De nombreuses entreprises informelles pour peu de richesse crééeEnquête sur les entreprises mahoraises en 2015

Sylvain Daubrée, Insee

En 2015, à Mayotte, les entreprises informelles représentent les deux tiers des entreprises marchandes. Mais elles ne génèrent que 9 % de la valeur ajoutée de l’ensemble des entreprises, soit 54 millions d’euros. Elles investissent peu et leur productivité est faible. L’activité au long de l’année des entreprises informelles n’est pas toujours régulière : certaines entreprises ont un pic d’activité en juin-juillet-août, d’autres ont une activité intermittente avec des pauses importantes. Les entreprises informelles sont généralement de petites structures (1,3 travailleur par entreprise en moyenne), familiales et peu pérennes. La moitié des dirigeants de ces unités sont des femmes. Par rapport au reste de la population mahoraise, ils ont un niveau d’études plus faible et sont plus souvent natifs des Comores.

Insee Analyses Mayotte N° 16 
No 16 
Paru le : 08/02/2018

 De nombreuses entreprises informelles pour peu de richesse créée

À Mayotte, 5 300 entreprises du secteur marchand non agricole et non financier sont inconnues de l’administration fiscale (figure 1). Ces (entreprises informelles) représentent deux tiers des entreprises (définitions). Cette économie de subsistance cohabite avec une économie formelle qui s’est fortement développée depuis le début des années 2000, et qui porte l’essentiel du développement économique.

Figure 1 – Les deux tiers des entreprises mahoraises sont informellesStructure de l'économie mahoraise entre entreprises formelles et informelles

Les deux tiers des entreprises mahoraises sont informelles
formelles informelles
Nombre d'entreprises 2 360 5259
Chiffre d'affaires (millions d'euros) 1 638 114
Valeur ajoutée (millions d'euros) 525 54
  • Champ : entreprises mahoraises
  • Source : Insee, Enquêtes sur les entreprises mahoraises 2015

Figure 1 – Les deux tiers des entreprises mahoraises sont informellesStructure de l'économie mahoraise entre entreprises formelles et informelles

L’activité économique, formelle ou informelle, est très concentrée sur Mamoudzou et Koungou, en raison notamment de la présence des administrations à Mamoudzou, et du principal port de l’archipel à Koungou (figure 2). Néanmoins, cette concentration est moins forte pour les entreprises informelles : seulement la moitié sont implantées dans ces communes contre 60 % des entreprises formelles. Dans certaines communes de l’ouest de l’île, les entreprises informelles et les entreprises formelles sont à parts égales pour la création de richesse.

Figure 2 – Un poids économique plus important dans l’OuestPart de la valeur ajoutée générée par les entreprises informelles à Mayotte en 2015

Un poids économique plus important dans l’Ouest
Commune Part de la valeur ajoutée informelle
97601 29
97602 58
97603 30
97604 59
97605 44
97606 47
97607 1
97608 14
97609 23
97610 11
97611 4
97612 49
97613 27
97614 40
97615 30
97616 16
97617 13
  • Champ : entreprises mahoraises
  • Source : Insee, Enquête sur les entreprises mahoraises 2015

Figure 2 – Un poids économique plus important dans l’OuestPart de la valeur ajoutée générée par les entreprises informelles à Mayotte en 2015

  • Champ : entreprises mahoraises
  • Source : Insee, Enquête sur les entreprises mahoraises 2015

 L’informel : un poids économique limité

Le poids économique des entreprises informelles est plus faible que celui des entreprises formelles. Elles réalisent 114 millions d’euros de chiffre d’affaires (contre 1,64 milliards d’euros pour les entreprises formelles), dont elles dégagent 54 millions d’euros de valeur ajoutée (contre 525 millions d’euros pour les entreprises formelles). Elles contribuent donc à 9 % de la valeur ajoutée générée par l’ensemble des entreprises mahoraises non agricoles et non financières.

Le poids de l’informel est toutefois nettement plus élevé à Mayotte que dans l’ensemble des départements français : les comptes nationaux estiment cette activité informelle à 1 % de la valeur ajoutée des entreprises non financières et non agricoles.

Le commerce, premier secteur informel

Un tiers des entreprises informelles sont des entreprises de commerce et elles génèrent un quart de la valeur ajoutée « informelle » (figure 3). Il s’agit très souvent de vente ambulante de fruits et légumes ou de boissons, ou encore de petites épiceries. Néanmoins, ce n’est pas dans le commerce que l’informel pèse le plus : seulement 11 % de la valeur ajoutée du commerce à Mayotte est générée par des entreprises informelles.

Figure 3 – Un quart de la valeur ajoutée des entreprises informelles mahoraises émane du commercePrincipales caractéristiques des entreprises informelles mahoraises en 2015 par secteur

Un quart de la valeur ajoutée des entreprises informelles mahoraises émane du commerce
Entreprises Travailleurs Chiffred'affaires Valeur ajoutée(VA) Investissements Part de la VA dans l'économie informelle Part de l'économie informelle dans l'économie mahoraise
nombre en milliers d’euros en % en %
Entreprises informelles 5 260 6 640 113 930 53 690 2 210 100 9
Commerce de détail 1 960 2 500 55 850 13 510 480 25 11
Construction 990 1 170 10 870 10 070 160 19 10
Autres activités de services 410 460 9 980 8 880 530 17 48
Réparation de véhicules 120 140 7 870 6 850 0 13 65
Industrie manufacturière 740 1 150 13 480 6 620 400 12 11
Transports terrestres et manutention 320 350 10 450 6 320 530 12 14
Restauration 720 870 5 430 1 440 120 3 9
  • Note de lecture : Les entreprises informelles du secteur de l'industrie manufacturière génèrent 6 650 000 euros de valeur ajoutée. Cela représente 14 % de la valeur ajoutée des entreprises informelles à Mayotte et 11 % de la valeur ajoutée totale (entreprises formelles et informelles) du secteur
  • Source : Insee, Enquête sur les entreprises mahoraises 2015

Le poids de l’informel est beaucoup plus important dans la réparation de véhicules ou pour les autres activités de services. En effet, 65 % de la valeur ajoutée des entreprises de réparation de voitures est créée par de l’activité informelle, et 48 % pour les autres activités de services. À l’inverse, l’informel pèse peu dans la construction.

Une activité de subsistance peu productive

Les entreprises informelles sont nettement moins productives que celles de la sphère formelle. Une personne dégage en moyenne 8 100 euros de valeur ajoutée, contre 38 100 euros dans les entreprises formelles. Plutôt qu’assurer une pérennité de l’entreprise en améliorant l’efficience des ressources mobilisées, l’activité des entreprises informelles viserait en priorité à apporter un revenu de subsistance aux travailleurs concernés.

Les disparités sont importantes au sein des entreprises informelles : 11 % des entreprises ont une productivité supérieure à 20 000 euros par an alors que 8 % d’entre elles ont une valeur ajoutée et donc une productivité négative. Autrement dit, ces dernières ont des coûts de production (achats de marchandises, de matières premières, loyer, électricité…) supérieurs à leur chiffre d’affaires. Il peut s’agir d’un mauvais résultat conjoncturel l’année en question pour certaines entreprises.

Mais cela peut aussi tenir au fait que 90 % des entreprises informelles déclarent ne tenir aucune comptabilité, ou au mode de gestion de certaines entreprises informelles. En effet, dans certains cas, les prix de vente peuvent correspondre aux prix du marché, sans que les prix soient fixés rigoureusement en fonction des coûts de revient de manière à dégager un profit. À titre illustratif, 10 % des entreprises ne connaissent pas et n’ont pas trace de tout ou partie des prix auxquels elles achètent leurs marchandises ou leurs matières premières.

Pic d’activité pour le commerce et les transports en juillet-août

La moitié des entreprises informelles ont une activité régulière tout au long de l'année, car elles répondent à une demande qui n’est pas saisonnière : il s’agit le plus souvent d’entreprises de réparation de véhicules, de l’industrie manufacturière (tailleurs, menuisiers…) et des autres activités de service (figure 4).

Figure 4 – La moitié de la valeur ajoutée réalisée par la construction l'est par des entreprises ayant une activité intermittenteRépartition de la valeur ajoutée selon la saisonnalité pour chaque secteur

en %
La moitié de la valeur ajoutée réalisée par la construction l'est par des entreprises ayant une activité intermittente
activité régulière pic d'activité juin à août activité intermittente
Réparation de véhicules 100 0 0
Autres activités de services 81 13 6
Autre industrie manufacturière 78 22 0
Fabrication d'aliments, restauration 64 19 17
Transports terrestres et manutention 45 55 0
Commerce de détail 44 55 2
Construction 20 30 50
  • Champ : entreprises mahoraises informelles ayant une valeur ajoutée positive, et n'ayant pas déposé de liasse fiscale (4 720 entreprises sur les 5 260)
  • Source : Insee, Enquête sur les entreprises mahoraises 2015

Figure 4 – La moitié de la valeur ajoutée réalisée par la construction l'est par des entreprises ayant une activité intermittenteRépartition de la valeur ajoutée selon la saisonnalité pour chaque secteur

Par contre, pour un tiers des entreprises informelles, si l’activité s’étale tout au long de l’année, celle-ci connaît un pic en juillet-août. C’est le cas des entreprises de transports, et d’une partie des commerces. En 2015, le ramadan qui s’est déroulé entre la mi-juin et la mi-juillet explique sans doute une grande partie du pic saisonnier associé. La poursuite du pic d’activité sur août est plus difficile à expliquer. Une hausse de la fréquentation touristique sur cette période traditionnelle de congés pourrait être une des causes.

En outre, c’est la saison traditionnelle pour les mariages. La mémoire imprécise des enquêtés – les années précédentes, le ramadan se situait davantage vers la fin de l’hiver austral – pourrait en être une autre.

Enfin, 15 % des entreprises informelles ont à Mayotte une activité intermittente, avec des périodes sans travail. Il s’agit essentiellement de la construction : entre deux chantiers, plusieurs mois non-travaillés peuvent en effet s’écouler.

Des entreprises peu employeuses et fragiles

À Mayotte, les entreprises informelles emploient 6 640 personnes en 2015. Ces entreprises sont essentiellement de très petites structures dotées d’un seul établissement. Une seule personne travaille dans huit entreprises sur dix, de sorte que le nombre moyen de travailleurs par structure est de 1,3.

Lorsqu’elles emploient deux personnes ou plus, plus de deux tiers des travailleurs ont un lien de parenté avec le chef de l’unité de production. Pour ces personnes, le salariat est l’exception et il n’y a que très peu de contrats de travail (moins de 10 %).

Les entreprises informelles sont plus récentes et ont une durée de vie plus limitée que celles de la sphère formelle. Ainsi, 14 % ont moins d’un an (6 % des entreprises formelles) alors que 67 % ont plus de 3 ans (contre 79 % pour les entreprises formelles).

Seulement un tiers des entreprises informelles disposent d’un local, principalement dans le secteur du commerce et de l’industrie manufacturière. Les autres exercent leur activité au domicile des clients (construction notamment), à leur domicile ou sur la voie publique. Parmi les structures dotées d’un local, ces derniers sont peu équipés : seuls 32 % disposent de l’eau courante et 89 % de l’électricité. C’est sensiblement moins que dans le parc de logement mahorais, où 72 % des logements ont l’eau courante et 94 % l’électricité. Le chef d’entreprise est propriétaire de son local dans la moitié des cas.

Trois quarts des chefs d’entreprises informelles sont nés à l’étranger

Parmi les chefs d’entreprises informelles, ceux nés à l’étranger sont surreprésentés : 75 % sont nés à l’étranger, alors que c’est le cas pour 47 % de l’ensemble de la population de 15 à 79 ans.

Ainsi, la moitié des chefs d’entreprises informelles sont nés à Anjouan, l’île des Comores la plus proche de Mayotte. La moitié des étrangers non natifs de Mayotte se trouve en situation administrative irrégulière, ce qui constitue un frein majeur à la formalisation de leur activité, pour ceux qui sont entrepreneurs. Pour les chefs d’entreprises informelles nés à Mayotte, comme pour ceux étrangers en situation régulière, les freins à la formalisation peuvent être financiers (crainte de ne pouvoir faire face aux charges), liés à un déficit de connaissance (en français, en maîtrise de l’écrit, ou sur les formalités à accomplir) ou à l’organisation de l’activité (récemment démarrée, trop faible ou instable pour une déclaration).

Les chefs d’entreprises nés aux Comores dirigent plus souvent des entreprises de la construction ou de la restauration, alors que ceux nés à Mayotte sont davantage présents dans le secteur du transport ou de la réparation de véhicules.

Le niveau d’études des chefs d'entreprises est plus faible que dans le reste de la population mahoraise : ils ne sont que 7 % à être allés au-delà du lycée contre 18 % pour la population en âge de travailler, tandis que 40 % n’ont suivi aucune scolarité contre 28 % pour la population en âge de travailler.

Le chef de l’unité de production est aussi souvent une femme qu’un homme, comme c’est le cas dans l’ensemble de la population active mahoraise. Mais si les femmes gèrent la majorité des entreprises de restauration et des commerces de détail, elles sont absentes des secteurs de la construction et des transports.

L’âge médian du chef d’entreprise est de 41 ans contre 39 ans pour l'ensemble des salariés.

Encadrés

Des investissements limités

Les entreprises informelles mahoraises investissent peu : 2,2 millions d’euros en 2015 contre 106 millions d’euros pour les entreprises formelles. De plus, à valeur ajoutée équivalente, elles investissent beaucoup moins que les entreprises formelles. Pour 100 euros de valeur ajoutée dégagés, les entreprises informelles consacrent 4 euros à leurs investissements, contre 20 euros pour les entreprises formelles.

Au sein de l’économie informelle, ce sont les entreprises de transports (taxis essentiellement), de services ou bien de commerce de détail qui génèrent les trois quarts des investissements.

Partenariat

Cette publication a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre la Direction générale des outre-mer (DGOM) et l’Insee.

Pour comprendre

Méthode :

Mesurer l’économie des entreprises informelles présente deux difficultés : les repérer et en mesurer le poids économique. D’une part elles sont pour la plupart inconnues de l’administration, d’autre part elles peuvent difficilement remplir un questionnaire comptable classique. Elles ne tiennent en effet souvent pas de comptabilité, et ne maîtrisent pas les notions sous-jacentes.

L’Insee a donc mis au point un dispositif spécifique en deux étapes :

- la première consistait à mettre en oeuvre une enquête auprès des ménages dans laquelle les chefs d’unités de production informelle étaient repérés à l’aide de questions spécifiques. En l’occurrence, l’enquête Migration-famille-vieillissement de 2015 a été utilisée afin d’identifier un échantillon de structures concernées (500 entreprises) ;

- la seconde visait à reconstruire une comptabilité à partir des éléments dont elles disposent.

Une enquête sur les unités identifiées dans la première phase a donc été conduite. Comme les enquêtés ne tiennent pas de comptabilité, cette dernière est reconstruite par l’enquêteur en utilisant les notes ou la mémoire de l’enquêté, parfois journalière ou hebdomadaire. Selon le type d’activité et l’enquêté, la comptabilité est ainsi reconstruite sur un mois, puis extrapolée sur un an, toujours en se basant sur les déclarations de l’enquêté.

Cette méthodologie innovante a été mise au point avec l’appui de l’institut de recherche et de développement Dial, qui a conduit plusieurs enquêtes de ce type dans des pays en développement où l’économie informelle est importante. L’Insee a également reçu un appui de l’institut national de statistique de Madagascar, qui dispose d’une longue expérience de ce type d’enquête. Enfin, le dispositif a obtenu du Conseil national de l’information statistique le label d’intérêt général et de qualité statistique.

Définitions

La comptabilité nationale d’un territoire intègre l’ensemble de l’activité économique qui y est exercée. Or, en France, la comptabilité nationale reposant souvent sur des sources administratives (notamment fiscales), elle ne prend pas en compte a priori les activités économiques inconnues des sources administratives (fiscales ou d’emploi). Les données de ces sources sont donc couramment corrigées d’une évaluation du montant des activités dites « informelles ».

Au sens large, cette activité informelle peut être de différentes natures :

·la production dissimulée réalisée par des entreprises sans existence légale ;

·la production dissimulée réalisée par des entreprises ayant une existence légale ;

·la production illégale ;

·la production manquante en raison des carences du dispositif de collecte.

Dans cette étude, seule une partie de l’économie informelle est couverte. Les « entreprises informelles » correspondent aux entreprises ayant ou non une existence juridique matérialisée par l’inscription au répertoire Sirene, mais qui ne sont pas connues de l’administration fiscale au sens des déclarations fiscales (sans que cela ne préjuge de leur situation au regard du droit fiscal).

Le champ de cette étude ne couvre donc ni la production économique réalisée par des entreprises connues de l’administration fiscale, mais qui ne déclarent qu’une partie de leur activité, ni la production des activités illégales. Il ne couvre pas non plus la production des entreprises agricoles informelles.

Pour en savoir plus

Daubrée S. « Les entreprises formelles génèrent 525 millions d’euros de richesse », Insee Flash Mayotte n° 62, février 2018 ;

« Les entreprises en France », Insee Références, Édition 2017, octobre 2017 ;

Dublin M. et Monteil C., « Le pouvoir d’achat individuel augmente de 5 % pour la deuxième année consécutive – Produit intérieur brut 2014 », Insee Flash Mayotte n° 57, octobre 2017 ;

« Mutations et évolutions de l’économie mahoraise à la veille de la départementalisation », Publication Cerom n° 1, novembre 2010.