Des territoires périurbains lorrains moins touchés par la crise

Antoine Deltour, Bertrand Kauffmann

Entre 2006 et 2011, la population active lorraine a diminué de 1,1 %, malgré une progression du taux d’activité. Les couronnes des grandes aires urbaines et les communes multipolarisées ont été épargnées par cette baisse. Par contre, les petites et moyennes aires urbaines, à la démographie plus atone, ont été plus sévèrement touchées. La région a été handicapée par l’importance de son secteur industriel, plus vulnérable à la crise. La progression du secteur tertiaire n’a pas suffi à enrayer la baisse du nombre d’emplois et la hausse de la part des chômeurs dans la population active. La population ouvrière, toujours importante, diminue fortement, et la part des cadres, très en retrait, ne parvient pas à se rapprocher de la moyenne métropolitaine. Les métropoles lorraines n’atteignent pas la taille des plus grandes aires urbaines, qui ont mieux résisté à la crise grâce notamment à leur économie plus tertiarisée.

Insee Analyses Lorraine
No 1
Paru le : 26/06/2014

Les territoires ne sont pas tous égaux face à la crise. En Lorraine, les couronnes des grandes aires urbaines et les communes dites multipolarisées sont celles qui résistent le mieux aux aléas économiques. Par rapport à d'autres territoires, elles bénéficient d’un attrait auprès de la population, ce qui leur permet de maintenir un relatif dynamisme. Un révélateur de cette ségrégation est l’évolution dans le temps de la population active résidente.

Hausse de la population active dans les territoires périurbains

Dans les couronnes des grandes aires urbaines et dans les communes multipolarisées de Lorraine, la population active de 25 à 54 ans a augmenté de 2,2 % entre 2006 et 2011. Sur l’ensemble de la région, elle a diminué de 1,1 %. Les territoires périurbains restent les terres d’accueil privilégiées par les familles et donc par les actifs. Ces choix résidentiels résultent à la fois de critères économiques (moindre coût du logement) et environnementaux (cadre de vie). S’ajoute à cela la possibilité de rester proche des emplois bien souvent localisés en ville.

1 – Évolution de la population active et du taux d'activité entre 2006 et 2011 en Lorraine

Évolution de la population active et du taux d'activité entre 2006 et 2011 en Lorraine
Population active 2011 Évolution 2006-2011 population active (%) Évolution 2006-2011 population totale (%) Ecart 2006-2011 du taux d'activité (points de %)
Grandes aires urbaines 560 491 -1,6 -3,0 1,3
dont Pôles des grandes aires urbaines 403 238 -3,0 -4,0 1,0
dont Couronnes des grandes aires urbaines 157 253 2,2 -0,3 2,2
Moyennes aires 25 758 -4,1 -5,1 0,9
Petites aires 37 605 -7,4 -8,3 0,9
Multipolarisé 178 111 2,2 -0,6 2,4
Communes isolées hors influence des pôles 30 594 0,2 -2,1 2,0
Lorraine 832 557 -1,1 -2,8 1,5
  • Champ : population âgée de 25 à 54 ans
  • Source: Insee, recensements de la population 2006 et 2011

L’évolution de la population active résulte de deux mécanismes opposés en Lorraine : le déclin démographique plus ou moins rapide dans et autour des villes d’une part, la hausse tendancielle du taux d’activité d’autre part.

Entre 2006 et 2011, le nombre de personnes de 25 à 54 ans diminue de 2,8 % en Lorraine, en raison de la sortie de cette tranche d'âge des enfants du baby-boom. Dans les couronnes des grandes aires urbaines (- 0,3 %) et dans les communes multipolarisées (- 0,6 %), cette diminution est cependant moins rapide du fait de flux migratoires favorables.

Carte1 – Hausse de la population active dans les couronnes des grandes aires urbaines

  • Champ : actifs de 25 à 54 ans
  • Source: Insee, recensements de la population 2006 et 2011

Progression du taux d’activité

Le taux d’activité des 25-54 ans progresse de 1,5 point en Lorraine entre 2006 et 2011. Il atteint 89,0 %. C’est dans les couronnes des grandes aires urbaines (92,3 %) et dans les communes multipolarisées (89,4 %) qu’il est le plus élevé, et c’est également là qu’il progresse le plus (respectivement + 2,2 points et + 2,4 points).

L’augmentation est portée par les femmes dont le taux d’activité ne cesse de progresser de génération en génération. Entre 2006 et 2011, il a progressé de 3,2 points chez les femmes de 25 à 54 ans pour atteindre 84,2 %. Dans les couronnes des grandes aires urbaines et dans les communes multipolarisées, ce taux a progressé encore plus rapidement : plus de 4 points.

Le taux d’activité des 25-54 ans est en Lorraine inférieur à celui de la métropole, mais la région grignote une partie de son retard. En effet, entre 2006 et 2011, le taux d’activité a moins progressé en métropole (+ 1,3 point) qu’en Lorraine (+ 1,5 point). Cependant, la population active augmente en métropole (+ 0,8 %) alors qu’elle diminue en Lorraine (- 1,1 %), car l’attrition démographique de la classe d’âge des 25-54 ans est plus lente au niveau national (- 0,6 %) que dans la région (- 2,8 %).

Dynamisme contrasté des grandes aires urbaines lorraines

En Lorraine, les grands pôles urbains génèrent une dynamique dont profitent essentiellement les territoires circonvoisins. Les pôles urbains abritent la plus grande part des actifs de 25 à 54 ans. Ainsi, 403 000 des 832 600 actifs de cette tranche d’âge résident dans les grandes villes lorraines. Mais, la baisse de la population active des 25-54 ans a été de 3 % entre 2006 et 2011, soit un rythme trois fois plus rapide que la moyenne régionale.

Au niveau national, le constat est très différent dans les très grandes aires urbaines et à Paris. Ces métropoles, qui concentrent les emplois très qualifiés, attirent la population et les actifs. Elles traversent donc mieux la période de crise actuelle. Entre 2006 et 2011, la croissance de la population active des 25-54 ans a été de 2,6 % dans les très grandes aires urbaines et de 1,1 % dans l’aire urbaine de Paris. Cette métropolisation n’est pas véritablement à l’œuvre en Lorraine, handicapée par une économie moins tournée vers le secteur tertiaire et une taille critique du nombre d’emplois encore insuffisante.

Le désavantage local est corroboré par l'évolution dans les petites et moyennes aires urbaines de la région, plutôt industrielles et comptant un nombre d'emplois plus limité. Leur population active de 25 à 54 ans a diminué respectivement de 4,1 % et de 7,4 % entre 2006 et 2011. Durant la période de crise, ces territoires ont connu à la fois une désaffection de la population (entre - 5 % et - 8 %) et une hausse très modeste (+ 0,9 %) du taux d'activité.

L’industrie pèse sur l’évolution de l’emploi

En Lorraine, le nombre d’emplois a baissé de 1,4 % entre 2006 et 2011 alors qu’au niveau national, il augmentait de 1,9 %. L’évolution régionale défavorable s’explique en partie par la structure du tissu productif lorrain. En effet, au cours de ces cinq années, seules l’industrie et l’agriculture ont perdu des emplois (respectivement - 12,9 % et - 7,6 %), pendant que les autres secteurs d’activité progressaient. Or l’industrie, plus durement affectée par la crise y compris au niveau national, est historiquement plus représentée en Lorraine. En 2011, elle représentait 16,4 % de l’emploi régional contre seulement 13,2 % au niveau national. Depuis 2006, la part de l’emploi industriel s’est rétractée de 2,1 points en Lorraine et de 2 points en France métropolitaine.

Carte2 – L’emploi industriel perd du terrain dans le nord et l’est de la Lorraine

  • Lecture : Dans l’aire urbaine de Longwy, la part de l’emploi industriel dans l’emploi total a diminué de 3,6 points entre 2006 et 2011.
  • Champ : Emploi au lieu de travail
  • Source : Insee, recensements de la population 2006 et 2011

L’économie lorraine se tertiarise

La région a ainsi souffert d’un retard dans son processus de tertiarisation, surtout à l’extérieur des pôles des grandes aires urbaines. La part du secteur du commerce, des transports et des services divers progresse entre 2006 et 2011 en Lorraine (+ 0,7 point), mais moins qu’au niveau national (+ 1,1 point). Cette évolution amplifie un écart déjà important, puisque ce secteur représente 39 % de l’emploi régional en 2011 contre 46 % en France métropolitaine. Le constat est toutefois atténué par le renforcement du secteur de l’administration publique, de l’enseignement, de la santé et de l’action sociale, plus important dans l’emploi régional (35,5 %) qu’en France métropolitaine (31 %). Sa part progresse plus dans la région (+ 1,3 point entre 2006 en 2011) qu’au niveau national (+ 0,9 point). Les territoires qui bénéficient de ce développement sont nombreux parmi les petites et moyennes aires urbaines de l’est de la région, telles Creutzwald, Rambervillers, Bruyères ou Le Thillot, où ce secteur était en retrait.

2 – Répartition sectorielle de l’emploi en 2011 (part de l'emploi du secteur dans l'emploi régional)

%
Répartition sectorielle de l’emploi en 2011 (part de l'emploi du secteur dans l'emploi régional)
Agriculture, sylviculture, pêche Industrie Construction Commerce, transports, services divers Administration publique, enseignement, santé, action sociale
Grandes aires urbaines 1,1 14,0 6,5 41,4 37,0
dont Pôles des grandes aires urbaines 0,4 13,0 6,0 42,3 38,3
dont Couronnes des grandes aires urbaines 4,9 19,5 9,3 36,6 29,6
Moyennes aires 1,2 26,6 8,5 35,0 28,7
Petites aires 1,6 21,4 5,7 33,8 37,6
Multipolarisé 6,7 24,0 9,4 31,2 28,7
Communes isolées hors influence des pôles 12,1 21,2 8,6 27,0 31,1
Lorraine 2,2 16,4 6,9 39,0 35,5
France métropolitaine 2,8 13,2 6,9 46,0 31,0
  • Source: Insee, recensements de la population 2006 et 2011

3 – Évolution de l'emploi sectoriel entre 2006 et 2011

%
Évolution de l'emploi sectoriel entre 2006 et 2011
Agriculture, sylviculture, pêche Industrie Construction Commerce, transports, services divers Administration publique, enseignement, santé, action sociale Ensemble
Grandes aires urbaines -13,7 -11,9 2,8 0,1 1,4 -1,3
dont Pôles des grandes aires urbaines -6,3 -13,3 2,6 -1,1 1,0 -1,9
dont Couronnes des grandes aires urbaines -17,2 -6,4 3,6 9,3 4,6 2,4
Moyennes aires 4,7 -24,2 -2,8 -1,3 6,0 -7,0
Petites aires -10,8 -16,5 6,9 -3,1 0,3 -4,8
Multipolarisé -5,1 -11,3 3,5 4,9 10,4 1,1
Communes isolées hors influence des pôles 3,3 -8,6 -7,3 1,3 7,1 0,1
Lorraine -7,6 -12,9 2,5 0,4 2,4 -1,4
France métropolitaine -9,2 -11,3 7,0 4,4 4,9 1,9
  • Source: Insee, recensements de la population 2006 et 2011

La structure spécifique du tissu productif de la Lorraine apporte un éclairage sur l’évolution de la population active. Plus représentés dans les activités tertiaires, les cadres (+ 4,4 %) et les professions intermédiaires (+ 3,1 %) progressent entre 2006 et 2011, tandis que le nombre d’ouvriers chute de 6,9 %. Or, la proportion d’ouvriers est plus importante en Lorraine (27,6 % en 2011) que dans l’ensemble de l’Hexagone (22,4 %), du fait de l’orientation industrielle de la région. Si la population active lorraine avait la même structure de catégories sociales que la population active nationale, elle n’aurait diminué que de 0,5 % au lieu de 1,1 % observé.

Moins d’ouvriers, et toujours peu de cadres

La part de la population ouvrière en Lorraine se rapproche de la moyenne nationale. Elle a en effet diminué plus rapidement en Lorraine (- 1,6 point) qu’en France métropolitaine (- 1,2 point). La région présente cependant une part de cadres (11,7 %) très inférieure à la moyenne (16,4 %). Et pour cette catégorie, l’écart se creuse. La part des cadres dans la population active progresse de seulement 0,6 point entre 2006 et 2011 contre 1,2 point au niveau national.

Graph – La part des ouvriers recule plus fortement en Lorraine qu'au niveau national

Part de l'emploi par catégorie professionnelle dans l'emploi total (%)
La part des ouvriers recule plus fortement en Lorraine qu'au niveau national
Agriculteurs exploitants Artisans, commerçants, chefs d'entreprise Cadres et professions intellectuelles supérieures Professions intermédiaires Employés Ouvriers
Lorraine 2006 1,3 4,4 11,1 23,8 30,2 29,2
Lorraine 2011 1,1 4,7 11,7 24,8 30,1 27,6
France 2006 1,9 5,6 15,2 25,1 28,6 23,6
France 2011 1,5 5,9 16,4 25,7 28,1 22,4
  • Champ : actifs de 25 à 54 ans en Lorraine et en France métropolitaine
  • Source: Insee, recensements de la population 2006 et 2011

Graph – La part des ouvriers recule plus fortement en Lorraine qu'au niveau national

Des chômeurs plus nombreux, surtout dans les petites aires urbaines

En Lorraine, la part de chômeurs dans la population active âgée de 25 à 54 ans est de 11,2 % en 2011. Elle a fortement augmenté au cours de ces cinq années de crise puisqu’elle atteignait 9,9 % en 2006.

La Lorraine, qui avait une part de chômeurs comparable à celle de la France métropolitaine en 2006, a été plus durement touchée par la crise. La proportion de chômeurs y a progressé de 1,3 point en cinq ans contre 0,7 point au niveau national.

Les petites aires urbaines et les pôles des grandes aires urbaines sont les territoires les plus touchés, avec respectivement 14 % et 13,4 % de chômeurs dans la population active en 2011, contre 12 % et 11,4 % en 2006.

4 – Part de chômeurs dans la population active par type d'aire en Lorraine

%
Part de chômeurs dans la population active par type d'aire en Lorraine
2006 2011
Grandes aires urbaines 10,1 11,6
dont Pôles des grandes aires urbaines 11,4 13,4
dont Couronnes des grandes aires urbaines 6,4 7,0
Moyennes aires 9,8 11,5
Petites aires 12,0 14,0
Multipolarisé 8,8 9,6
Communes isolées hors influence des pôles 9,6 9,8
Lorraine 9,9 11,2
  • Champ : population âgée de 25 à 54 ans
  • Source: Insee, recensements de la population 2006 et 2011

Encadré

Méthodologie

Avec la diffusion du recensement de la population (RP) 2011, qui cumule les enquêtes de 2009 à 2013, deux millésimes (RP 2006 et RP 2011) peuvent pour la première fois être directement comparés puisque constitués à partir d’enquêtes annuelles distinctes. De plus, la dernière grande crise économique ayant démarré au deuxième semestre 2008, confronter les résultats de ces deux millésimes du RP permet d’analyser à un niveau géographique relativement fin les grands changements sur la population active et l’emploi intervenus entre une situation avant-crise par rapport à une situation pendant et après-crise.

Le recensement est déclaratif et les questions des enquêtes sont nécessairement simples et courtes. Les données sur le chômage ne se situent pas dans le cadre de la définition du Bureau international du travail (BIT). Ils permettent cependant de mesurer les évolutions et de faire des comparaisons spatiales à un niveau fin.

Afin de pouvoir faire des comparaisons à champ constant, on se focalise sur la population active de 25 à 54 ans, ce qui permet de neutraliser les effets d’allongement des études d’une part, et des départs à la retraite d’autre part.

Définitions

Aire urbaine ou grande aire urbaine : ensemble de communes constitué par un pôle urbain (unité urbaine) de plus de 10 000 emplois, et par des communes rurales ou unités urbaines (couronne périurbaine) dont au moins 40 % de la population résidente ayant un emploi travaille dans le pôle ou dans des communes attirées par celui-ci. En Lorraine, il s’agit des aires de Nancy, Metz, Thionville, Sarrebruck - Forbach, Épinal, Longwy, Saint-Dié-des-Vosges, Sarreguemines, Verdun, Sarrebourg, Saint-Avold, Bar-le-Duc, Lunéville, Pont-à-Mousson, Toul, Remiremont, et Kayl (Luxembourg) - Ottange. De la même façon sont définies les moyennes aires (pôle de 5 000 à 10 000 emplois) et les petites aires (pôle de 1 500 à 5 000 emplois). Les communes multipolarisées sont des communes situées hors des aires, dont au moins 40 % de la population résidente ayant un emploi travaille dans plusieurs aires urbaines, sans atteindre ce seuil avec une seule d’entre elles. Les autres communes en dehors des aires sont les communes isolées, hors influence des pôles. Pour les besoins de cette étude, on caractérise également les très grandes aires urbaines qui sont les 13 plus grandes aires de province : Lyon, Grenoble, Marseille-Aix, Nice, Toulon, Toulouse, Lille, Bordeaux, Nantes, Strasbourg, Rennes, Rouen et Montpellier.

Métropolisation : processus de renforcement de la puissance des grandes métropoles par l’accroissement de la population, de la densité des réseaux de communication, de la concentration d’organismes de commandement (économique, politique, culturel…) et de fonctions tertiaires supérieures.