Malgré les transferts sociaux, les disparités de niveau de vie restent fortes dans les villes

Christiane Kuhn, Elena Mironova, Sophie Villaume, Insee

Dans le cadre des politiques redistributives qui concourent à réduire les inégalités de revenu, les ménages les plus modestes perçoivent des revenus sociaux financés par l’impôt, tels que les prestations familiales, les minima sociaux et les allocations logement. D’autres revenus de transfert - les pensions de retraite et les indemnités chômage - complètent le dispositif. Dans le Grand Est, le versement des prestations sociales permet d’augmenter de moitié le revenu des personnes les plus modestes, et de diminuer de plus de sept points le taux de pauvreté.

Les habitants des espaces urbains, et particulièrement des villes-centres des grandes agglomérations, sont les premiers bénéficiaires des prestations sociales et des allocations chômage. Malgré cela, le Grand Est est la troisième région de province où les inégalités dans les grands pôles sont les plus marquées. On observe aussi que le poids des retraites est le plus important dans les moyens et les petits pôles urbains et leurs couronnes, à la population plus vieillissante. Côté contributions au financement des prestations, la part des impôts est la plus forte dans les couronnes des grands pôles urbains.

En 2014, la moitié de la population du Grand Est dispose de moins de 20 418 euros par an et par unité de consommation (UC), soit moins de 1 702 euros par mois. Ce revenu disponible médian par UC, ou niveau de vie médian (définitions), est l’un des plus hauts après l’Île-de-France (22 522 euros), l’Auvergne-Rhône-Alpes et la Bretagne (respectivement 20 944 et 20 470 euros). Il est ainsi supérieur au niveau de vie médian de France métropolitaine hors Île-de-France (20 031 euros par an).

Un niveau de vie médian faible dans les Ardennes, l’Aube, la Haute-Marne et les Vosges

Cependant, au sein de la région, les disparités sont fortes. Les niveaux de vie sont élevés en Alsace, en Moselle et Meurthe-et-Moselle (près des frontières luxembourgeoises et dans le sillon lorrain), ainsi que dans la Marne, particulièrement dans les zones liées à la production du champagne (figure 1). À l’inverse, ils sont faibles dans les Ardennes, la Haute-Marne et les Vosges. Dans les Ardennes, un habitant sur deux dispose de moins de 18 311 euros par UC et par an alors que dans le Haut-Rhin, le niveau de vie médian, le plus important de la région, se situe à 21 963 euros.

Toutefois, un niveau de vie médian élevé ne signifie pas nécessairement un faible taux de pauvreté, certains territoires pouvant rassembler à la fois des populations modestes et aisées. Dans le Grand Est, le niveau de vie des 10 % les plus modestes (premier décile) est inférieur à 10 846 euros, tandis que celui des 10 % les plus aisés (neuvième décile) dépasse 36 754 euros, soit 3,4 fois plus (figure 2). Ce rapport, qui est l’une des mesures usuelles des inégalités monétaires, est du même ordre dans l’ensemble de la France de province.

Avec de très hauts revenus près des frontières suisses, mais un taux de pauvreté de près de 20 % dans l’agglomération de Mulhouse, le Haut-Rhin est le département le plus inégalitaire de la région. Il partage ainsi le 5e rang des départements de province les plus inégalitaires avec le Rhône et l’Hérault. À l’opposé, dans la Haute-Marne, le neuvième décile des revenus est le plus faible de la région, comme l’écart de niveau de vie entre les plus aisés et les plus modestes.

Figure 1 – Des niveaux de vie élevés en Alsace, dans le sillon lorrain et les vignobles champenois

  • Source : Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-MSA, Filosofi 2014.

Figure 2 – Des disparités de revenus fortement réduites par les prestations sociales dans les Ardennes et l’AubeÉcart entre le revenu disponible par UC et le revenu déclaré par UC selon le département

Des disparités de revenus fortement réduites par les prestations sociales dans les Ardennes et l’Aube
Revenu disponible par UC (niveau de vie) Écart entre le revenu disponible par UC et le revenu déclaré par UC (en %)
1er décile (D1) Médiane 9e décile (D9) Rapport interdécile D9/D1 1er décile (D1) Médiane 9e décile (D9) Rapport interdécile D9/D1
Ardennes 9 804 18 311 31 302 3,2 +77 +2 -6 -47
Aube 10 564 19 255 33 871 3,2 +63 +1 -8 -43
Marne 10 823 20 314 37 318 3,4 +51 -1 -9 -40
Haute-Marne 10 669 18 887 31 005 2,9 +50 +2 -6 -37
Meurthe-et-Moselle 10 786 20 398 35 873 3,3 +54 +0 -6 -39
Meuse 10 733 19 343 32 186 3,0 +44 +3 -5 -34
Moselle 10 820 20 403 36 947 3,4 +50 +1 -5 -36
Bas-Rhin 11 352 21 647 38 423 3,4 +47 +0 -6 -36
Haut-Rhin 11 231 21 963 41 432 3,7 +47 +0 -7 -37
Vosges 10 513 19 097 31 958 3,0 +52 +3 -5 -38
Grand Est 10 846 20 418 36 754 3,4 +51 +1 -6 -38
Province 10 785 20 031 35 493 3,3 +50 +1 -7 -38
Métropole 10 682 20 369 37 591 3,5 +50 +0 -8 -39
  • Lecture : dans les Ardennes, en 2014, la moitié des habitants dispose d’un revenu disponible annuel par UC (ou niveau de vie) inférieur à 18 311 euros. Le niveau de vie des 10 % des habitants les plus modestes ne dépasse pas 9 804 euros, tandis que celui des 10 % les plus aisés est supérieur à 31 302 euros, soit 3,2 fois plus. Par rapport au revenu déclaré par UC, le niveau de vie (après transferts sociaux-fiscaux) est accru pour les plus modestes (+ 77 %), tandis que celui des plus aisés est réduit (- 6 %). Le rapport interdécile, mesure des inégalités, a ainsi diminué de 47 %.
  • Sources : Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-CCMSA, Filosofi 2014.

Les transferts socio-fiscaux augmentent de moitié les revenus des 10 % les plus modestes

Les disparités de revenus seraient toutefois plus importantes sans les effets compensateurs des prestations sociales (minima sociaux, prestations familiales, prestations logement), et du prélèvement des impôts directs. La différence entre revenu disponible et revenu déclaré donne une estimation de ces effets (définitions).

Les plus modestes en sont les premiers bénéficiaires (encadré 1) : dans la région, le premier décile des revenus par UC passe ainsi de 598 euros à 904 euros par mois, soit une hausse de 51 % (figure 2). De même, la part des personnes vivant sous le seuil de pauvreté est réduite de plus de 7 points, passant de 21,4 % à 14,2 %. En revanche, le niveau de vie des 10 % les plus aisés est inférieur de 6 % seulement à leur revenu déclaré par UC.

Au final, après prise en compte du paiement des impôts directs et de la perception des prestations sociales, le rapport entre hauts et bas revenus passe de 5,4 à 3,4 soit une réduction de 38 %, comme en France de province. Parmi les régions de métropole, c’est dans les Hauts-de-France que les transferts socio-fiscaux diminuent le plus les inégalités : - 49 %, contre - 28 % en Bretagne, où le niveau de vie des plus modestes est plus élevé qu’ailleurs.

Les Ardennes et l'Aube sont les deux départements qui bénéficient le plus des prestations sociales

Au sein de la région, les Ardennes et l'Aube sont les deux départements où la réduction des inégalités est la plus forte, et où la part des prestations sociales dans le revenu disponible est la plus importante. Dans les Ardennes, 9e département de France métropolitaine ayant le taux de pauvreté le plus élevé, les transferts socio-fiscaux augmentent le premier décile des revenus les plus faibles de 77 % (figure 2). Le poids de l’ensemble des prestations sociales dans le revenu disponible des ménages atteint 7,2 % dans les Ardennes et 6,3 % dans l’Aube, au-dessus de la moyenne de la région (5,2 %) (figure 3). Parmi les prestations sociales, ce sont les prestations familiales qui dominent, suivies par les minima sociaux et les prestations logement.

Dans le Grand Est, les impôts directs réduisent le revenu disponible des ménages de 16 %, comme dans l’ensemble de la province. Ils pèsent ainsi moins qu’en Île-de-France ou dans la région PACA (22 % et 18 %). Toutefois, la présence de hauts revenus dans la Marne place celle-ci au 3e rang des départements de province où le poids des impôts est le plus élevé (plus de 18 %), au même niveau que les Bouches-du-Rhône et après les Alpes-Maritimes et le Rhône. De même, le Haut-Rhin et le Bas-Rhin se situent parmi les dix premiers. À l’opposé, la Moselle est le département où la part des impôts est la plus faible (moins de 14 %), au même niveau que la Haute-Saône et après la Côte-d’Or. Mais ceci est dû en partie à la présence de frontaliers travaillant au Luxembourg, où l’impôt est prélevé à la source (encadré 2). Le poids des impôts dans le revenu disponible en Haute-Marne et dans la Meuse est également parmi les plus bas de France métropolitaine.

D’autres revenus de transfert contribuent au niveau de vie des ménages : les indemnités de chômage et les retraites. Contrairement aux prestations sociales, ils ne sont pas financés par l’impôt mais par des cotisations prélevées sur les salaires. Dans les Vosges, les Ardennes et l’Aube, où le chômage sévit particulièrement, les indemnités chômage contribuent davantage au revenu disponible des ménages que dans le reste de la région. Dans le département des Vosges, la part de ces allocations atteint 3,7 %, ce qui le place au 7e rang parmi les départements de province.

Dans le Grand Est, le poids des pensions, retraites et rentes s’élève à 27,9 %, c’est un peu plus faible que dans l’ensemble de la province. Cette part est très élevée dans la Haute-Marne et les Vosges, où les personnes âgées de plus de 60 ans représentent 28 % de la population. À l’inverse, elle est la moins importante en Alsace où la population s’avère plus jeune.

Figure 3 – La part des prestations sociales et des indemnités chômage dans le revenu disponible est plus importante dans les Ardennes, l’Aube et les VosgesComposition du revenu disponible des ménages selon le département

en %
La part des prestations sociales et des indemnités chômage dans le revenu disponible est plus importante dans les Ardennes, l’Aube et les Vosges
Impôts Revenus d’activités salariées hors indemnités de chômage Revenus des activités non salariées Revenus du patrimoine et autres revenus Pensions, retraites et rentes Indemnités de chômage Prestations sociales
Ardennes -14,4 57,7 6,6 9,3 30,2 3,4 7,2
Aube -16,4 57,1 9,1 10,7 29,9 3,4 6,3
Marne -18,1 60,9 10,5 11,3 27,1 2,9 5,4
Haute-Marne -14,2 56,2 5,7 8,7 34,5 3,1 6,0
Meurthe-et-Moselle -15,4 58,5 5,1 15,1 28,3 2,9 5,5
Meuse -14,2 55,9 6,7 11,8 31,3 2,8 5,7
Moselle -13,7 54,1 4,2 20,0 27,1 3,3 5,0
Bas-Rhin -17,3 66,9 4,8 12,3 25,7 3,0 4,7
Haut-Rhin -17,4 68,4 4,0 11,0 26,5 3,1 4,4
Vosges -14,5 57,1 5,2 9,9 32,7 3,7 5,9
Grand Est -15,9 60,8 5,6 13,3 27,9 3,1 5,2
Province -16,1 60,9 5,9 10,8 29,8 3,2 5,5
  • Note : les revenus du patrimoine et autres revenus incluent les revenus salariés perçus à l’étranger (encadré 2).
  • Lecture : les revenus d’activités salariées hors indemnités de chômage représentent 60,9 % du revenu disponible des ménages de la Marne ; les impôts réduisent le revenu disponible de 18,1 %.
  • Sources : Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-CCMSA, Filosofi 2014.

Figure 3 – La part des prestations sociales et des indemnités chômage dans le revenu disponible est plus importante dans les Ardennes, l’Aube et les VosgesComposition du revenu disponible des ménages selon le département

Un taux de pauvreté particulièrement élevé dans les grands pôles urbains de la région…

C’est dans les villes, où se côtoient des populations modestes et des populations plus aisées, que l’effet des prestations sociales et des impôts sur les inégalités de revenus est le plus notable. Avec une offre de logements sociaux plus développée, les pôles urbains attirent les populations les plus fragiles, comme les familles monoparentales ou nombreuses et les jeunes ménages modestes. Dans les grands pôles de la région, qui accueillent la moitié de la population, le revenu déclaré médian est plus faible que dans l’ensemble des grandes agglomérations françaises. Le Grand Est se révèle, après les Hauts-de-France, la région où le taux de pauvreté dans les grands pôles serait le plus élevé avant prise en compte des transferts socio-fiscaux (27,1 %). Comme partout en France, c’est en particulier dans les villes-centres des grands pôles (définitions) que se concentrent les populations les plus modestes. Sans le versement des prestations sociales, le taux de pauvreté y atteindrait 33,0 % contre 20,3 % dans les communes de banlieue. C’est aussi dans les grandes agglomérations régionales que les revenus sont les plus inégaux : le revenu déclaré des plus aisés y dépasse 7,7 fois celui des plus modestes.

Le prélèvement des impôts et le versement de prestations sociales permettent de réduire de moitié les inégalités dans les grands pôles (soit davantage qu’au niveau métropolitain), et un peu moins dans les moyens et petits pôles (figure 4). La part des prestations sociales dans le revenu disponible est ainsi plus importante dans les pôles urbains qu’en dehors. Elle s’établit à 6,8 % dans les petits pôles et 6,6 % dans les grands pôles, contre 5,2 % en moyenne dans la région. Elle atteint même 8,2 % dans les villes-centres des grands pôles. Parmi les prestations sociales, les minima sociaux et les allocations logement pèsent davantage dans le niveau de vie des habitants des villes que dans celui des autres ménages de la région (figure 5).

Malgré cela, les grands pôles demeurent les espaces les plus inégalitaires au sein de la région : le taux de pauvreté y reste élevé (18,2 %), et le niveau de vie des 10 % les plus aisés s’avère plus de 3,7 fois plus haut que celui des 10 % les plus modestes. Ainsi, le Grand Est se situe au 3e rang des régions de province où les inégalités dans les grands pôles sont les plus marquées, après l’Occitanie et la Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Le niveau de vie des habitants des pôles urbains dépend aussi davantage des indemnités de chômage, tout particulièrement dans les villes-centres où elles contribuent pour 3,7 % au revenu disponible, quelle que soit la taille du pôle.

Figure 4 – Dans les pôles urbains, le système socio-fiscal permet de nettement rehausser le niveau de vie des plus démunisÉcart entre le revenu disponible par UC et le revenu déclaré par UC selon le type d’espace

Dans les pôles urbains, le système socio-fiscal permet de nettement rehausser le niveau de vie des plus démunis
Revenu disponible par UC Écart du revenu disponible par UC avec le revenu déclaré par UC (en %)
1er décile (D1) Médiane 9e décile (D9) Rapport interdécile D9/D1 1er décile (D1) Médiane 9e décile (D9) Rapport interdécile D9/D1
Grands pôles 9 883 19 447 36 927 3,7 +93 +1 -6 -51
Couronnes des grands pôles 13 238 22 592 38 926 2,9 +17 -1 -7 -21
Couronnes multipolarisées des grands pôles 12 045 21 312 36 664 3,0 +27 +1 -4 -25
Moyens pôles 10 522 19 103 32 717 3,1 +58 +3 -5 -40
Couronnes des moyens pôles 12 290 20 376 33 109 2,7 +21 +0 -7 -23
Petits pôles 10 119 18 689 32 249 3,2 +72 +3 -5 -45
Couronnes des petits pôles 12 083 20 148 32 798 2,7 +22 +1 -6 -23
Autres communes multipolarisées 11 576 20 053 33 253 2,9 +27 +2 -5 -26
Communes isolées hors influence des pôles 11 199 20 228 36 576 3,3 +30 +1 -6 -28
Ensemble 10 846 20 418 36 754 3,4 +51 +1 -6 -38
  • Lecture : dans les grands pôles de la région, en 2014, la moitié des habitants dispose d’un revenu disponible annuel par UC (ou niveau de vie) inférieur à 19 447 euros. Le niveau de vie des 10 % des habitants les plus modestes ne dépasse pas 9 883 euros, tandis que celui des 10 % les plus aisés est supérieur à 36 927 euros, soit 3,7 fois plus. Par rapport au revenu déclaré par UC, le niveau de vie (après transferts sociaux-fiscaux) est accru pour les plus modestes (+ 93 %), tandis que celui des plus aisés est réduit (- 6 %). Le rapport interdécile, mesure des inégalités, a ainsi diminué de 51 %.
  • Sources : Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-CCMSA, Filosofi 2014.

Figure 5 – Le niveau de vie des habitants des pôles urbains dépend davantage des prestations sociales Part des prestations sociales dans le revenu disponible par UC (en %)

Le niveau de vie des habitants des pôles urbains dépend davantage des prestations sociales
Prestations familiales Minima sociaux Prestations logement
Petits pôles 2,5 2,3 2,0
Grands pôles 2,3 2,3 2,1
Moyens pôles 2,3 1,9 1,7
Grand Est 2,1 1,6 1,5
Autres communes multipolarisées 2,3 1,1 0,9
Communes isolées hors influence des pôles 1,9 1,2 0,9
Communes multipolarisées des grands pôles 2,0 1,0 0,9
Couronnes des petits pôles 2,2 0,9 0,7
Couronnes des moyens pôles 2,3 0,8 0,6
Couronnes des grands pôles 1,9 0,7 0,6
  • Lecture : en 2014, dans les petits pôles de la région Grand Est, les prestations familiales représentent 2,5 % du revenu disponible annuel par UC.
  • Sources : Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-CCMSA, Filosofi 2014.

Figure 5 – Le niveau de vie des habitants des pôles urbains dépend davantage des prestations sociales Part des prestations sociales dans le revenu disponible par UC (en %)

… tandis que les couronnes périurbaines sont plus riches que dans le reste de la France

À l'inverse, dans l'espace périurbain et surtout dans les couronnes des grands pôles, les revenus sont plus élevés, avec moins de pauvreté. Le Grand Est est même la région de province où le taux de pauvreté dans les couronnes des grandes agglomérations serait le plus faible en l’absence de transferts socio-fiscaux (11,9 %). Ces zones concentrent des actifs aux revenus élevés souhaitant un meilleur cadre de vie, et bénéficient également de la proximité d’aménités positives (zones frontalières, cultures viticoles…). La part des prestations sociales dans le revenu, qui profitent surtout aux plus modestes, s’y révèle donc particulièrement faible. A contrario, le poids des salaires y est plus important : ils représentent 67,1 % du revenu disponible, soit 6,3 points de plus qu’au niveau de l’ensemble de la région. C’est également dans les couronnes des grands pôles que les impôts pèsent le plus dans le revenu disponible : ils le diminuent de 16,8 %, plaçant le Grand Est au 3e rang des régions de province pour la part des impôts dans ces territoires. Toutefois, en tenant compte du prélèvement des impôts et du versement des prestations sociales, le niveau de vie médian dans les couronnes des pôles de la région reste supérieur à celui de l’ensemble des couronnes périurbaines de France de province, et le taux de pauvreté y est le plus faible (7,5 %, à égalité avec le Centre-Val de Loire).

Dans les moyennes et petites aires urbaines, la population vieillit et la proportion des pensions de retraites est plus élevée qu’ailleurs, atteignant 32,6 % dans les moyens pôles. Dans les couronnes de ces moyens et petits pôles, et dans les espaces peu denses isolés des pôles, le poids des revenus non salariés, notamment agricoles, est aussi plus fort. C’est la même chose pour la part des revenus du patrimoine, surtout dans l’ancienne région Champagne-Ardenne où elle atteint 16,2 % contre 12,5 % au niveau métropolitain pour ce type de territoires.

Charleville-Mézières et Sedan : les deux grands pôles qui bénéficient le plus des prestations sociales

Parmi les grandes agglomérations de la région, Sedan et Charleville-Mézières se détachent. Ce sont celles où le revenu déclaré des 10 % des habitants les plus modestes est le plus bas, et où les inégalités apparaissent les plus fortes avant versement des prestations sociales et prélèvement des impôts. Les habitants de ces unités urbaines sont les premiers bénéficiaires des prestations sociales de la région, notamment des minima sociaux, devant Saint-Dizier et Lunéville (figure 6).

À l’opposé, dans l’agglomération de Bâle-Saint-Louis, le niveau de vie médian est le plus élevé de la région et le poids des impôts dans le revenu disponible des ménages y est le plus important, devant Nancy, Strasbourg et Épernay, tandis que la part des prestations sociales y est la plus faible. La présence de très hauts revenus en fait le grand pôle urbain de la région où les niveaux de vie entre les plus aisés et les plus modestes sont les plus hétérogènes.

Les unités urbaines de Haguenau, Saverne et Thann-Cernay s’avèrent les moins inégalitaires de la région avant transferts socio-fiscaux, le revenu déclaré des plus modestes y étant le plus élevé. C’est dans ces agglomérations, ainsi qu’à Thionville, que la part des prestations sociales dans le revenu disponible est la plus basse, juste après Bâle-Saint-Louis. Parmi les grands pôles d’emploi de plus de 100 000 habitants, Reims et Strasbourg sont les plus inégalitaires avant le versement des prestations sociales et le prélèvement des impôts. Ces dispositifs permettent d’y diminuer l’écart de revenu entre les plus aisés et les plus modestes de respectivement 59 % et 55 %, soit les réductions les plus fortes pour ce type de territoire après la ville de Troyes (60 %). En effet, c’est dans cette agglomération que les prestations sociales, notamment les minima sociaux, pèsent le plus dans le revenu disponible des ménages, devant celles de Reims et de Mulhouse. Dans cette dernière, ce sont les prestations familiales qui comptent le plus.

Malgré les transferts socio-fiscaux, les revenus dans certains grands pôles restent très inégaux. C’est le cas notamment dans toutes les grandes unités urbaines de plus de 100 000 habitants, avec Strasbourg et Mulhouse en tête, Troyes seule faisant exception ; mais de plus petits pôles tels que Longwy, Colmar, Épinal et Sarreguemines sont aussi concernés.

Figure 6 – Plus de prestations sociales dans les grandes agglomérations du Grand Est

Plus de prestations sociales dans les grandes agglomérations du Grand Est
Revenu annuel déclaré par UC – médiane (en euros) Part des prestations sociales dans le revenu disponible (en %)
Strasbourg 19 558 6,7
Metz 19 662 6,0
Nancy 20 560 6,3
Mulhouse 18 802 6,9
Reims 18 842 7,6
Troyes 18 090 8,2
Thionville 19 670 5,1
Colmar 20 052 5,6
Forbach 16 558 8,1
Épinal 18 878 7,2
Charleville-Mézières 17 314 9,3
Haguenau 20 744 5,0
Châlons-en-Ch. 18 768 7,0
Longwy 18 520 5,6
Saint-Dié-des-Vosges 17 974 7,0
Saint-Avold 18 258 6,7
Saint-Dizier 16 854 9,0
Thann-Cernay 20 594 5,1
Épernay 19 808 5,7
Sarreguemines 18 816 6,7
Sedan 15 994 10,6
Verdun 18 224 7,8
Pont-à-Mousson 19 468 6,0
Chaumont 19 698 6,8
Toul 18 282 7,6
Lunéville 17 626 8,7
Remiremont 19 082 5,8
Sélestat 19 704 5,9
Bar-le-Duc 19 418 6,7
Saverne 21 128 4,6
Sarrebourg 18 532 6,6
Grands pôles - Grand Est 19 202 6,6
Grands pôlesFrance métropolitaine 20 374 5,9
  • Note : Bâle-Saint-Louis ne figure pas sur le graphique, son revenu déclaré médian par UC est de 25 792 euros, et sa part des prestations sociales dans le revenu disponible est de 3,4 %.
  • Lecture : dans l’unité urbaine de Sedan, le revenu déclaré médian par UC (avant transferts socio-fiscaux) est faible : 15 994 euros en 2014. Les habitants reçoivent davantage de prestations sociales, elles représentent 10,6 % de leur revenu disponible. 
  • Sources : Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-CCMSA, Filosofi 2014.

Figure 6 – Plus de prestations sociales dans les grandes agglomérations du Grand Est

Encadrés

Les prestations sociales représentent 45 % du revenu disponible des plus modestes

Parmi les habitants du Grand Est, le niveau de vie des 10 % les plus modestes dépend plus fortement des prestations sociales comparé à l'ensemble de la province. Celles-ci représentent 44,5 % de leur revenu disponible, soit 2,7 points de plus qu’au niveau national, hors Île-de-France, plaçant la région en deuxième position après les Hauts-de-France. Parmi les trois types de prestations sociales, les minima sociaux contribuent davantage au revenu disponible (16,9 %), particulièrement dans les Ardennes, l’Aube et en Meurthe-et-Moselle. Mais c’est surtout la part des prestations logement et celle des prestations familiales dans le revenu des plus démunis (15,3 % et 12,3 %) qui sont un peu plus élevées que dans l’ensemble de la province.

Le Grand Est se distingue également par une forte contribution des indemnités chômage dans le revenu des personnes les plus modestes : elles représentent 10,9 % du revenu disponible, soit le taux le plus important de toutes les régions de France métropolitaine.

Pour le reste de la population, ce sont les salaires et les traitements qui constituent la plus grosse partie du revenu disponible. Leur poids progresse avec le décile de niveau de vie, puis diminue pour les 20 % des habitants les plus aisés, au bénéfice des revenus de patrimoine et des activités non salariées.

Figure 7 – Une forte part des prestations sociales et indemnités chômage dans le revenu des plus modestesComposition du revenu disponible selon la tranche de décile de niveau de vie dans le Grand Est

Une forte part des prestations sociales et indemnités chômage dans le revenu des plus modestes
Tranche de décile de niveau de vie Impôts Revenus d’activités salariées hors indemnités chômage Revenus des activités non salariées Revenus du patrimoine et autres revenus Pensions, retraites et rentes Indemnités de chômage Prestations sociales
01 -5,4 29,0 2,4 4,0 14,6 10,9 44,5
02 -6,1 45,0 2,0 4,5 23,7 8,2 22,7
03 -7,4 51,4 1,8 5,5 30,5 6,0 12,2
04 -9,5 56,7 1,7 6,2 33,7 4,5 6,6
05 -11,2 60,0 1,7 7,0 34,3 3,8 4,4
06 -13,0 64,1 1,9 8,1 32,8 3,1 3,1
07 -14,5 68,5 2,3 9,2 29,6 2,5 2,3
08 -16,3 70,0 3,1 11,4 28,0 2,1 1,6
09 -18,4 67,3 4,7 15,3 28,3 1,7 1,1
10 -26,4 58,9 16,1 27,8 22,0 1,1 0,5
  • Lecture : le revenu disponible des 10 % des personnes les plus modestes (niveau de vie inférieur au 1er décile) provient à 44,5 % des prestations sociales ; les impôts réduisent leur revenu disponible de 5,4 %.
  • Sources : Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-CCMSA, Filosofi 2014.

Figure 7 – Une forte part des prestations sociales et indemnités chômage dans le revenu des plus modestesComposition du revenu disponible selon la tranche de décile de niveau de vie dans le Grand Est

Les revenus des travailleurs frontaliers

En 2014, plus de 164 000 habitants du Grand Est travaillent dans l’un des quatre pays voisins : 44 % au Luxembourg, 28 % en Allemagne, 23 % en Suisse et 5 % en Belgique. Ces travailleurs frontaliers résident surtout en Moselle (43 %), dans le Haut-Rhin (25 %), le Bas-Rhin et la Meurthe-et-Moselle (14 % chacun). Le nombre de frontaliers a augmenté de 3 % entre 2012 et 2014, le Luxembourg attirant notamment de plus en plus de travailleurs résidant en France (+ 6 %).

Qu’ils soient imposés en France ou à l’étranger, les revenus perçus à l’étranger par les travailleurs frontaliers font l’objet d’une rubrique dans la déclaration de revenus française, afin d’être pris en compte pour le calcul du taux effectif d’imposition. Toutefois, dans certains pays, notamment au Luxembourg, les impôts sont prélevés à la source, et les ressources des ménages percevant l’intégralité de leurs revenus dans ces pays ne sont pas toujours bien appréhendées (elles peuvent alors apparaître nulles dans les déclarations fiscales). Ainsi, dans les zones frontalières du Luxembourg, les indicateurs de revenus (et plus particulièrement le 1er décile de revenu) sont probablement sous-estimés.

D’autre part, afin d’assurer une cohérence des traitements avec l’enquête revenus fiscaux et sociaux (ERFS), les revenus perçus à l’étranger et déclarés en France sont comptabilisés dans la source Filosofi dans la catégorie « revenus du patrimoine et autres revenus » à compter du millésime 2013 (pour le millésime 2012, ils étaient comptabilisés dans les « revenus d’activités salariées »). Ce changement n'a pas d’impact sur les indicateurs relatifs à la distribution des revenus déclarés par UC ou des niveaux de vie, ni sur les indicateurs de pauvreté. Les composantes du revenu peuvent en revanche être sensiblement modifiées dans certaines zones frontalières, avec une sous-estimation des revenus d’activité salariée, et une sur-estimation des revenus du patrimoine. Ainsi, entre 2012 et 2014, dans les zones d’emploi frontalières avec le Luxembourg, la part des revenus d’activités salariées dans le revenu disponible diminue de 71 % à 34 % à Longwy, de 71 % à 38 % à Thionville, et de 69 % à 61 % à Metz. À l’inverse, le poids des revenus du patrimoine et autres revenus augmente de 8 % à 45 % à Longwy, de 10 % à 42 % à Thionville et de 11 % à 17 % à Metz. Au niveau départemental, c’est en Moselle et en Meurthe-et-Moselle que l’impact est le plus important : la part des revenus du patrimoine et autres revenus y a augmenté de respectivement 10 et 5 points. En 2014, elle s’élève à 13,3 % dans la région Grand Est, soit 2,5 points au-dessus de la moyenne de province, et 1,5 point de plus qu’en 2012.

Sources

Les statistiques présentées ici sont issues du Fichier localisé social et fiscal (Filosofi) de 2014, qui rapproche des données fiscales exhaustives de la Direction générale des finances publiques (déclaration de revenus des personnes physiques, taxe d’habitation et fichier d’imposition des personnes physiques) et des données sur les prestations sociales émanant des organismes gestionnaires de ces prestations (CNAF, CNAV, MSA). Ce rapprochement permet de reconstituer un revenu déclaré et un revenu disponible avec les prestations réellement perçues.

Définitions

Un ménage fiscal est constitué de l’ensemble des foyers fiscaux répertoriés dans un même logement. Les personnes ne disposant pas de leur indépendance fiscale (essentiellement des étudiants) sont comptées dans les ménages où elles déclarent leurs revenus même si elles occupent un logement indépendant.

Le revenu disponible est le revenu à la disposition du ménage pour consommer et épargner. Il comprend les revenus d'activité (salaires, revenus d'activités non salariées), les revenus de remplacement (retraites et pensions, indemnités de chômage, indemnités de maladie), les revenus du patrimoine (dont en particulier les revenus financiers, qui sont imputés, les revenus fonciers, les revenus accessoires, etc.) et les prestations sociales reçues (prestations familiales, minima sociaux et prestations logement). Au total de ces ressources, quatre impôts directs sont déduits : l'impôt sur le revenu, la taxe d'habitation, la contribution sociale généralisée (CSG) et la contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS).

La médiane du revenu disponible par UC (ou niveau de vie médian) partage les personnes en deux groupes : la moitié des personnes réside dans un ménage qui dispose d’un revenu par UC inférieur à cette valeur, tandis que l’autre moitié réside dans un ménage qui présente un revenu par UC supérieur.

Les déciles de niveaux de vie partagent la population en dix classes de même effectif après que celle-ci ait été ordonnée par niveau de vie croissant. Le premier décile (D1) est le seuil en dessous duquel se situent les 10 % des personnes ayant les plus faibles revenus. Le dernier décile (D9) correspond au revenu plancher des 10 % les plus aisés. Pour calculer le rapport interdécile, on divise D9 par D1. Ce rapport est l’une des mesures usuelles des inégalités monétaires. Il est ici utilisé pour mesurer les inégalités de revenu fiscal et de revenu disponible, soit respectivement avant et après prise en compte des prestations sociales et déduction des impôts. Habituellement au niveau national, cette question est étudiée en utilisant un concept différent qui est celui de revenu initial (avant redistribution) dans la mesure où l’ensemble des revenus financiers sont pris en compte (et non seulement ceux intégrés dans le revenu fiscal au moment de la déclaration de revenu) ainsi que la CSG déductible. Toutefois, l’approche retenue ici, sous l’angle territorial, ne modifie pas le sens des conclusions qui seraient obtenues selon cette définition du revenu initial.

Le taux de pauvreté correspond à la part de la population ayant un niveau de vie inférieur au seuil de 60 % du niveau de vie médian (seuil de pauvreté). En France métropolitaine, il est estimé à partir de Filosofi à 12 221 euros annuels en 2014, soit près de 1 020 euros par mois.

Une agglomération (ou unité urbaine) est un ensemble de communes présentant une zone de bâti continu (pas de coupure de plus de 200 mètres entre deux constructions) qui compte au moins 2 000 habitants. Lorsqu’une unité urbaine est constituée de plusieurs communes, les communes qui la composent sont soit ville-centre, soit banlieue. Si une commune représente plus de 50 % de la population du pôle, elle est la seule ville-centre. Sinon, toutes les communes qui ont une population supérieure à 50 % de celle de la commune la plus peuplée, ainsi que cette dernière, sont villes-centres. Les communes urbaines qui ne sont pas villes centres constituent la banlieue du pôle.

Une aire urbaine est un ensemble de communes constitué par un pôle urbain (unité urbaine) offrant plus de 1 500 emplois, et par des communes non agglomérées ou unités urbaines (couronne périurbaine) dont au moins 40 % de la population résidente ayant un emploi travaille dans le pôle ou dans des communes attirées par celui-ci. On distingue les « grandes aires urbaines » autour de pôles comptant plus de 10 000 emplois, les « moyennes aires » (5 000 à 10 000 emplois) et les « petites aires » (1 500 à 5 000 emplois).

Une commune multipolarisée est une commune située hors des aires, dont au moins 40 % de la population résidente ayant un emploi travaille dans plusieurs aires urbaines, sans atteindre ce seuil avec une seule d’entre elles.

Les communes isolées hors de l’influence des pôles sont les communes n’appartenant pas à une aire et non multipolarisées.

Champ

Le champ couvert est celui de l’ensemble des ménages fiscaux ordinaires : il exclut les personnes sans domicile ou vivant en institution (prisons, foyers, maisons de retraite…).

Au niveau national, le dispositif Enquête sur les revenus fiscaux et sociaux (ERFS) reste la source de référence pour les indicateurs de pauvreté et d’inégalités.

Pour en savoir plus

Brière L., Robin M. « Revenus de transferts versés aux ménages : des effets différenciés selon les territoires », Insee Focus n° 97, novembre 2017.

Argouarc’h J., Cazenave-Lacrouts M-C.,« Les niveaux de vie en 2015 », Insee Première n° 1665, septembre 2017.

France, portrait social, Insee Références, édition 2016.

Aerts A.-T., Chirazi S., Cros L., « Une pauvreté très présente dans les villes-centres des grands pôles urbains », Insee Première n° 1552, juin 2015.

Challand C., Isel A., « Plus de mixité sociale dans les communes de banlieue des grandes villes que dans leur centre », Insee Analyses Grand Est n° 12, juin 2016.