Economie et Statistique / Economics and Statistics n° 499 - 201850 % à la licence... mais comment ? Les jeunes de familles populaires à l’université en France

Yaël Brinbaum, Cédric Hugrée et Tristan Poullaouec
Economie et Statistique / Economics and Statistics
Paru le : 13/06/2018

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Question clé

Depuis 2015, la France a pour objectif de conduire 60 % d’une génération aux diplômes de l’enseignement supérieur, dont 50 % au niveau licence. Dans les faits, 44 % des élèves entrés en 6ème en 1995 sont diplômés de l’enseignement supérieur (et 44.7 % des personnes de 25 à 34 ans en 2014 en France métropolitaine). Nouvelle clé de voûte de la politique scolaire française, l’accès à la licence demeure pourtant peu étudié par la sociologie de l’éducation. Quel est l’impact des origines sociales et du parcours scolaire sur l’obtention d’une licence ?

Méthodologie

L’analyse se base sur les données longitudinales du suivi dans le supérieur des élèves entrés en 6ème en 1995 (Ministère de l’éducation nationale, DEPP et Insee). On considère les trajectoires des bacheliers à trois moments clés de leur parcours étudiant : à leur entrée à l’université, lors de leurs premières années d’études et enfin à l’obtention de la licence. Un ensemble de modélisations logistiques et une analyse des données sont mises en oeuvre pour identifier des parcours en tenant compte de l’origine sociale et migratoire.

Principaux résultats

En moyenne, avec un bac général obtenu sans redoublement mais sans mention (la situation la plus fréquente), 71 % des jeunes inscrits en premier cycle universitaire (hors études de santé), enfants de deux parents cadres ou professions intermédiaires, ou de deux parents employés, ou d’un parent employé et l’autre ouvrier, obtiennent la licence. La proportion est plus faible et l’écart selon l’origine sociale plus prononcé pour les bacheliers « en retard » et encore plus pour les détenteurs d’un bac technique ou professionnel.

Toutes choses égales par ailleurs et une fois contrôlées les origines sociales et migratoires, les chances d’obtenir une licence sont plus de 5 fois plus élevées pour les bacheliers ayant un bac général sans mention et sans retard que pour ceux ayant un bac technologique ou professionnel. Mais surtout, les étudiants dont les résultats aux évaluations de 6ème se situaient dans la moitié inférieure des résultats ont moins souvent obtenu la licence.

61 % des inscrits à un premier cycle universitaire (hors études de santé) décrochent une licence. Les filles l’obtiennent plus souvent que les garçons et dans des conditions qui les amènent plus souvent aux diplômes les plus élevés de l’enseignement supérieur : près de la moitié obtiennent par la suite un diplôme au moins équivalent au Master (bac + 5) contre 37 % de l’ensemble des licenciés.

Parmi ceux ayant obtenu la licence, les parcours honorables de bacheliers généraux sont les plus fréquents ; viennent ensuite les parcours des étudiants « de l’entre-deux », ni excellents, ni faibles ; puis les parcours de « rescapés » de l’enseignement technologique et professionnel.

Principaux messages

En France, la licence apparaît aujourd’hui comme un nouveau seuil scolaire qui avantage nettement les bacheliers généraux. Mais elle sépare aussi les bacheliers généraux entre eux, notamment selon leurs parcours au collège et au lycée. Parmi les étudiants d’origine populaire, et notamment issus de l’immigration maghrébine, ce sont les filles qui obtiennent le plus souvent une licence. Mais les différentes manières d’y parvenir montrent aussi les obstacles rencontrés par beaucoup, et en premier lieu les inégalités d’apprentissage dans les scolarités antérieures, dont les conséquences s’observent jusqu’à l’entrée à l’université. L’analyse suggère que l'objectif de démocratisation de l'enseignement supérieur est indissociable de la lutte contre les inégalités scolaires dès l'enseignement primaire.

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