Les personnes en difficulté à l’écrit : des profils régionaux variés

Jonathan Brendler, direction régionale de Haute-Normandie, Insee

L’enquête sur l’usage de l’information dans la vie quotidienne, réalisée en 2011, apporte des résultats régionaux pour cinq régions de France métropolitaine (Haute-Normandie, Île-de-France, Nord - Pas-de-Calais, Picardie et Provence - Alpes - Côte d’Azur). Si la fréquence des situations préoccupantes à l’écrit varie relativement peu d’une région à l’autre, les profils des personnes en difficulté à l’écrit apparaissent néanmoins bien différents. En Île-de-France, c’est l’immigration récente qui en explique une partie. En Picardie, ce sont les hommes qui sont particulièrement touchés. En Haute-Normandie, le niveau d’études a moins d’impact sur la compréhension écrite. En Nord - Pas-de- Calais et en Provence - Alpes - Côte d’Azur, le fort poids du chômage est en partie cause et conséquence des difficultés face à l’écrit.

Publications grand public
Insee Première – No 1475
Paru le : 28/11/2013

Les personnes en difficulté à l’écrit : des profils régionaux variés

En 2011, cinq régions métropolitaines ont réalisé une extension de l’enquête Information et vie quotidienne (IVQ, sources), afin de disposer, pour leurs territoires, de résultats sur le niveau de compétence des personnes âgées de 16 à 65 ans à l’écrit, à l’oral et en calcul. À partir d’« exercices » reprenant des situations de la vie quotidienne, l’enquête IVQ permet notamment de repérer les cas de personnes rencontrant des difficultés face à l’écrit qualifiées de « préoccupantes » : soit elles n’ont pas pu passer les tests du fait d’une maîtrise insuffisante de la lecture et du français, soit elles ont obtenu moins de 60 % de bonnes réponses dans au moins un des trois domaines fondamentaux de l’écrit : lecture de mots, production de mots écrits, compréhension d’un texte simple.

De 10 % à 13 % de situations « préoccupantes » à l’écrit dans les cinq régions

En France métropolitaine, 11 % des personnes âgées de 16 à 65 ans sont en situation préoccupante face à l’écrit. Les résultats régionaux disponibles sont assez proches de cette moyenne : ils s’échelonnent de 10 % en Provence - Alpes - Côte d’Azur (Paca) à 13 % en Île-de-France et dans le Nord - Pas-de-Calais (graphique 1). En Île-de-France, deux tiers des personnes en situation préoccupante à l’écrit n’ont pas été scolarisées en France, soit deux fois plus que pour l’ensemble des personnes dans cette situation en métropole. Dans le Nord - Pas-de-Calais, elles ont pour la plupart été scolarisées en France ; il s’agit donc essentiellement de personnes en situation d’illettrisme .

À l’opposé, 22 % des métropolitains âgés de 16 à 65 ans réussissent très bien les exercices plus complexes qui leur sont proposés (au moins 80 % de réponses correctes au module dit « haut »). Les écarts entre régions sont cette fois-ci plus prononcés : 26 % des Franciliens sont très à l’aise à l’écrit contre 16 % des Nordistes. Ces écarts sont fortement liés à ceux des niveaux d’études : parmi les cinq régions étudiées, l’Île-de-France est celle qui compte la proportion la plus importante de personnes déclarant avoir un niveau d’études supérieures (44 %), loin devant la région Paca (28 %).

Graphique 1 – Répartition des personnes par niveau de compétence à l’écrit selon la région de résidence

  • Lecture : 22 % des personnes de 16-65 ans résidant en France métropolitaine réussissent très bien à l’écrit (au moins 80 % de réussite au module haut). 11 % des personnes connaissent des difficultés préoccupantes.
  • Champ : personnes âgées de 16 à 65 ans.
  • Source : Insee, enquête Information et vie quotidienne, 2011.

Peu d’écart entre hommes et femmes, sauf en Picardie

En France métropolitaine, parmi les 16-65 ans, 12 % des hommes sont en situation préoccupante face à l’écrit contre 10 % des femmes. L’écart est plus prononcé en Picardie, où 15 % des hommes sont concernés tandis que les femmes sont dans la moyenne nationale. Dans les quatre autres régions étudiées, les écarts sont nuls ou de l’ordre d’un point ; ils sont parfois en faveur des hommes, comme en Île-de-France ou en Paca (tableau 1).

Au niveau national, lorsque l’âge, le pays et la langue de scolarisation, le niveau d’études et l’origine sociale sont comparables, les hommes ont plus de risque d’être en difficulté importante à l’écrit que les femmes. Toutefois, en Île-de-France, Paca et Nord - Pas-de-Calais, l’effet est atténué à tel point que le genre n’a pas d’effet significatif, une fois les autres caractéristiques contrôlées (tableau 2). Quand les hommes ont de meilleurs emplois, les différences hommes-femmes sont atténuées : c’est le cas dans ces régions urbaines et tertiarisées. En outre, en comparaison avec l’ensemble de la métropole, les plus grandes difficultés des femmes du Nord - Pas-de-Calais proviendraient d’un éloignement du marché du travail plus fréquent.

Tableau 2 – Effets de certaines variables sur la probabilité d’être en situation préoccupante à l’écrit

Effets de certaines variables sur la probabilité d’être en situation préoccupante à l’écrit
Variables Modalités Effets communs à toutes les régions Résultantes régionales (effets communs complétés d’effets propres à la région en cas de différence significative, par défaut similaires aux effets communs)
Haute-Normandie Île-de-France Nord - Pas-de-Calais Picardie Provence - Alpes - Côte d’Azur
Constante ///
Sexe Femme (réf.)
Homme + 1 1 1
Âge Moins de 30 ans 1 +
De 30 à 49 ans (réf.)
50 ans ou plus 1
Pays de scolarisation Scolarisé en France (réf.)
Scolarisé à l’étranger en français + (3) + (5) 1 1
Scolarisé à l’étranger dans une autre langue + (10) + (13) + (5)
Niveau d’études Primaire + (4)
Secondaire (réf.)
Enseignement supérieur − (7) − (5)
Diplôme de la mère Inférieur au niveau bac (réf.)
Supérieur ou égal au niveau bac − (2)
CSP du père Cadre − (2)
Autre CSP (réf.)
Taux de chômage régional +
  • Lecture : ce tableau retranscrit sous forme de rapports de côtes les estimations d’un modèle de régression logistique comprenant des effets communs à toutes les régions métropolitaines, auxquels viennent s’ajouter d'éventuels effets régionaux. Les signes + signifient que le risque d'être en situation préoccupante est significativement plus fort pour la modalité considérée (par exemple : homme) que pour la modalité de référence (femme).
  • Légende :
  • /// : sans objet
  • 1 : effet non significativement différent de l’unité
  • + (n) / − (n) : effet supérieur à n / inférieur à 1/n
  • Champ : personnes de 16-65 ans hors personnes n’ayant jamais été scolarisées.
  • Source : Insee, enquête Information et vie quotidienne, 2011.

Tableau 1 – Proportion de personnes en difficulté préoccupante à l’écrit selon le genre et la région de résidence

en %
Proportion de personnes en difficulté préoccupante à l’écrit selon le genre et la région de résidence
Femmes Hommes Ensemble
Haute-Normandie 11 11 11
Île-de-France 14 13 13
Nord - Pas-de-Calais 12 13 13
Picardie 10 15 12
Provence - Alpes - Côte d’Azur 11 10 10
France métropolitaine 10 12 11
  • Champ : personnes âgées de 16 à 65 ans.
  • Source : Insee, enquête Information et vie quotidienne, 2011.

Les compétences à l’écrit sont surtout liées au niveau d’études

Les compétences relatives à l’écrit sont en grande partie acquises au cours de la scolarité. En Île-de-France, parmi les personnes qui n’ont pas poursuivi leurs études au-delà de l’école primaire, 62 % éprouvent des difficultés importantes à l’écrit. À l’opposé, seuls 2 % des Franciliens ayant suivi des études supérieures sont en situation préoccupante (tableau 3). Dans chacune des cinq régions, les situations préoccupantes diminuent lorsque le niveau d’études s’élève. En Haute-Normandie, le niveau d’études semble moins discriminant : seuls 26 % des Haut-Normands qui ont cessé leurs études en primaire sont en difficulté à l’écrit contre 3 % de ceux qui ont un niveau d’études supérieures. Cependant, le niveau d’études peut être lui-même conséquence d’autres phénomènes. Ainsi, de nombreuses personnes scolarisées à l’étranger ont un faible niveau d’études.

Pour autant, quand le pays et la langue de scolarisation, mais aussi le genre, l’âge, et l’origine sociale sont comparables, le niveau d’études conserve un rôle prépondérant sur les difficultés préoccupantes à l’écrit. Par rapport aux personnes scolarisées jusqu’au secondaire, les personnes disposant d’un niveau d’études supérieures ont sept fois moins de risque de se trouver en situation préoccupante, contre quatre fois plus pour les personnes sorties du système scolaire au niveau du primaire. À l’exception de l’Île-de-France, où un niveau d’études supérieures réduit un peu moins qu’ailleurs le risque de difficultés à l’écrit, aucun écart significatif à la tendance nationale n’est observé dans les quatre autres régions.

Tableau 3 – Proportion de personnes en difficulté préoccupante à l’écrit selon le niveau d’études et la région de résidence

en %
Proportion de personnes en difficulté préoccupante à l’écrit selon le niveau d’études et la région de résidence
Primaire Secondaire Supérieur
Haute-Normandie 26 10 3
Île-de-France 62 15 2
Nord - Pas-de-Calais 41 13 1
Picardie 34 13 3
Provence - Alpes - Côte d’Azur 31 10 3
France métropolitaine 42 11 2
  • Lecture : Parmi les Hauts-Normands qui ont fait des études supérieures, 3 % sont en difficulté préoccupante à l’écrit.
  • Champ : personnes âgées de 16 à 65 ans.
  • Source : Insee, enquête Information et vie quotidienne, 2011.

À niveau d’études équivalent, l’impact de l’âge est faible

Dans les cinq régions, comme pour l’ensemble de la métropole, les plus jeunes ont moins souvent de difficultés que les plus âgés (tableau 4). Cela est en partie dû à l’accès plus fréquent des plus jeunes aux études supérieures. En effet, très peu de jeunes de moins de 30 ans n’ont pas poursuivi leurs études au-delà de l’école primaire alors que c’est assez fréquent chez les 50 ans ou plus. À l’inverse, les quinquagénaires ayant suivi des études supérieures sont bien plus rares que les trentenaires. Ainsi, en Haute- Normandie, seulement 6 % des moins de 30 ans sont en situation préoccupante à l’écrit contre 17 % des 50 ans ou plus. En revanche, parmi les Haut-Normands s’étant arrêtés aux études secondaires, ces proportions sont plus proches : respectivement 8 % et 12 %.

De surcroît, si on tient compte d’un ensemble de variables sociodémographiques ayant un effet sur la probabilité d’être en difficulté préoccupante à l’écrit, il apparaît que l’âge n’exerce aucun effet significatif sur cette probabilité, du moins à l’échelle nationale. Ainsi, pour des personnes de même sexe ayant un niveau d’études comparable et ayant été scolarisées en France, l’âge ne joue plus sur les difficultés à l’écrit.

À l’échelle régionale, cependant, les Franciliens de moins de 30 ans ont plus de risque de se trouver en difficulté importante à l’écrit. Malgré tout, l’impact de l’âge est beaucoup plus faible que celui du niveau d’études ou de la langue de scolarisation.

Tableau 4 – Proportion de personnes en difficulté préoccupante à l’écrit selon l’âge, le niveau d’études et la région de résidence

en %
Proportion de personnes en difficulté préoccupante à l’écrit selon l’âge, le niveau d’études et la région de résidence
Ensemble Personnes disposant d’un niveau d’études secondaires
Moins de 30 ans 30-49 ans 50 ans ou plus Moins de 30 ans 30-49 ans 50 ans ou plus
Haute-Normandie 6 11 17 8 11 12
Île-de-France 7 12 22 14 14 16
Nord - Pas-de-Calais 7 12 20 9 14 14
Provence - Alpes - Côte d’Azur 7 12 11 7 14 7
Picardie 9 13 15 12 14 11
France métropolitaine 6 11 16 10 12 11
  • Lecture : Parmi les Picards de moins de 30 ans, 9 % sont en difficulté préoccupante à l’écrit.
  • Champ : personnes âgées de 16 à 65 ans.
  • Source : Insee, enquête Information et vie quotidienne, 2011.

La scolarisation à l’étranger influe plus ou moins fortement selon les régions

Au niveau national, le fait d’avoir été scolarisé à l’étranger, d’autant plus lorsque la langue de scolarisation n’est pas le français, augmente très fortement la probabilité de se trouver en difficulté préoccupante à l’écrit. Mais selon les régions, le risque peut être accru, comme en Île-de-France, ou diminué, comme dans le Nord - Pas-de-Calais. Cela peut être dû au fait que les Franciliens nés à l’étranger sont arrivés en France plus récemment, en moyenne, que les Nordistes nés à l’étranger (graphique 2).

Graphique 2 – Situations préoccupantes à l’écrit des personnes nées à l’étranger et ancienneté d’arrivée en France

  • Lecture : les personnes de 16-65 ans nées à l’étranger et résidant en France métropolitaine sont arrivées sur le territoire français il y a en moyenne 26 ans. 37 % d’entre elles sont en situation préoccupante à l’écrit.
  • Champ : personnes de 16-65 ans nées à l’étranger.
  • Source : Insee, enquête Information et vie quotidienne, 2011.

Des effets de structure qui expliquent pour une large part les écarts entre régions

Une fois pris en compte les effets du pays d’origine, de la langue de scolarisation, du niveau d’études, de l’âge, du genre et de l’origine sociale sur la probabilité de se trouver confronté à des difficultés à l’écrit, il reste un effet contextuel qui pourrait être qualifié d’effet « régional ». Parmi les régions disposant d’une extension d’enquête, cet effet contextuel est significatif pour les seules régions Nord - Pas-de-Calais et Paca. « Toutes choses égales par ailleurs », le fait de résider dans l’une de ces deux régions augmente la probabilité de se trouver en situation préoccupante à l’écrit. En réalité, certains déterminants structurels propres à ces régions peuvent expliquer ces différences. La prise en compte du taux de chômage régional fait ainsi disparaître les différences qui pouvaient subsister. En effet, un éloignement prolongé du marché du travail peut agir à la fois comme une cause et une conséquence sur les difficultés à l’écrit. D’autres facteurs pourraient être évoqués. Le risque accru observé dans certaines régions pourrait aussi trouver son origine dans un usage plus fréquent des langues régionales au cours de l’enfance : par exemple, 19 % des Nordistes déclarent avoir utilisé une langue régionale ou le patois autour de l’âge de 5 ans et parmi ces personnes, près d’un quart est en situation préoccupante à l’écrit. Ces difficultés plus fréquentes à l’écrit ne sont pas sans rapport avec leur niveau d’études plus faible, 21 % d’entre elles n’ayant pas poursuivi leurs études au-delà de l’école primaire (tableau 5).

Tableau 5 – Situations préoccupantes à l’écrit des personnes ayant utilisé les langues régionales au cours de l’enfance (autour de l’âge de 5 ans)

en %
Situations préoccupantes à l’écrit des personnes ayant utilisé les langues régionales au cours de l’enfance (autour de l’âge de 5 ans)
Part des personnes ayant utilisé les langues régionales au cours de l’enfance1 Part des personnes disposant au plus d’un niveau d’études primaires 2 Part des personnes en situation préoccupante à l’écrit2
Provence - Alpes - Côte d’Azur 7 11 10
Haute-Normandie 5 10 12
Île-de-France 6 7 12
Picardie 10 14 14
France métropolitaine 10 15 14
Nord - Pas-de-Calais 19 21 24
  • Lecture : 10 % des personnes de 16-65 ans résidant en France métropolitaine déclarent avoir utilisé les langues régionales au cours de leur enfance.
  • 15 % d’entre elles ont au plus un niveau d’études primaires et 14 % d’entre elles sont en situation préoccupante à l’écrit.
  • 1. Champ : personnes de 16-65 ans.
  • 2. Champ : personnes de 16-65 ans ayant utilisé les langues régionales au cours de l’enfance.
  • Source : Insee, enquête Information et vie quotidienne, 2011.

Sources

L’enquête Information et vie quotidienne (IVQ) a été organisée en 2011 par l’Insee en collaboration avec un certain nombre d’institutions (voir publication nationale mentionnée en bibliographie). Les extensions régionales ont été réalisées grâce à un financement des pouvoirs publics régionaux, avec parfois la mobilisation de fonds sociaux européens (les partenaires figurent dans les publications régionales citées en biographie).

Les épreuves d’évaluation ont été conçues avec l’aide d’équipes universitaires. Chaque personne réalise un exercice d’orientation portant sur une page d’un programme de télévision. Il permet d’évaluer la capacité à lire des mots isolés et à comprendre un texte simple.

Si l’enquêté commet peu d’erreurs, il est orienté vers des exercices plus complexes (module « haut ») utilisant des textes de structure et de nature différentes pour évaluer des compétences élaborées, comme la capacité à produire des inférences. Selon la proportion de bonnes réponses à l’issue de ces exercices, les enquêtés sont répartis en quatre groupes.

Si les résultats à l’exercice d’orientation sont faibles, l’enquêté passe un test assez simple (module « ANLCI », pour Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme) pour affiner le diagnostic sur ses difficultés. Les exercices de ce test, outre des questions sur la lecture de mots et la compréhension de textes courts, portent sur les capacités à produire des mots écrits (dictée d’une liste de courses). Les groupes de compétence sont élaborés en fonction de la performance minimale des enquêtés dans ces trois domaines fondamentaux et répartissent les personnes selon leur degré de difficulté à l’écrit.

Les personnes qui obtiennent des résultats moyens au test d’orientation passent une épreuve « intermédiaire» pour déterminer laquelle des deux voies précédentes est la plus adaptée.

Le questionnaire inclut un exercice de compréhension orale et de courts problèmes de calcul posés oralement. L’enquête recueille également un ensemble d’éléments biographiques sur l’enfance, la scolarité et l’histoire professionnelle de l’enquêté.

Définitions

Situation d’illettrisme : elle concerne les personnes de 16 à 65 ans ayant été scolarisées en France et se trouvant, à l’issue des tests, dans une situation préoccupante face à l’écrit (moins de 60 % de réponses correctes dans au moins un des trois domaines fondamentaux de l’écrit).