Vue d'ensemble
Au printemps, l’économie mondiale a continué de déjouer les pronostics par sa vigueur : le commerce mondial, à peine égratigné l’an passé par les droits de douane instaurés par l’administration américaine, n’a presque pas faibli malgré le blocage du détroit d’Ormuz, stimulé par l’effervescence des échanges dans le Pacifique liés à l’intelligence artificielle. En particulier, les colossaux investissements privés liés aux nouvelles technologies tirent la croissance aux États-Unis dont l’activité, sans le soutien du pouvoir d’achat des ménages, conserve tout de même un rythme de l’ordre de +2 % par an. À l’autre bout de la chaîne, la Chine conserve une croissance déséquilibrée, stimulée par les exportations mais sans demande intérieure. De son côté, l’Europe, et notamment l’Allemagne, est enfin sortie de sa torpeur : l’activité a progressé solidement au printemps dans les quatre principales économies de la zone euro prises ensemble (+0,3 % comme en début d’année) et plus fortement encore au Royaume-Uni (+0,4 % après +0,6 %).
Pourtant, l’inflation a bondi dans toutes les régions du monde (+3,3 % dans la zone euro en août), tirée par les prix de l’énergie. La confiance des ménages, européens comme américains, a accusé le coup au printemps mais leur consommation a tenu, les ménages ajustant fortement leur épargne à court terme. Avec le regain de tensions au Proche-Orient cet été, qui a ramené les prix du baril autour de 90 $ après une détente mi-juin, et le bombardement des raffineries russes, qui a fait bondir les marges de raffinage au niveau mondial, l’inflation augmenterait encore d’ici décembre, la hausse des prix de l’énergie contaminant progressivement les prix des autres biens et services. Cette poussée des prix conduirait les banques centrales à durcir un peu plus leur politique monétaire. Le regain inflationniste, la fin de l’assouplissement monétaire des principales banques centrales et la concurrence des émetteurs privés, qui financent les puissants investissements dans l’IA aux États-Unis, ont fait grimper les taux obligataires de part et d’autre de l’Atlantique : l’augmentation des taux souverains se transmet progressivement au coût du crédit pour les ménages et les entreprises partout dans le monde. Malgré cet environnement difficile, les enquêtes de conjoncture suggèrent que les économies américaine et européennes continueraient de résister et la demande adressée à la France progresserait solidement d’ici la fin de l’année.
Relativement à la bonne tenue de ses voisins, l’économie française décroche. Après avoir reculé à l’hiver (-0,2 %), l’activité a stagné au printemps (+0,0 %). Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette divergence. D’abord, la France connaît un retournement violent de l’activité dans les travaux publics, conséquence du cycle électoral municipal. Ensuite, selon les données actuellement disponibles, elle semble avoir été plus fortement affectée que ses voisins par les vagues de chaleur, notamment dans l’agriculture, qui coûteraient 0,1 point de croissance sur l’année. De plus, son marché du travail y est plus dégradé qu’ailleurs en Europe, avec un chômage en hausse et des salaires peu dynamiques. Enfin, l’impulsion budgétaire y est moins favorable que chez ses voisins.
D’ici la fin de l’année, certains de ces freins se lèveraient un peu. Notamment, les effets des vagues de chaleur dans l’agriculture ont pour l’essentiel déjà été enregistrés en comptabilité nationale trimestrielle, et expliquent en partie la croissance atone du premier semestre. Les travaux publics souffriraient encore à l’été de la chaleur, mais la baisse de la production s’atténuerait à l’automne, après la chute du début d’année. Dans les enquêtes de conjoncture, passée la stupeur provoquée par le déclenchement de la guerre au Proche-Orient, le climat des affaires s’est ressaisi et se rapproche de sa moyenne de longue période en août. La France renouerait ainsi avec une timide croissance d’ici la fin de l’année (+0,1 % à l’été, puis +0,2 % en fin d‘année), mais ferait pâle figure à côté de ses voisins en moyenne sur l’année : +0,4 % en 2026, soit trois fois moins que ses voisins de la zone euro ou le Royaume-Uni. La France serait la seule grande économie avancée où l’activité freinerait significativement en 2026.
L’inflation, qui a atteint 2,4 % en France au mois d’août, continuerait de s’élever pour atteindre 2,9 % en fin d’année : comme ailleurs en Europe, le prix du gaz flamberait et la hausse des prix de l’énergie contaminerait les prix des produits manufacturés et de certains services, notamment de transport. À cela s’ajouteraient la fin de la guerre des prix dans les télécommunications et le coup de chaud transitoire sur les prix des légumes frais, dont la récolte a pâti des vagues de chaleur. L’inflation resterait toutefois plus faible que dans le reste de l’Europe car les salaires et les prix des services y sont bien moins dynamiques. Les négociations salariales suffiraient d’ailleurs tout juste à compenser la hausse des prix cette année.
Du côté du marché du travail, la dégradation se poursuivrait. L’alternance continuerait de se retourner avec la réduction des soutiens publics, tandis que le reste de l’emploi privé serait quasi stable. Au final, l’économie française détruirait 52 000 emplois salariés en 2026 (après 48 000 en 2025) mais continuerait de créer massivement des emplois non salariés (+95 000 après +90 000 en 2025). La petite hausse de l’emploi total qui en résulte ne suffirait pas à absorber la hausse tendancielle de la population active et le chômage grimperait ainsi à 8,6 % en fin d’année.
Sous le double effet de la baisse de l’emploi salarié et de l’atonie des salaires réels, le pouvoir d’achat des ménages flancherait de 0,4 % sur l’année. Les ménages seraient contraints de puiser dans leur épargne pour maintenir un certain niveau de consommation (+0,3 % sur l’année) : ils réduiraient au minimum leurs dépenses de services arbitrables mais se sont rués sur les climatiseurs et ventilateurs lors des vagues de chaleur. Ceux qui le peuvent se pressent d’acquérir un véhicule électrique pour sortir au plus vite de la dépendance aux produits pétroliers.
La reprise de l’investissement des entreprises, qui avait surpris par sa rapidité en 2025 (+0,7 % après -0,3 % en 2024), a fait long feu : plombé par des perspectives de demande atone et un coût du capital en hausse, il repasserait dans le rouge en 2026 (-0,3 %). Il en serait de même pour celui des ménages (-1,3 %) qui avait enrayé sa chute en 2025 (+0,1 % après -10,0 % en 2024) : la nette reprise de la construction neuve ne compenserait pas le retournement du marché de l’ancien, dont la réaction à la hausse des taux est plus rapide. Malgré la hausse des dépenses de défense, l’investissement public serait en net recul, du fait de la baisse des dépenses en construction des municipalités au cours de l’année électorale. Au final, en reflet du décalage conjoncturel avec ses voisins, seul le commerce extérieur constituerait un franc soutien de la croissance française, en particulier pour le secteur aéronautique et naval.
Dans ce tableau morose, certaines incertitudes demeurent. Tout d’abord, les effets de la canicule sur l’activité du troisième trimestre ne sont pas encore totalement connus. Sur le plan international, un apaisement des tensions au Proche-Orient et une baisse des prix du pétrole ne peuvent pas être complètement exclus, même si les développements récents rendent improbable une résolution de la crise à court terme.
