximité des espaces naturels et la possibilité d'accéder plus aisément à un habitat plus spacieux et individuel concourent nettement à la qualité de vie. Vivre dans ce type de territoire est cependant synonyme de déplacements plus longs et plus fréquents.

Indépendamment du degré d'urbanisation du territoire, d'autres critères expliquent les disparités territoriales de qualité de vie. Ainsi, les facteurs socio-économiques participent à la différenciation des espaces. Certains territoires accueillent des populations en moyenne plutôt favorisées, ayant des niveaux de diplôme et de revenus élevés. À l'opposé, dans d'autres territoires, le chômage est élevé et l'insertion sociale par l'emploi est plus difficile.

Les trente indicateurs retenus pour approcher la qualité de vie, conduisent à identifier six profils de territoires pour la Picardie. Ils dessinent une région contrastée tout en respectant certaines logiques de géographie et de structuration des espaces.

figure2 – Qualité de vie en Picardie : six profils de territoires

  • Source : Insee

Des territoires périurbains, peu denses, plutôt favorisés, mais souvent éloignés des emplois

Situés en périphérie d'Amiens, dans le sud de la région, ainsi que le long de la vallée de l'Oise, quatorze communautés de communes regroupant 288 000 habitants, affichent des indicateurs de qualité de vie plutôt favorables par rapport à l'ensemble de la région. Souvent peu denses, ils bénéficient de la proximité des grands pôles d'emplois que constituent Amiens et l'Île-de-France.

Les résidents de ces territoires sont ainsi généralement en emploi : le taux d'emploi des 25-54 ans (86 %) est plus élevé qu'en moyenne en Picardie (79 %) et l'écart entre celui des hommes et celui des femmes est plus faible qu'ailleurs. Le taux de chômage y est aussi plus bas et les emplois stables (en CDI ou dans la fonction publique) plus fréquents. Les jeunes âgés de 18 à 25 ans sont proportionnellement davantage en emploi ou en formation qu'en moyenne en Picardie (78 % contre 73 %).

Avec des taux d'actifs occupés élevés, les niveaux de revenus sont favorables. Le revenu net imposable moyen par foyer fiscal est supérieur à la moyenne en Picardie dans toutes les communautés de communes qui composent le groupe, et un peu plus élevé qu'au niveau national dans la plupart d'entre elles. La part des foyers imposables (63,3 % en moyenne) dépasse ainsi de près de 9 points celle de la Picardie.

Le nombre de bacheliers parmi les habitants de ce groupe de territoires est aussi globalement plus élevé que la moyenne de Picardie tant pour les jeunes de 20 à 29 ans que pour l'ensemble de la population âgées de plus de 20 ans.

En revanche, la situation favorable par rapport à l'emploi est au prix de longs trajets quotidiens. Près de 38 % des actifs habitent à plus de trente minutes de leur lieu de travail.

L'accès aux commerces et services est dans l'ensemble proche de la moyenne en Picardie. Il existe cependant quelques différences entre les territoires du sud de la Picardie et ceux situés autour d'Amiens, de nature plus rurale.

figure3 – Points forts et faibles des six profils de territoires picards

  • Source : Insee

Des territoires peu urbanisés, aux caractéristiques sociaux-économiques intermédiaires, éloignés des équipements et des emplois

À forte dominante rurale, le second groupe est constitué de vingt-sept communautés de communes situées en périphérie éloignée d'Amiens ou à proximité de villes de taille plus modeste telles que Abbeville, Beauvais, Saint-Quentin, Laon ou Soissons. Il concentre 358 000 Picards et présente les caractéristiques typiques des territoires ruraux périurbains.

L'artificialisation des sols y est très faible ce qui peut être vu comme un atout en termes de cadre de vie, d'autant que le prix du foncier est plus attractif qu'à proximité des grandes villes. Cependant, ces territoires conduisent à un certain éloignement des commerces et services d'une part, des emplois d'autre part. On y trouve, en effet, les plus grandes proportions de population éloignées des équipements : 19 % habitent à plus de sept minutes de la gamme de proximité (boulangerie, école élémentaire…) et 23 % à plus de 15 minutes de la gamme intermédiaire (supermarché, collège…) contre 9 %, dans les deux cas, de l'ensemble de la population picarde. De même, la part des actifs résidant à plus de trente minutes de leur emploi est plus élevée qu'en moyenne de Picardie. Cet ensemble de territoires montre aussi un décalage marqué entre les emplois offerts localement et les actifs qui y résident tant pour le volume de travail que pour les qualifications.

Néanmoins, la population est un peu plus souvent qu'en moyenne en emploi, et les taux de chômage sont un peu plus faibles que pour la Picardie, même si les niveaux de diplôme et de revenus sont légèrement en retrait.

Des territoires hors de l’influence des grands pôles d’emplois, peu urbanisés, plutôt isolés et défavorisés

Essentiellement localisées au nord de la région, principalement dans l'Aisne et à l'est de la Somme, dix-neuf communautés de communes composent un troisième groupe de territoires ruraux, plus isolés et plus défavorisés, où 298 000 Picards résident.

Éloignés des principales villes, ces territoires se caractérisent par un marché du travail difficile, souvent dégradé, qui pèse sur les conditions de vie des habitants. Le chômage est élevé, voir très élevé par endroits. Pour l'ensemble du groupe, il s'établit à 16,5 % (au sens du recensement de la population) contre 14,1 % pour la Picardie. La part des jeunes âgés de 18 à 25 ans en emploi ou en formation (65 %) est nettement en deçà de la moyenne picarde (73 %). Les niveaux de qualifications sont aussi relativement bas. Par exemple 46 % des 20-29 ans sont titulaires du baccalauréat contre 57 % en Picardie.

Corollaire des difficultés liées à l'emploi, les revenus sont en retrait par rapport à la moyenne de Picardie. Ainsi, la part des foyers fiscaux imposés est de 46,6 % soit près de huit points de moins qu'en Picardie. Les déplacements domicile-travail jouent peu un rôle d'ajustement pour faciliter l'accès à l'emploi. À l'exception des territoires les plus proches d'Amiens (CC du Doullennais et CC du Val de Nièvre et environs principalement, CC du Santerre et CC du canton de Montdidier dans une moindre mesure), la part des actifs travaillant à plus de trente minutes de leur domicile est faible.

Néanmoins, malgré la distance par rapport aux villes, le maillage des territoires par un réseau de petits pôles ruraux ne pénalise pas la population en termes d'accessibilité aux commerces et services. Les temps d'accès ne sont qu'en léger retrait par rapport à la moyenne des Picards. Cela vaut aussi en matière de santé, tant pour la densité de médecins généralistes que pour leur proximité. Cet élément apparaît important dans des espaces où les indices de mortalité sont les plus défavorables de la région (128,4 contre 116,5 en Picardie et 100 en France).

Des territoires polarisés par des villes moyennes, plutôt favorisés en termes d’emploi et de niveaux de revenus

Dix territoires à dominante urbaine ou centrés autour d'un pôle urbain de taille moyenne du Sud de la Picardie (Château- Thierry, Compiègne, Clermont, Villers-Cotterêts, Méru…) constituent un espace où les indicateurs de qualité de vie sont plutôt favorables concernant les dimensions liées à l'accessibilité aux équipements et aux conditions d'emploi.

Dans ces territoires où résident 292 000 personnes, les habitants bénéficient de la proximité d'un pôle de commerces et services relativement important, qui joue favorablement sur leur potentiel d'accès aux équipements. En moyenne, la part de la population éloignée des gammes de proximité et intermédiaire est deux fois plus faible que pour l'ensemble de la Picardie.

De la même manière, ces pôles de services sont aussi fréquemment pôles d'emplois. Conjugué à leur situation géographique, proche de l'Île-de-France, l'accès à un travail pour les résidents est facilité. Ainsi, le taux d'emploi des 25-54 ans dépasse 80 %, et le taux de chômage est inférieur à la moyenne picarde de 1,5 points. Le niveau de revenus est aussi légèrement supérieur à celui de l'ensemble des Picards. Néanmoins, l'équilibre entre vie privée et vie professionnelle est plus difficile en raison de déplacements domicile-travail

plus longs et plus fréquents.

Des territoires très urbanisés, bien équipés aux caractéristiques sociaux-économiques contrastées

Sept communautés d'agglomérations et deux communautés de communes centrées autour de grandes villes de la Picardie (Amiens, Saint-Quentin, Beauvais, Creil, Laon, Abbeville ...) constituent un groupe spécifique où résident 596 000 habitants. Territoires très urbanisés, denses en population comme en emplois, ils disposent de nombreux commerces et services y compris les moins fréquents tels que les hôpitaux. Ils offrent ainsi à leurs populations une très bonne accessibilité aux équipements, à la culture et aux loisirs, d'autant que les réseaux de transports en commun y sont souvent développés.

En revanche, ils se caractérisent par de fortes disparités sociales et économiques entre les individus, entre les territoires eux-mêmes, ainsi que les quartiers. Leurs espaces, à l'artificialisation marquée, s'accompagnent de tensions sur les logements : en moyenne près de 10 % de la population vit dans un logement en situation de sur-occupation même si les différences locales sont fortes (5 % à Laon et Chauny-Tergnier, 24 % à Creil). C'est aussi dans ces territoires que l'on trouve les plus fortes proportions de familles monoparentales et de personnes âgées de plus de 75 ans vivant seules.

Les emplois de ces pôles urbains sont nombreux et proches des habitants mais attirent aussi des actifs périurbains. Ils ne profitent pas toujours à la population résidente. Ainsi, les taux de chômage sont élevés et les taux d'emploi des actifs de 25 à 54 ans plus faibles qu'en moyenne picarde (73 % contre 79 % en Picardie). De ce fait, les revenus annuels moyens des foyers fiscaux sont inférieurs à la moyenne picarde dans tous les territoires du groupe, sauf à Amiens Métropole où ils sont au même niveau.

Amiens, principale ville universitaire de Picardie, se distingue aussi du groupe par une proportion élevée de bacheliers parmi la population de plus de 20 ans, alors que cette part est souvent inférieure à la moyenne picarde dans les autres territoires.

Des territoires denses et très favorisés

Enfin, trois communautés de communes (71 000 habitants) englobant les villes de Senlis et de Chantilly constituent un groupe de territoires denses et aisés.

La population accède facilement aux équipements et les facteurs socio-économiques sont favorables. Les taux d'emploi sont élevés et la population très diplômée. Les emplois sont stables, le taux de chômage faible, et les revenus moyens sont les plus élevés de Picardie. Ils sont nettement supérieurs à la moyenne nationale. Le confort des logements est aussi particulièrement développé.

En revanche, l'équilibre entre vie privée et vie professionnelle est plus difficile en raison d'une adéquation entre emplois offerts sur le territoire et actifs résidents défavorables. Cela se traduit par de longs déplacements domicile-travail, supérieurs à trente minutes pour plus d'un tiers des actifs. Les disparités femmes/hommes sont importantes en termes de taux d'emploi mais surtout en termes de rémunérations.

Figure 4 – La perception de la qualité de vie peut être appréhendée à travers quelques indicateurs socio-économiques

La perception de la qualité de vie peut être appréhendée à travers quelques indicateurs socio-économiques
Les pricipaux indicateurs caractérisant les territoires
Classe1 Classe2 Classe3 Classe4 Classe5 Classe6 Moyenne des EPCI Picardie
Nombre de territoires 14 27 19 10 9 3 82
Population 287902 358033 298398 291582 596482 70624
Part de la population ayant accès en moyenne aux 12 équipements de la gamme intermédiaire en 15 minutes ou moins (en %) 85,7 77,3 86,2 97,8 98,2 99,8 86,4 91,4
Part des 20 ans ou plus ayant au moins le baccalauréat 37,8 32,2 27,8 35,9 34,5 54,8 33,6 35,7
Part des chômeurs de longue durée (plus d'un an) dans la population active de 15-64 ans (en %) 3,7 5,3 7,4 5,2 8,5 3,2 5,8 6,2
Part des espaces artificialisés dans le territoire (en %) 5,8 4,4 6,5 11,7 18,1 16,1 8,0 6,4
Part des actifs occupés résidant à 30 minutes ou moins de leur lieu de travail (en %) 62,4 69,4 76,0 68,2 78,1 65,4 70,4 71,2
Part de la population vivant dans un logement en situation de suroccupation (en %) 4,1 4,1 4,7 7,5 9,5 4,5 5,3 6,8
Revenu net imposable moyen annuel par foyer fiscal (base 100 Métropole) 103,6 87,3 77,9 95,4 81,0 161,1 90,9 90,8
Indice comparatif de mortalité globale (base 100 France) 112,5 115,7 128,4 111,8 117,4 95,2 117,0 116,5
  • 1 Territoires périurbains, peu denses et plutôt favorisés, souvent éloignés des emplois 2 Territoires peu urbanisés, aux caractéristiques socio-économiques intermédiaires, éloignés des équipements et des emplois 3 Territoires hors de l'influence des grands pôles d'emplois, peu urbanisés, plutôt isolés et défavorisés 4 Territoires polarisés par des villes moyennes, plutôt favorisés en termes d'emploi et de niveaux de revenus 5 Territoires très urbanisés, bien équipés aux caractéristiques socio-économiques contrastées 6 Territoires denses et très favorisés.
  • Lecture : une valeur en vert indique un positionnement favorable à la qualité de vie, et inversement pour une valeur en rouge.
  • Source : Insee

Pour en savoir plus

Le ScouëzecP., Mierlot J-M, « Pays du Grand Amiènois : des atouts de qualité de vie différents » Insee Flash Nord-Pas-de-Calais-Picardie n° 03, avril 2016

Mierlot J-M., « Une approche de la qualité de vie dans les territoires picards » Insee Analyses Nord-Pas-de-Calais-Picardie n°07, avril 2016

Jamme J. « Les familles : plus en difficulté dans les centres urbains, plus favorisées dans les couronnes périurbaines » Insee Analyses Nord-Pas-de-Calais-Picardie n°03, janvier 2016

Reynard R., Vialette P., Pôle synthèses locales, Insee « Une approche de la qualité de vie dans les territoires », Insee première n°1519, octobre 2014

« Rapport de la Commission Stiglitz » - www.stiglitz-gen-fitoussi.fr