Télétravail et productivité : une analyse causale à grande échelle sur la France

Philippe ASKENAZY, Ugo DI NALLO, Ismaël RAMAJO

Documents de travail
No 2026-05
Paru le :Paru le19/05/2026
Philippe ASKENAZY, Ugo DI NALLO, Ismaël RAMAJO
Documents de travail No 2026-05- Mai 2026

Ce document de travail analyse l’impact causal de l’adoption du télétravail post – Covid sur la productivité au niveau des entreprises en France, ou l’organisation hybride — généralement autour de deux jours de télétravail par semaine — constitue la forme dominante de télétravail. À partir de données appariées issues de l’enquête ACEMO-Covid de la Dares auprès des employeurs et de la base de données administrative FARE de l’Insee, nous examinons si la part de télétravailleurs en 2022 est associée à la croissance de la productivité entre 2019 et 2022 dans les entreprises non agricoles, hors secteurs de la finance et de l’immobilier. Les estimations par moindres carrés ordinaires (MCO) mettent en évidence une relation positive mais modérée : une augmentation de 10 points de pourcentage de la part de télétravailleurs est associée à un gain relatif de 0,7 à 1,0 % de productivité du travail en 2022. La relation est non linéaire, les gains marginaux diminuant lorsque la part de télétravailleurs dépasse environ 20 à 30 %. Afin de traiter les problèmes potentiels d’endogénéité — notamment la causalité inverse et les caractéristiques non observées des entreprises — nous mettons en oeuvre une stratégie de variable instrumentale (IV) fondée sur la configuration immobilière des entreprises avant la pandémie. Plus précisément, nous utilisons la surface par salarié de bureaux loués physiquement séparés des autres activités de production ou de vente en 2019. Les entreprises disposant de tels bureaux séparés étaient organisationnellement mieux positionnées pour adopter le télétravail et potentiellement réduire leurs coûts immobiliers. L’instrument prédit fortement l’adoption du télétravail et satisfait plusieurs tests de validité. Les estimations en doubles moindres carrés (2SLS) mettent en évidence un effet causal nettement plus élevé, avec une semi-élasticité d’environ 0,27. L’effet moyen local du traitement (LATE) implique qu’une augmentation de 10 points de pourcentage de la part de télétravailleurs accroît la croissance de la productivité de 2019 à 2022 d’environ 2,7 points de pourcentage. L’ampleur du coefficient IV suggère que les gains de productivité sont concentrés parmi les entreprises dont l’adoption du télétravail a été facilitée par leur organisation préexistante. De manière cohérente avec cette interprétation, les entreprises disposant de bureaux séparés avant la pandémie et ayant adopté le télétravail réduisent ensuite leurs surfaces de bureaux devenues obsolètes et augmentent leurs investissements en équipements informatiques. Toutefois, ces ajustements restent quantitativement limités, ce qui suggère que les gains de productivité estimés reflètent probablement des transformations organisationnelles et managériales plus larges associées au développement du travail hybride.