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Insee Analyses · Juillet 2026 · n° 123
Insee AnalysesAu moins trois quarts des hausses de coûts agricoles sont répercutées sur les prix de production des industriels de l’agroalimentaire sur le marché français

Swann Chelly (Insee)

Entre janvier 2021 et janvier 2023, les prix des produits agricoles à la production augmentent de 30,7 %, dans un contexte de reprise post-Covid, d’événements climatiques extrêmes et de tensions géopolitiques. Sur la même période, les prix de vente des industriels de l’agroalimentaire sur le marché français croissent de 29,5 %.

Le comportement de fixation des prix des industriels de l’agroalimentaire joue un rôle déterminant dans la transmission des hausses de coûts agricoles aux prix de vente. Entre 2015 et 2023, les intrants agricoles ont représenté en moyenne 35 % des coûts variables des industriels de l’agroalimentaire (à côté des coûts des autres intrants – énergie, emballages, etc. – et du coût de la main d’œuvre). Lorsque les coûts des intrants agricoles varient, une estimation sur données individuelles d’entreprises suggère que ces variations sont répercutées à hauteur des deux tiers dans les prix de vente de ces sociétés, et même des trois quarts pour les produits destinés au marché français. Cette transmission est progressive : elle s’opère sur cinq trimestres pour les produits destinés aux distributeurs, mais sur trois trimestres seulement pour les autres clients, notamment industriels.

Sur les sociétés étudiées, la hausse des prix des intrants agricoles payés par les industriels est de 41 % et entraîne une augmentation de leurs coûts de production de 15 % en 2023 par rapport à 2021. Répercutée aux trois quarts dans les prix aux distributeurs, elle permet d’expliquer 42 % de l’inflation des prix des industriels de l’agroalimentaire sur la période. Pour autant, cette estimation est sans doute une borne inférieure, car elle mesure la réaction d’une société à une hausse de coûts qui lui est propre, et non la réaction collective du secteur à un choc généralisé. Or, dans le contexte des années 2021 à 2023, marqué par des hausses simultanées de l'ensemble des coûts (tous intrants agricoles, mais aussi intrants énergétiques et coût du travail) la pression concurrentielle s'atténue et les sociétés auraient pu davantage répercuter leurs hausses de coûts sans craindre de perdre des parts de marché.

La hausse des prix de vente des industriels de l’agroalimentaire était de 29,5 % entre janvier 2021 et janvier 2023

Entre janvier 2021 et janvier 2023, les prix alimentaires à la consommation augmentent de 15,1 % en France. Cette inflation alimentaire, nettement supérieure à l'inflation générale sur la période (9,6 % en cumulé), a fortement pesé sur le pouvoir d'achat des ménages français. Plusieurs facteurs expliquent cette hausse : la reprise économique post-Covid, qui a engendré des tensions sur les chaînes d'approvisionnement, la flambée des prix de l'énergie et des emballages, ainsi que les perturbations liées à la guerre en Ukraine, qui ont affecté les marchés mondiaux des céréales et des oléagineux.

Cette hausse des prix peut être retracée à chaque maillon de la chaîne d’approvisionnement alimentaire. En 2021, elle s'est d'abord manifestée en amont notamment du fait d’une reprise post-Covid vigoureuse et de nombreux événements climatiques extrêmes : les coûts de production (intrants de production et dépenses d’investissement) des agriculteurs ont augmenté de 18,2 % et leurs prix de vente de 16,5 % (figure 1). En revanche, l’inflation des prix de vente des pour le marché français était plus modérée (6,4 %), tandis que la hausse répercutée sur les consommateurs n’était que de 1,5 %. En 2022, après le déclenchement de la guerre en Ukraine, l'inflation s'est généralisée à l'ensemble de la chaîne : les prix de vente des agriculteurs ont gagné 14,2 %, les industrielle ont bondi de 23,1 % et les prix à la consommation de 13,6 %. Au total, entre janvier 2021 et janvier 2023, les prix de vente des agriculteurs évoluent de 30,7 %, ceux des industriels de 29,5 % et l’inflation alimentaire à la consommation bondit de 15,1 %.

Figure 1 – Évolution des indices de prix le long de la chaîne d’approvisionnement alimentaire en France entre 2015 et 2024

indice base 100 en 2021
Figure 1 – Évolution des indices de prix le long de la chaîne d’approvisionnement alimentaire en France entre 2015 et 2024 (indice base 100 en 2021) - Lecture : Entre janvier 2021 et décembre 2023, l’indice des prix à la consommation liée à l’alimentation augmente de 15,1 % (indice 115,1, base 100 en 2021).
Date IPAMPA1 IPPAP2 IPI3 IPC4
Janvier 2015 94,9 89,8 98,0 91,8
Février 2015 96,4 89,0 98,1 92,0
Mars 2015 96,6 89,5 97,9 92,2
Avril 2015 97,0 89,4 98,0 92,2
Mai 2015 97,2 88,2 98,0 92,6
Juin 2015 96,5 90,2 98,0 92,4
Juillet 2015 96,1 91,1 98,3 91,9
Août 2015 95,5 90,7 98,6 91,8
Septembre 2015 95,4 92,1 98,5 92,3
Octobre 2015 95,3 91,6 98,3 92,8
Novembre 2015 95,1 90,5 98,0 92,6
Décembre 2015 94,1 88,9 97,8 92,3
Janvier 2016 93,5 87,7 97,1 92,2
Février 2016 93,3 87,4 97,0 92,2
Mars 2016 93,4 88,6 96,4 92,6
Avril 2016 93,3 88,0 96,2 92,6
Mai 2016 93,7 88,1 96,1 93,5
Juin 2016 93,6 90,5 96,2 93,0
Juillet 2016 93,1 91,6 96,5 93,1
Août 2016 92,8 91,0 96,5 93,2
Septembre 2016 92,8 91,2 96,5 92,7
Octobre 2016 93,3 92,3 96,8 92,7
Novembre 2016 93,1 92,9 96,9 92,8
Décembre 2016 94,1 93,3 97,0 92,9
Janvier 2017 94,4 94,5 97,0 93,4
Février 2017 94,9 94,5 97,4 93,6
Mars 2017 94,7 93,6 97,6 93,3
Avril 2017 94,9 93,6 98,0 93,3
Mai 2017 94,5 93,0 98,0 93,9
Juin 2017 93,7 93,0 98,2 93,7
Juillet 2017 93,6 92,5 98,3 93,7
Août 2017 93,8 93,1 98,5 93,8
Septembre 2017 94,2 92,9 98,4 93,7
Octobre 2017 94,7 93,8 98,3 94,1
Novembre 2017 95,0 94,4 98,2 94,2
Décembre 2017 95,1 94,1 98,2 94,2
Janvier 2018 95,9 93,3 97,9 94,5
Février 2018 95,8 93,4 98,0 94,4
Mars 2018 96,2 94,1 98,2 94,7
Avril 2018 96,8 92,9 97,9 94,8
Mai 2018 97,8 92,9 98,0 95,6
Juin 2018 97,7 93,6 97,9 95,4
Juillet 2018 97,8 94,8 98,2 95,6
Août 2018 98,4 97,1 98,4 95,8
Septembre 2018 99,3 98,6 98,5 96,4
Octobre 2018 100,3 98,0 98,6 96,2
Novembre 2018 100,1 98,8 98,9 96,0
Décembre 2018 99,4 99,0 99,2 96,6
Janvier 2019 99,2 98,7 99,0 97,1
Février 2019 99,8 97,4 99,0 97,2
Mars 2019 100,0 96,8 98,7 97,0
Avril 2019 100,2 97,1 98,8 97,1
Mai 2019 100,0 96,4 98,9 97,8
Juin 2019 99,3 97,6 99,1 97,9
Juillet 2019 99,3 97,0 99,3 98,4
Août 2019 98,9 96,2 99,4 98,8
Septembre 2019 99,2 96,8 99,4 98,4
Octobre 2019 99,1 96,8 99,7 97,9
Novembre 2019 98,9 98,6 100,0 98,0
Décembre 2019 99,1 98,8 100,4 98,6
Janvier 2020 99,1 98,9 100,0 99,0
Février 2020 98,9 97,5 100,0 99,0
Mars 2020 97,8 98,8 100,1 98,9
Avril 2020 97,2 99,3 100,0 100,7
Mai 2020 97,1 97,0 99,7 101,2
Juin 2020 97,3 96,9 99,5 100,4
Juillet 2020 97,3 96,1 99,6 99,5
Août 2020 97,3 96,7 99,4 99,7
Septembre 2020 97,0 96,6 99,4 99,2
Octobre 2020 97,6 98,6 99,7 99,4
Novembre 2020 98,0 99,2 99,7 100,0
Décembre 2020 98,5 98,0 100,2 99,6
Janvier 2021 100,0 100,0 100,0 100,0
Février 2021 101,8 101,4 100,1 99,8
Mars 2021 102,9 102,1 100,8 99,9
Avril 2021 103,2 102,3 101,3 100,4
Mai 2021 103,9 104,2 101,9 100,9
Juin 2021 105,0 104,7 102,0 100,2
Juillet 2021 106,3 104,1 102,2 100,3
Août 2021 106,9 106,7 102,2 101,0
Septembre 2021 108,5 109,8 102,4 100,2
Octobre 2021 112,7 113,2 102,9 100,1
Novembre 2021 114,7 115,2 103,7 100,5
Décembre 2021 115,6 115,7 104,9 101,0
Janvier 2022 118,2 116,5 106,4 101,5
Février 2022 120,0 116,8 107,3 101,9
Mars 2022 128,3 130,5 111,4 102,8
Avril 2022 129,5 134,4 115,8 104,3
Mai 2022 131,0 134,8 118,4 105,3
Juin 2022 133,5 131,8 119,9 106,1
Juillet 2022 132,9 129,8 122,2 107,1
Août 2022 133,6 130,5 123,6 108,9
Septembre 2022 134,1 132,3 124,0 110,1
Octobre 2022 136,8 133,7 125,7 112,1
Novembre 2022 135,9 132,5 126,6 112,6
Décembre 2022 134,1 129,9 126,8 113,2
Janvier 2023 134,6 130,7 129,5 115,1
Février 2023 133,0 132,0 130,7 117,0
Mars 2023 132,0 130,6 133,4 119,2
Avril 2023 129,9 127,2 134,4 119,9
Mai 2023 128,0 122,9 133,9 120,3
Juin 2023 126,5 124,5 133,1 120,6
Juillet 2023 125,3 123,2 132,6 120,7
Août 2023 126,6 121,4 131,5 121,1
Septembre 2023 127,0 121,3 130,7 120,8
Octobre 2023 126,5 120,2 130,1 120,8
Novembre 2023 125,5 119,4 129,4 121,3
Décembre 2023 124,2 119,8 129,6 121,3
  • 1. Indice des prix d'achat des moyens de production agricoles.
  • 2. Indice des prix des produits agricoles à la production.
  • 3. Indice de prix de production des industries agroalimentaires pour les produits vendus en France.
  • 4. Indice des prix à la consommation liée à l’alimentation.
  • Note : La figure présente l’évolution des indices de coûts et de prix aux différents stades de la chaîne alimentaire : production agricole, transformation industrielle et consommation finale.
  • Lecture : Entre janvier 2021 et décembre 2023, l’indice des prix à la consommation liée à l’alimentation augmente de 15,1 % (indice 115,1, base 100 en 2021).
  • Champ : Ensemble de la chaîne d’approvisionnement alimentaire en France : agriculture, industrie agroalimentaire et consommation des ménages.
  • Source : Insee.

Figure 1 – Évolution des indices de prix le long de la chaîne d’approvisionnement alimentaire en France entre 2015 et 2024

  • 1. Indice des prix d'achat des moyens de production agricoles.
  • 2. Indice des prix des produits agricoles à la production.
  • 3. Indice de prix de production des industries agroalimentaires pour les produits vendus en France.
  • 4. Indice des prix à la consommation liée à l’alimentation.
  • Note : La figure présente l’évolution des indices de coûts et de prix aux différents stades de la chaîne alimentaire : production agricole, transformation industrielle et consommation finale.
  • Lecture : Entre janvier 2021 et décembre 2023, l’indice des prix à la consommation liée à l’alimentation augmente de 15,1 % (indice 115,1, base 100 en 2021).
  • Champ : Ensemble de la chaîne d’approvisionnement alimentaire en France : agriculture, industrie agroalimentaire et consommation des ménages.
  • Source : Insee.

Pour comprendre ces évolutions, cette étude vise à quantifier l’ampleur de la transmission des hausses de prix agricoles par l’industrie agroalimentaire. Elle s’appuie pour cela sur des données microéconomiques reliant la structure des coûts des de ce , notamment le prix des (les produits issus de l’agriculture, bruts ou partiellement transformés), à leurs prix de vente.

Les intrants agricoles représentent 35 % des coûts des industriels de l’agroalimentaire

Les intrants agricoles constituent une part élevée des des sociétés de l'industrie agroalimentaire. En moyenne, entre 2015 et 2023, ils représentaient 35 % de ces coûts, qui comprennent également les salaires superbruts (y compris cotisations employeurs) et les autres achats de consommations intermédiaires (énergie en particulier).

Cette part varie toutefois fortement selon les d'activité. Elle est plus élevée dans les segments situés en amont de la chaîne de valeur, qui transforment directement des produits agricoles bruts. Les intrants agricoles représentent ainsi 64 % des coûts variables dans les branches de la viande de boucherie et des produits d’abattage, 51 % dans celles de la viande de volaille et des produits à base de viande et 50 % dans celle des produits laitiers et fromages (figure 2). À l’inverse, dans les branches produisant des biens plus transformés, le poids des produits agricoles dans les coûts est plus limité : 27 % pour les glaces et sorbets, 27 % également pour les produits chocolatés et de confiserie, 22 % pour les préparations à base de pommes de terre.

Figure 2 – Part des intrants agricoles dans les coûts variables selon les classes de produits

en %
Figure 2 – Part des intrants agricoles dans les coûts variables selon les classes de produits (en %) - Lecture : Les intrants agricoles représentent 64 % des coûts variables des entreprises produisant des produits de la branche « Viandes de boucherie et produits d'abattage ».
Code CPF4 Classes de produits Part moyenne des intrants agricoles dans les coûts variables
1011 Viandes de boucherie et produits d'abattage 64
1012 Viandes de volailles 51
1013 Produits à base de viande 51
1020 Préparations et conserves à base de poisson et de produits de la pêche 32
1031 Préparations et conserves à base de pommes de terre 22
1032 Jus de fruits et légumes 32
1039 Autres préparations et conserves à base de fruits et légumes 34
1051 Produits laitiers et fromages 50
1052 Glaces et sorbets 27
1061 Produits du travail des grains 49
1071 Pain ; pâtisseries et viennoiseries fraîches 36
1072 Biscottes et biscuits ; pâtisseries de conservation 30
1073 Pâtes alimentaires 33
1082 Cacao, chocolat et produits de confiserie 27
1083 Café et thé transformés 33
1085 Plats préparés 34
  • Note : Le tableau présente la part moyenne des intrants agricoles dans les coûts variables des entreprises.
  • Lecture : Les intrants agricoles représentent 64 % des coûts variables des entreprises produisant des produits de la branche « Viandes de boucherie et produits d'abattage ».
  • Champ : Entreprises de l’industrie agroalimentaire de l’échantillon final, période 2012-2023.
  • Source : Insee (ESA, FARE), calculs de l’auteur.

Des écarts significatifs coexistent également entre sociétés d’une même branche. Ainsi, 52 % des différences observées pour la part des produits agricoles dans les coûts concernent des sociétés d’une même branche.

Entre 2015 et 2020, cette part est restée globalement stable, avant de croître entre 2021 et 2023 sous l’effet de l’augmentation des prix agricoles (+8 % en croissance annuelle moyenne, soit un rythme plus soutenu que celui des autres coûts, eux aussi en hausse sur la période).

Trois quarts des hausses de coûts agricoles répercutées sur les prix de vente des industriels pour le marché français

Selon la structure de leurs coûts (poids plus ou moins élevé des intrants agricoles) et le type de produits qu’elles utilisent, toutes les sociétés n’ont pas connu une augmentation d’ampleur comparable, y compris au sein d’une même branche. Ces écarts permettent d'estimer, sur la période 2015-2023, le taux auquel chaque société a répercuté une hausse de coûts spécifique sur ses prix de vente, en comparaison de la moyenne de celles des sociétés de la branche.

Toutefois, cette estimation ne peut se faire simplement en comparant l'évolution des prix de vente d'une société avec celle des prix d'achat des intrants auxquels elle fait face, comparaison qui ne permet pas d'établir un lien causal. Ces prix sont en effet affectés simultanément par les conditions spécifiques à la société, comme son positionnement par rapport à ses concurrents, qui peut modifier sa capacité à influer dans des négociations commerciales. Pour estimer sans biais le des prix d’achat aux prix de vente, on instrumente la variation des coûts agricoles de chaque société par celle du prix de ses intrants, observé sur les marchés amont. Par exemple, pour les produits laitiers, on utilise le cours du lait, pour les pâtes le cours du blé (méthodes). Déterminés en amont de la chaîne alimentaire, ces prix ne sont pas affectés par le pouvoir de marché de chaque société, mais prédisent fortement la variation de ses coûts.

En moyenne, 67 % des hausses de coûts agricoles sont transmises aux prix de vente, suggérant que ces chocs ont été transmis de manière incomplète. Par exemple, dans la branche « Pâtes alimentaires », un doublement des prix agricoles, qui représentent en moyenne sur la période 33 % des coûts variables, se traduira par une hausse des prix d’environ 22 %.

Lorsque les coûts augmentent, les sociétés ne répercutent pas toujours entièrement ces hausses dans leurs prix. Si une augmentation tarifaire permet en principe de préserver la marge unitaire, c’est-à-dire la part du prix de vente conservée par la société après déduction des coûts, elle peut aussi entraîner une contraction des ventes. Cette réaction dépend de la sensibilité des consommateurs aux variations de prix et peut évoluer selon le niveau des prix ou l’intensité de la concurrence. Lorsque les sociétés s’attendent à une réaction plus forte des consommateurs, elles peuvent ainsi ajuster plus modérément leurs prix et absorber une partie du choc en réduisant leurs marges.

Ainsi, ce taux de transmission de variations des coûts diffère selon le type de marché. Pour les produits commercialisés sur le marché français, il atteint 76,5 %. En revanche, pour les produits exportés, la transmission est nettement plus faible : seulement 37,8 % des hausses de coûts sont répercutées. Les sociétés exportatrices semblent donc avoir moins de capacité à transmettre leurs hausses de coûts. Cela peut être lié au fait qu’elles évoluent dans un environnement plus concurrentiel, avec une marge de manœuvre plus limitée.

La transmission des hausses de coûts agricoles prend cinq trimestres pour les produits vendus aux distributeurs

Au-delà du niveau de transmission, la vitesse à laquelle les hausses des coûts agricoles se répercutent sur les prix de production est un fort enjeu. En France, les contrats entre industriels de l'agroalimentaire et distributeurs sont renégociés une fois par an, entre décembre et février, et les nouveaux prix entrent en vigueur au 1er mars. Ces contrats fixent les tarifs pour l'année à venir et le calendrier des promotions. Ils prévoient également des clauses de révision automatique ou de renégociation, renforcées par la loi Égalim 2, en cas de forte variation des coûts en cours d'année.

Dans les faits, ces clauses sont effectivement mobilisées : les prix s'ajustent tout au long de l'année, et pas seulement en mars. Une hausse des coûts agricoles survenant en juin se répercute par exemple partiellement dans les prix de production dès les mois suivants. Au total, la transmission d’un choc sur les coûts agricoles s’opère sur cinq trimestres (figure 3). L'ajustement est toutefois concentré sur les premiers mois : dès le premier trimestre, les prix ont déjà augmenté de plus de la moitié de leur hausse finale. Au bout d'un an, l'ajustement est presque achevé.

Figure 3 – Vitesse de transmission des chocs de coûts agricoles aux prix de production

en %
Figure 3 – Vitesse de transmission des chocs de coûts agricoles aux prix de production (en %) - Lecture : À long terme, 67 % du choc de coût est transmis aux prix. Les coefficients présentés indiquent la fraction de cette transmission totale réalisée à chaque trimestre après le choc. Ainsi, au premier trimestre suivant le choc, 53 % de la transmission totale est réalisée.
Trimestre Part cumulée transmise Transmission totale
1 53 67
2 68 67
3 80 67
4 94 67
5 100 67
  • Note : La figure décrit, trimestre par trimestre, la part cumulée de la transmission d’un choc de coût agricole aux prix de production. Le trimestre suivant le choc est le trimestre 1.
  • Lecture : À long terme, 67 % du choc de coût est transmis aux prix. Les coefficients présentés indiquent la fraction de cette transmission totale réalisée à chaque trimestre après le choc. Ainsi, au premier trimestre suivant le choc, 53 % de la transmission totale est réalisée.
  • Champ : Entreprises de l’industrie agroalimentaire de l'échantillon final, estimations à fréquence infra-annuelle.
  • Source : Insee (OPISE, ESA, FARE), calculs de l’auteur.

Figure 3 – Vitesse de transmission des chocs de coûts agricoles aux prix de production

  • Note : La figure décrit, trimestre par trimestre, la part cumulée de la transmission d’un choc de coût agricole aux prix de production. Le trimestre suivant le choc est le trimestre 1.
  • Lecture : À long terme, 67 % du choc de coût est transmis aux prix. Les coefficients présentés indiquent la fraction de cette transmission totale réalisée à chaque trimestre après le choc. Ainsi, au premier trimestre suivant le choc, 53 % de la transmission totale est réalisée.
  • Champ : Entreprises de l’industrie agroalimentaire de l'échantillon final, estimations à fréquence infra-annuelle.
  • Source : Insee (OPISE, ESA, FARE), calculs de l’auteur.

La vitesse de transmission diffère selon le type de client. Pour les produits vendus à d'autres industriels, trois trimestres suffisent, contre cinq pour les produits vendus aux distributeurs. Cette différence tient à deux facteurs. D’une part, les produits vendus aux distributeurs sont plus souvent transformés : un plat préparé vendu en supermarché incorpore des ingrédients achetés à d’autres industriels et la hausse des coûts agricoles doit remonter chaque maillon avant d’atteindre le distributeur. D’autre part, les relations commerciales entre les industriels sont moins encadrées.

Entre 2021 et 2023, la hausse des coûts agricoles expliquerait au moins 42 % de l'inflation des prix de production des industriels

Entre 2021 et 2023, les prix de production dans l’industrie agroalimentaire, pour les industriels étudiés, augmentent de 26,0 % (contre +29,5 % pour l’ensemble des industriels) (figure 4). Sur cette période, compte tenu de leur poids dans l’ensemble des coûts de production, l'augmentation du prix des intrants agricoles (+41,0 %) entraîne une croissance des coûts des industriels de l’agroalimentaire de 15 %. Or, d’après les estimations, les trois quarts (76,5 %) de ce choc sont transmis aux prix de production des ventes domestiques, ce qui correspond à une contribution à la hausse des prix de production agroalimentaire à hauteur de 11 points (méthodes). Ainsi, 42,3 % (soit 11/26) de l'inflation des prix de production industrielle s’expliquerait par la répercussion des hausses de coûts agricoles par les sociétés de l’agroalimentaire.

Figure 4 – Contribution des coûts agricoles à l’évolution des prix de production dans l’industrie alimentaire entre 2015 et 2023

indice base 100 en 2021
Figure 4 – Contribution des coûts agricoles à l’évolution des prix de production dans l’industrie alimentaire entre 2015 et 2023 (indice base 100 en 2021) - Lecture : Entre 2021 et 2023, la transmission des coûts agricoles donne lieu à une inflation de 11 % (indice 111, base 100 en 2021).
Année Contribution des intrants agricoles aux coûts de production Inflation expliquée Inflation observée
2015 97 98 95
2016 97 98 95
2017 98 99 96
2018 99 99 97
2019 100 100 99
2020 100 100 99
2021 100 100 100
2022 109 107 112
2023 115 111 126
  • Note : La figure compare l’évolution observée des prix de production (Inflation observée) à une trajectoire simulée fondée sur la transmission des coûts agricoles (Inflation expliquée). La contribution de ces intrants agricoles aux coûts de production est également reportée.
  • Lecture : Entre 2021 et 2023, la transmission des coûts agricoles donne lieu à une inflation de 11 % (indice 111, base 100 en 2021).
  • Champ : Entreprises de l’industrie agroalimentaire de l’échantillon final, ventes sur le marché intérieur.
  • Sources : Insee (ESA, FARE, OPISE), calculs de l’auteur.

Figure 4 – Contribution des coûts agricoles à l’évolution des prix de production dans l’industrie alimentaire entre 2015 et 2023

  • Note : La figure compare l’évolution observée des prix de production (Inflation observée) à une trajectoire simulée fondée sur la transmission des coûts agricoles (Inflation expliquée). La contribution de ces intrants agricoles aux coûts de production est également reportée.
  • Lecture : Entre 2021 et 2023, la transmission des coûts agricoles donne lieu à une inflation de 11 % (indice 111, base 100 en 2021).
  • Champ : Entreprises de l’industrie agroalimentaire de l’échantillon final, ventes sur le marché intérieur.
  • Sources : Insee (ESA, FARE, OPISE), calculs de l’auteur.

Quand bien même la transmission aurait été complète (100 %), elle n’aurait expliqué que 57 % de l’inflation observée. De fait, les industries agroalimentaires ont fait face durant la même période au renchérissement de leurs autres consommations intermédiaires (énergie, emballage, etc.) et de leur main-d’œuvre.

Pour autant, ces résultats doivent être interprétés comme une borne inférieure de la contribution de la hausse des prix agricoles à l’inflation des produits agroalimentaires à la production sur la période 2021-2023. En effet, l’estimation du taux de transmission repose sur la mesure de la réaction des prix aux variations de coûts propres à chaque société ; elle ne capte pas d’éventuelles réactions aux hausses généralisées affectant concomitamment l'ensemble du secteur (méthodes). Or les stratégies de fixation de prix des sociétés peuvent en théorie différer selon ces deux situations. Lorsqu'une société est seule touchée par une hausse de coûts, elle peut hésiter à la répercuter intégralement de peur de perdre des clients au profit de concurrents aux prix inchangés. À l'inverse, lorsque toutes les sociétés subissent la même hausse – comme ce fut le cas entre 2021 et 2023 – cette pression concurrentielle est sans doute plus faible, car les hausses de prix deviennent générales : chacune des sociétés peut augmenter ses prix sans craindre que ses rivales captent ses clients. Le taux de transmission des hausses généralisées est donc vraisemblablement plus élevé que celui estimé ici, à partir de chocs de prix spécifiques à chaque société.

De plus, lorsque les hausses de prix deviennent fréquentes et attendues, les consommateurs pourraient y être moins attentifs et les accepter plus facilement. Les sociétés pourraient alors augmenter leurs prix au-delà de ce que justifieraient strictement leurs coûts, reconstituant ou élargissant ainsi leurs marges [Ouvrir dans un nouvel ongletAcharya et al, 2023]. Cette étude, qui mesure une élasticité coût des prix de production uniquement en exploitant l’hétérogénéité de la hausse des coûts des différents intrants au niveau de chaque société, ne permet pas de mesurer ce phénomène.

Publication rédigée par :Swann Chelly (Insee)

Sources

Cette étude mobilise plusieurs sources de données. Les prix de production des biens alimentaires proviennent de l'enquête Observation des prix de l'industrie et des services (Opise) de l'Insee, qui collecte mensuellement les prix de vente de produits représentatifs de la production française auprès d’un échantillon de sociétés. Les produits dont les prix sont collectés sont classés selon la Classification des produits française (CPF). Les données détaillées de cette enquête ont déjà été utilisées afin d’analyser la transmission du choc énergétique [Lafrogne-Joussier et al., 2023]. Les prix des intrants agricoles sont issus de l'Indice des prix des produits agricoles à la production (IPPAP), complété par les cotations du Ouvrir dans un nouvel ongletRéseau des nouvelles des marchés (RNM). Les données sur les dépenses en intrants agricoles des sociétés proviennent de l'Enquête sectorielle annuelle (ESA), tandis que les coûts variables de production sont tirés du dispositif Fare (Fichier approché des résultats d'Ésane). Pour les produits complexes nécessitant plusieurs intrants, leur part respective est calculée à partir des recettes de fabrication, obtenues via la base de données Ouvrir dans un nouvel ongletOpenFoodFacts. La période d'étude couvre les années 2015 à 2023.

La classification des produits française (CPF) est la nomenclature des produits (associée à la nomenclature des activités économiques) en vigueur en France depuis le 1er janvier 2008 et utilisée dans cette étude. Cette classification est identique à la nomenclature des produits de l'Union européenne (UE), dénommée classification statistique des produits associée aux activités dans la CEE (CPA). La CPF rév. 2 comporte sept niveaux de regroupement ; nous utilisons les 261 groupes qui contiennent 575 classes. Par exemple, le groupe « Produits de boulangerie-pâtisserie et pâtes alimentaires » comprend les classes « Pain, pâtisseries et viennoiseries fraîches », « Biscottes et biscuits ; pâtisseries de conservation » et « Pâtes alimentaires ».

Méthodes

Définitions

L'industrie agroalimentaire regroupe dans cette étude les activités de transformation de produits agricoles en produits alimentaires, correspondant aux codes NAF 10.11Z à 10.92Z. Elle couvre notamment la transformation et conservation de viandes (10.11Z, 10.12Z, 10.13A), de poissons, crustacés et mollusques (10.20Z), de fruits et légumes (10.31Z, 10.32Z, 10.39A, 10.39B), la fabrication d’huiles grasses végétales et animales (10.41A, 10.41B, 10.42Z), de produits laitiers (10.51A à 10.51D, 10.52Z), de produits à base de céréales (10.61A, 10.61B, 10.62Z, 10.71A, 10.72Z, 10.73Z), de sucre et confiseries (10.81Z, 10.82Z), de thé et de café (10.83Z), de condiments et assaisonnements (10.84Z), de plats préparés et aliments diététiques (10.85Z, 10.86Z, 10.89Z), ainsi que d'aliments pour animaux (10.91Z, 10.92Z). Sont exclues les industries des boissons (division 11), des produits à base de tabac (division 12) et la transformation du bois.

Le prix de production est le prix auquel une société vend ses produits à la sortie de l'usine, hors taxes sur les produits et hors frais de transport. Il se distingue du prix à la consommation, qui inclut les marges de distribution et les taxes.

Une société est une forme d’unité légale, entité juridique immatriculée sous un numéro Siren et pouvant correspondre à un ou plusieurs établissements.

Une branche (ou branche d'activité) regroupe des unités de production homogènes, c'est-à-dire qui fabriquent des produits (ou produisent des services) qui appartiennent au même item de la nomenclature d'activité économique considérée. Au contraire, un secteur regroupe des unités statistiques (entreprises, unités légales) classées selon leur activité principale.

Les intrants agricoles sont les intrants d'origine agricole utilisés par les industriels de l’agroalimentaire : lait, viande, céréales, fruits, légumes, etc. Ils peuvent être achetés sous forme brute (lait cru, blé) ou déjà partiellement transformés (beurre, semoule). Le prix des intrants agricoles est celui payé par les industriels de l’agroalimentaire et peut être différent du prix de vente des agriculteurs, mesurés par l'Indice des prix des produits agricoles à la production (IPPAP), si jamais il y a un ou plusieurs intermédiaires entre eux.

Les coûts variables sont composés des salaires superbruts (y compris cotisations employeurs) et de l’achat des consommations intermédiaires.

Le taux de transmission (ou pass-through) mesure la part d'une variation de coût qui est répercutée sur le prix de vente. Un taux de 100 % signifie que la totalité de la hausse de coût est transmise au prix.

Pour en savoir plus

Chelly S., “Transmission of agricultural cost shocks in the French food supply chain" , Documents de travail no 2026-07, Insee, juin 2026.

Aldama P., Le Bihan H., Le Gall C., Ouvrir dans un nouvel onglet “What caused the post-pandemic inflation in France? An analysis using the Bernanke-Blanchard model" , Journal of Macroeconomics vol. 85, septembre 2025.

Acharya V., Crosignani M., Eisert T., Eufinger C., Ouvrir dans un nouvel onglet “How Do Supply Shocks to Inflation Generalize? Evidence from the Pandemic Era in Europe" , Federal reserve bank of New York, Working paper no 31790, octobre 2023.

Lafrogne-Joussier R., Martin J., Méjean I., « Transmission des coûts et hausse de l'inflation », Documents de travail no 2023-13, Insee, mai 2023.

Bourgeois A., Lafrogne-Joussier R., « La flambée des prix de l'énergie : un effet sur l'inflation réduit de moitié par le bouclier tarifaire », Insee Analyses no 75, septembre 2022.