Vue d'ensemble L’industrie tient la barre, les ménages accusent le coup
Après avoir bien résisté en 2025 aux inquiétudes créées par la politique douanière américaine, l’économie mondiale a poursuivi sur sa lancée au premier trimestre 2026, sans être encore affectée par les conséquences du déclenchement de la guerre au Proche-Orient. Le commerce mondial s’est envolé, progressant de +2,3 %, tiré depuis deux ans par le bond spectaculaire des échanges de biens technologiques liés au développement de l’intelligence artificielle. Cette vague nourrit la croissance des économies asiatiques (par les exportations) et américaines (par l’investissement), le Vieux continent restant pour le moment à l’écart de cette effervescence. Toutefois, l’économie européenne bénéficie d’autres moteurs et a continué de croître au premier trimestre (+0,3 % pour les quatre principales économies de la zone considérées ensemble), la demande intérieure se relevant progressivement, stimulée par l’effort de défense et la relative détente passée des conditions de financement.
Déclenchée fin février, la guerre au Proche-Orient opposant les États-Unis et Israël à l’Iran viendrait toutefois percuter cet élan. Le blocage du détroit d’Ormuz a entraîné un assèchement du marché du pétrole (la production mondiale a baissé d’environ 12 %) et une envolée des cours, avec un pic au-delà de 110 $ atteint fin avril. Le protocole d’accord du 14 juin a toutefois provoqué une détente du prix du pétrole qui s’établit autour de 85 $, contre 60 $ environ fin 2025. Dans toutes les économies avancées, le prix des carburants a flambé, l’Europe subissant en plus une hausse de ses coûts d’approvisionnement en gaz, sans commune mesure toutefois avec le choc encaissé lors de l’invasion de l’Ukraine. L’inflation, qui apparaissait maîtrisée en février, a bondi de plus d’un point entre février et mai dans la zone euro et aux États-Unis : sous ce coup de boutoir, le pouvoir d’achat flancherait en 2026 et les ménages donneraient un coup de frein à leurs dépenses, en particulier en Europe.
Le commerce mondial calerait au printemps, sous l’effet de la mise à l’écart du Golfe des circuits commerciaux maritimes, mais il reprendrait sa course au second semestre, encore porté par les échanges de biens technologiques. En moyenne sur l’année 2026, la croissance évoluerait au même rythme qu’en 2025 dans les quatre principales économies de la zone euro considérées ensemble (+0,9 %), essentiellement grâce à l’élan apporté par la croissance de fin 2025 et début 2026. Les divergences au sein de la zone se réduiraient un peu : la croissance allemande (+0,6 %) se rapprocherait de celle de ses voisins. De l’autre côté de l’Atlantique, l’économie américaine afficherait encore une solide croissance (+1,9 % après +2,1 %), portée par les investissements dans le secteur numérique et malgré un marché du travail plus hésitant.
Cet hiver, la croissance française a évolué à contre-courant. Contrairement au reste de l’Europe, le PIB a trébuché en début d’année (-0,1 % après +0,2 %), pénalisé par la chute de l’activité dans la construction. Si le recul des chantiers dans les travaux publics était attendu du fait du calendrier électoral municipal, la baisse de l’entretien-amélioration a surpris par son ampleur. À l’inverse, l’industrie française a poursuivi son expansion : sa valeur ajoutée a augmenté de 0,5 %, galvanisée par la santé des branches aéronautique et navale.
Plus faible qu’ailleurs en Europe, l’inflation en France a bondi, passant de +0,9 % sur un an en février 2026 à +2,4 % en mai. La diffusion rapide de la flambée des hydrocarbures se limite pour le moment aux effets de « premier tour », c’est-à-dire aux impacts sur les prix à la pompe et sur ceux du gaz de chauffage. En dehors des prix des énergies, seuls les tarifs du transport aérien ont pour l’heure commencé à répercuter les hausses de coûts. En supposant que le prix du baril se stabilise autour de 85 $ d’ici la fin de l’année, soit un niveau supérieur à celui qui prévalait avant le déclenchement du conflit, le choc se diffuserait progressivement aux autres prix, à commencer par ceux des produits manufacturés, que les industriels sont nombreux à déclarer augmenter dans les enquêtes de conjoncture. L’inflation grimperait ainsi à +2,7 % en décembre.
La hausse des cours du pétrole induirait un prélèvement sur le pays de l’ordre de 0,2 à 0,3 point de PIB en 2026, soit un choc négatif nettement plus faible que celui de 2022. Comme en 2022, les entreprises parviendraient, en moyenne, à préserver leurs marges en répercutant rapidement leurs coûts dans leurs prix de vente et en n’augmentant pas les salaires aussi rapidement, la mauvaise dynamique du marché du travail limitant le pouvoir de négociation des travailleurs. Mais pour le moment, contrairement à 2022, l’État a opté pour des soutiens ciblés, beaucoup moins coûteux pour les finances publiques que les mesures générales prises à l’époque. Résultat : les ménages supporteraient la plus grande partie de la facture et leur pouvoir d’achat se comprimerait de 0,3 % en 2026, et même de 0,7 % par unité de consommation. Ceux-ci n’ont pas tardé à percevoir leur vulnérabilité : leur confiance s’est effondrée entre février et mai 2026, renouant avec les très bas niveaux de 2022 juste après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Mécaniquement, la consommation tomberait en panne sèche (+0,2 % en 2026 après +0,5 % en 2025) : les ménages sacrifieraient leurs dépenses sur les postes arbitrables (hébergement-restauration, transports, loisirs) mais hâteraient, pour certains d’entre eux, leurs achats d’automobiles électriques, pour tenter de sortir au plus vite de la dépendance au pétrole. Ne pouvant toutefois pas ajuster immédiatement toutes leurs dépenses, les ménages puiseraient un peu dans leur épargne pour tenir le choc : leur taux d’épargne baisserait à 17,5 % de leur revenu en 2026, après 17,8 % en 2025.
Si les ménages accusent le coup, l’industrie tient la barre : dans les enquêtes de conjoncture, le climat des affaires dans l’industrie surnage au-dessus de sa moyenne de longue période, tandis qu’il plonge dans les services et le commerce, secteurs directement exposés à la déprime des consommateurs. Profitant de la mise hors-jeu de leurs concurrents du Golfe, chimistes et raffineurs hexagonaux poussent leur production au maximum de leurs capacités et prennent des parts de marché. Ponctuellement, plasturgistes et verriers engrangent des commandes de clients voulant se couvrir des futures hausses de prix et d’éventuelles pénuries. Surtout, l’aéronautique et le naval caracolent : leur production est en hausse de plus de 20 % sur un an en avril 2026, portée par des carnets de commandes pleins, aussi bien sur le plan civil que militaire, et par la levée partielle des contraintes d’approvisionnement. L’industrie tirerait ainsi son épingle du jeu et entretiendrait la flamme de la croissance française.
L’investissement ferait face à des vents contraires. Pour les entreprises, il serait tiraillé entre des perspectives plutôt correctes dans l’industrie et franchement dégradées pour les secteurs tournés vers les ménages, le tout dans un contexte de durcissement prévisible des conditions de financement. Au final, l’investissement des entreprises serait peu dynamique en 2026 (+0,5 % après +0,7 %). Du côté des ménages, les livraisons de logements neufs accélèreraient, reflétant la hausse passée des mises en chantier, mais le marché de l’ancien se retournerait, réagissant sans délai au nouvel environnement de taux : la balance pour l’investissement des ménages serait au total légèrement négative (-0,3 % en 2026), après une stabilisation l’an passé (+0,1 %). Du côté des administrations, les travaux publics continueraient de dévisser car les exécutifs municipaux nouvellement élus n’ont pas encore lancé leurs projets, mais les équipements militaires seraient en forte hausse : au total, l’investissement public serait quasi stable (-0,2 % en 2026, après +2,7 % en 2025).
Dans ce contexte de demande intérieure déprimée, le principal soutien de la croissance française proviendrait du commerce extérieur : dans les enquêtes de conjoncture, les industriels se disent optimistes sur la demande étrangère et leurs carnets de commandes étrangers sont relativement bien garnis. Cette bonne tenue reposerait principalement sur les performances de l’industrie aéronautique et navale. Certes, les livraisons dans ce secteur se sont effondrées au premier trimestre 2026 après une fin d‘année 2025 exceptionnelle, mais elles se redresseraient dès le printemps et augmenteraient de nouveau sur l’ensemble de l’année, d’environ 10 % par rapport à 2025. Ce mouvement porterait les exportations françaises prises dans leur ensemble, qui progresseraient de +1,9 % après +2,4 % en 2025.
Au final, portée par une industrie vaillante, l’économie française rebondirait au deuxième trimestre (+0,3 % après -0,1 %), à contre-temps de l’économie mondiale. Elle enregistrerait ensuite une croissance médiocre au second semestre (+0,1 % par trimestre), une partie du soutien industriel printanier étant temporaire. En moyenne sur l’année, la croissance atteindrait +0,7 %, un rythme proche de celui de la zone euro. Les émissions de gaz à effet de serre continueraient de baisser, à -2,3 % en 2026 après -1,7 % en 2025, essentiellement parce que les ménages rogneraient sur leurs dépenses de carburants face à la hausse des prix.
Cette croissance modeste se ferait sans emploi : les embauches pâtiraient nettement de l’atonie des secteurs tournés vers la demande intérieure et l’industrie n’a pas besoin de main d‘œuvre supplémentaire. Sur le début de la décennie, et malgré les contraintes d’approvisionnement, l’industrie avait conservé ses effectifs, si bien que la hausse de la production alimente désormais des gains de productivité supérieurs à la tendance des années 2010. Par ailleurs, le nombre d’alternants fléchirait derechef, dans le contexte d’un nouveau tour de vis sur les aides à l’embauche. Au total, l’économie française détruirait 59 000 postes salariés dans le secteur privé en 2026, quasiment autant qu’en 2025. L’emploi total augmenterait à peine (+0,1 %, soit +22 000 postes), car l’emploi public, et surtout l’emploi non salarié, continueraient de progresser, mais cela ne suffirait clairement pas à absorber la hausse tendancielle de la population active. En effet, celle-ci s’est avérée très dynamique ces dernières années, stimulée par la réforme des retraites de 2023 et un solde migratoire plus élevé que projeté. La suspension de la réforme à partir de septembre 2026 freinerait un peu le nombre d’actifs, mais n’empêcherait pas le taux de chômage de continuer à remonter à 8,4 %, contre 7,9 % un an plus tôt et 7,3 % fin 2024.
Même en supposant une relative accalmie au Proche-Orient et une stabilisation des cours à 85 $, soit un niveau plus élevé qu’avant le déclenchement du conflit, un aléa existe concernant la vitesse à laquelle les agents privés ajusteront leurs comportements. Pour la France, cette Note de conjoncture s’appuie sur les réponses aux enquêtes de conjoncture qui suggèrent une transmission assez rapide aux prix des produits manufacturés pour les entreprises, et des restrictions du côté des dépenses des ménages sur les postes les plus facilement arbitrables. Des comportements de précaution plus marqués ne sont pas à exclure, mais à l’inverse, les mauvaises surprises du début d’année pourraient entraîner un rebond mécanique de certaines dépenses au printemps, qui amplifierait l’embellie temporaire de la croissance française. Mais le principal aléa du scénario de prévision réside dans le prix de l’Or noir : cette Note fait l’hypothèse d’un maintien des cours du Brent autour de 85 $ jusqu’en décembre. Si la réouverture du détroit d’Ormuz était complète et sans aucune friction, l’excès d’offre de pétrole sur le marché pourrait reprendre le dessus et les cours se détendraient, relançant la reprise européenne. À l’inverse, une reprise des hostilités, si elle venait détruire des capacités de production des pays du Golfe, pourraient propulser les prix des hydrocarbures encore plus haut, asphyxiant davantage le pouvoir d’achat des ménages et finissant également par affecter les chaînes mondiales d’approvisionnement.
