Métiers « de femmes », métiers « d’hommes » : en quoi les conditions de travail des femmes et des hommes diffèrent-elles ?

Karine Briard (Dares)

Les femmes et les hommes salariés ne sont pas confrontés aux mêmes conditions de travail. Leurs expositions aux risques professionnels diffèrent selon que les métiers sont mixtes, féminisés ou masculinisés, ainsi qu’au sein des métiers eux-mêmes.

Les hommes sont plus exposés aux sollicitations physiques. Ils sont davantage présents dans les métiers les plus soumis à la pénibilité physique, et ils y sont aussi plus confrontés que les femmes exerçant ce type de métier. Les femmes sont plus exposées aux risques psychosociaux. Elles exercent plus souvent des métiers de service, exposant à des contraintes d’organisation du temps de travail, à des exigences émotionnelles ou encore à une faible latitude décisionnelle. En outre, dans les métiers mixtes, dans les métiers féminisés de service et les métiers masculinisés ouvriers, où les risques professionnels sont les plus élevés, les femmes sont davantage confrontées que les hommes à tous les risques (travail intense, conflits de valeur, instabilité du poste, manque d’autonomie et de reconnaissance, etc.) à l’exception de la pénibilité physique. Ces différences d’expositions amènent à s’interroger sur le rôle des normes de genre dans les risques que les femmes et les hommes encourent dans leur travail, y compris dans leur appréhension.

Insee Références
Paru le : Paru le 03/03/2022
Karine Briard (Dares)
Femmes et hommes – L’égalité en question - Mars 2022

Des conditions de travail souvent différentes entre les femmes et les hommes en raison de leurs métiers

Les salariés n’ont pas les mêmes conditions de travail selon leur sexe [Avril, Marichalar, 2016]. Les hommes sont plus exposés à la pénibilité physique, comme porter des charges lourdes ou travailler dans un environnement agressif, alors que les femmes subissent plus souvent une pression temporelle, les obligeant à se dépêcher ou à exécuter des gestes répétitifs. Elles disposent de moins d’autonomie dans l’organisation de leur travail et sont plus exposées à une charge mentale importante (penser à trop de choses à la fois, cacher leurs émotions, etc.).

Ces différences renvoient à l’inégale répartition des femmes et des hommes dans l’emploi, dans des professions différentes [Briard, 2020] mais aussi, au sein d’une même profession, à des tâches, des organisations de l’activité ou des environnements de travail différents [Fortino, 2009][Guignon, 2008]. Dans les secteurs de la construction et de l’industrie manufacturière, qui comptent de nombreux métiers à forte proportion d’hommes, le travail expose souvent au bruit, à la poussière ou à des produits dangereux [Rivalin, Sandret, 2014]. Les professions à forte proportion de femmes exposent davantage au « job strain », c’est-à-dire à une forte demande psychologique couplée à une faible latitude décisionnelle [Bercot, 2011], sans toujours épargner physiquement, comme en attestent les métiers d’agent d’entretien, d’aide-soignant ou d’aide à domicile. Par ailleurs, au sein même des collectifs de travail, les tâches réclamant de la force physique sont plus souvent assignées aux hommes, alors que celles impliquant des aptitudes relationnelles le sont plus fréquemment aux femmes. La sous-représentation de ces dernières dans les postes d’encadrement et leur surreprésentation dans des emplois à temps partiel peuvent en outre s’accompagner d’une moindre autonomie et d’une plus grande insécurité socioéconomique.

Les études à l’origine de ces constats sont circonscrites à certaines professions ou conditions de travail, ou bien comparent les risques professionnels des femmes et des hommes dans leur ensemble, en moyenne ou à caractéristiques identiques pour neutraliser des différences liées à leur inégale répartition dans l’emploi. L’étude présentée dans ce dossier considère 88 métiers de la nomenclature des « familles professionnelles » (sources) et une gamme large de 74 conditions de travail (méthode). Au regard de ces conditions de travail et de la proportion de femmes et d’hommes au sein des métiers, plusieurs groupes de métiers sont identifiés afin d’interroger les expositions respectives des femmes et des hommes aux risques professionnels sous deux angles : diffèrent-elles entre les métiers selon que ceux-ci sont exercés principalement par des femmes ou par des hommes, et diffèrent-elles entre les femmes et les hommes qui exercent les mêmes métiers ?

Des conditions de travail qui se différencient selon la nature de l’activité et la prédominance sexuée des métiers

Les seules conditions de travail permettent de distinguer sept classes de professions qui s’articulent autour de deux grandes lignes de partage (figure 1). La première distingue les ouvriers des non-ouvriers, en lien avec la nature plus ou moins physique des tâches, l’autonomie dont disposent les salariés pour les réaliser et l’organisation de leur temps de travail. La seconde est le degré d’interaction avec le public, en lien avec les tensions émotionnelles et les contraintes d’organisation du temps de travail qui peuvent en découler. Elle sépare les salariés engagés dans une relation de service à des clients ou usagers des salariés « de bureau » ou délivrant des services aux particuliers qui bénéficient d’une certaine autonomie pour organiser leur temps de travail.

Figure 1a - Scores d’exposition des métiers d'ouvriers

Figure 1a - Scores d’exposition des métiers d'ouvriers - Lecture : la colonne « Toutes professions » représente le score moyen pour l'ensemble des salariés, toutes professions confondues, lequel vaut 0 pour toutes les catégories de conditions de travail. Plus le score est négatif (respectivement positif), plus l'exposition est faible (respectivement élevée).
Ouvriers - Industrie et tertiaire Ouvriers - Construction et agriculture Toutes professions
Pénibilité physique 0,0220 0,0286 0,0000
Intensité du travail 0,0074 -0,0022 0,0000
Manque de soutien 0,0067 -0,0010 0,0000
Conflits de valeurs 0,0001 -0,0028 0,0000
Manque d'autonomie 0,0219 0,0050 0,0000
Exigences émotionnelles -0,0114 -0,0039 0,0000
Instabilité du poste 0,0008 -0,0048 0,0000
Contraintes d'organisation -0,0020 0,0005 0,0000
  • Lecture : la colonne « Toutes professions » représente le score moyen pour l'ensemble des salariés, toutes professions confondues, lequel vaut 0 pour toutes les catégories de conditions de travail. Plus le score est négatif (respectivement positif), plus l'exposition est faible (respectivement élevée).
  • Champ : France, salariés.
  • Source : Dares, enquête Conditions de travail 2019.

Figure 1a - Scores d’exposition des métiers d'ouvriers

  • Lecture : la ligne en pointillés représente le score moyen pour l'ensemble des salariés, toutes professions confondues, lequel vaut 0 pour toutes les catégories de conditions de travail. Un score plus proche (respectivement éloigné) du centre correspond à une exposition moindre (respectivement plus importante).
  • Champ : France, salariés.
  • Source : Dares, enquête Conditions de travail 2019.

Ces sept classes de professions caractérisées par leurs conditions de travail recoupent partiellement une partition selon le degré de mixité des professions, ce qui distingue cinq groupes de métiers (deux féminisés, deux masculinisés, un mixte) (méthode). Les professions masculinisées, exercées par au moins 65 % d’hommes, se partagent entre un premier groupe de métiers exposant à une pénibilité physique élevée, tous des métiers d’ouvriers, et un second groupe de métiers qui en sont généralement épargnés, composé essentiellement de métiers de bureau (cadres, professions intermédiaires et employés) et d’employés de services privés. Les professions féminisées, exercées par au moins 65 % de femmes, se partagent en deux groupes se distinguant au regard des contraintes d’organisation du travail. Le premier rassemble des métiers assez exposés à ces contraintes : cadres et professions intermédiaires de services au public et employés de services privés. Le second regroupe des employés et des professions intermédiaires effectuant des tâches administratives, ainsi que des employés assurant des services aux particuliers. Les métiers mixtes se répartissent dans six des sept classes de professions, mais un salarié sur deux exerce un métier de cadre de bureau.

Ces cinq groupes comptent chacun de 11 à 23 métiers (dont les principaux sont listés en figure 2) et rassemblent de 16 % à 25 % des salariés (figure 3). Ces salariés sont plus ou moins soumis à certains risques professionnels selon le groupe auquel appartient le métier qu’ils exercent. Ainsi, par exemple, les métiers masculinisés ouvriers les exposent particulièrement à la pénibilité physique, alors que les métiers féminisés de service les confrontent davantage à des exigences émotionnelles ou des contraintes organisationnelles (figure 4).

Figure 2 - Principales professions dans les cinq groupes de métiers

en %
Figure 2 - Principales professions dans les cinq groupes de métiers (en %) - Lecture : 21 % des salariés du groupe des « métiers féminisés de service » sont agents d'entretien ; ce métier appartient à la classe « employés de services privés » qui rassemble, dans ce groupe, 76 % de femmes.
Part des salariés Proportion de femmes
Métiers féminisés de service
Employés de services privés 53 76
Agents d'entretien 21 71
Vendeurs 15 70
Aides à domicile et aides ménagères 10 95
Cadres et professions intermédiaires de services au public 47 78
Enseignants 16 66
Aides-soignants 11 90
Métiers féminisés de bureau
Professions intermédiaires et employés de bureau 83 78
Employés administratifs de la fonction publique (catégorie C) 18 75
Techniciens des services administratifs, comptables et financiers 12 73
Professions intermédiaires administratifs de la fonction publique (catégorie B) 11 68
Secrétaires 10 97
Employés de services aux particuliers 16 97
Assistants maternels 11 98
Ouvriers de l'industrie et du tertiaire 1 66
Ouvriers qualifiés du textile et du cuir 1 66
Métiers masculinisés ouvriers
Ouvriers de la construction et de l'agriculture 62 8
Conducteurs de véhicules 18 9
Ouvriers qualifiés du second œuvre du bâtiment 7 3
Maraîchers, jardiniers, viticulteurs 6 19
Ouvriers qualifiés du gros œuvre du bâtiment 6 1
Ouvriers qualifiés de la maintenance 4 7
Ouvriers non qualifiés du gros œuvre du BTP, béton et extraction 4 6
Ouvriers de l'industrie et du tertiaire 38 23
Ouvriers qualifiés de la manutention 11 17
Ouvriers non qualifiés de la manutention 9 30
Ouvriers qualifiés des industries de process 7 30
Ouvriers non qualifiés de la mécanique 3 18
Métiers masculinisés non ouvriers
Cadres de bureau 46 25
Cadres commerciaux et technico-commerciaux 13 31
Ingénieurs de l'informatique 9 18
Personnels d'études et de recherche 8 25
Ingénieurs et cadres techniques de l'industrie 7 26
Professions intermédiaires et employés de bureau 37 14
Techniciens et agents de maîtrise de la maintenance 10 11
Employés de services privés 9 21
Agents de gardiennage et de sécurité 5 22
Cadres et professions intermédiaires de services au public 7 15
Militaires, policiers, pompiers 7 15
Métiers mixtes
Cadres de bureau 51 49
Cadres des services administratifs, comptables et financiers 13 53
Attachés commerciaux et représentants 10 40
Cadres de la fonction publique (catégorie A) 9 50
Maîtrise des magasins et intermédiaires du commerce 7 54
Cadres de la banque et des assurances 5 49
Cadres et professions intermédiaires de services au public 20 55
Professions de l'action culturelle, sportive et surveillants 8 64
Professions des arts et des spectacles 6 41
Employés de services privés 16 49
Employés et agents de maîtrise de l'hôtellerie-restauration 9 62
Cuisiniers 8 35
Ouvriers de l'industrie et du tertiaire 6 43
Ouvriers non qualifiés des industries de process 4 42
Professions intermédiaires et employés de bureau 6 54
Agents administratifs et commerciaux du transport et du tourisme 4 59
  • Note : seuls sont indiqués les métiers les plus importants numériquement au sein de chaque classe de métiers définie à partir des conditions de travail.
  • Lecture : 21 % des salariés du groupe des « métiers féminisés de service » sont agents d'entretien ; ce métier appartient à la classe « employés de services privés » qui rassemble, dans ce groupe, 76 % de femmes.
  • Champ : France, salariés.
  • Sources : Insee, enquêtes Emploi 2016 à 2019 ; groupes de métiers déterminés à partir de l’enquête Conditions de travail 2019 de la Dares.

Figure 3 - Grandes caractéristiques des groupes de métiers

en %
Figure 3 - Grandes caractéristiques des groupes de métiers (en %) - Lecture : le groupe des 21 métiers mixtes rassemble 21 % des salariés, 21 % de la population salariée féminine ; dans ce groupe, le métier le moins féminisé est exercé par 35 % de femmes, le plus féminisé par 64 %.
Groupes de métiers
Féminisés de service Féminisés de bureau Masculinisés ouvriers Masculinisés non ouvriers Mixtes
Répartition dans chaque groupe
De la population salariée 25 16 19 20 21
Des femmes salariées 39 26 5 8 21
Des hommes salariés 11 6 32 31 20
Proportion dans chaque groupe
De femmes 77 81 14 20 50
De femmes dans le métier le plus masculinisé 65 66 1 8 35
De femmes dans le métier le plus féminisé 95 98 30 31 64
Nombre de métiers 11 12 23 21 21
  • Lecture : le groupe des 21 métiers mixtes rassemble 21 % des salariés, 21 % de la population salariée féminine ; dans ce groupe, le métier le moins féminisé est exercé par 35 % de femmes, le plus féminisé par 64 %.
  • Champ : France, salariés.
  • Sources : Insee, enquêtes Emploi 2016 à 2019 ; Dares, enquête Conditions de travail 2019.

Figure 4 - Scores d’exposition aux risques professionnels par groupes de métiers

Figure 4 - Scores d’exposition aux risques professionnels par groupes de métiers - Lecture : la ligne « Tous types de métiers » représente le score moyen pour l'ensemble des salariés, toutes professions confondues, lequel vaut 0 pour toutes les catégories de conditions de travail. Plus le score est négatif (respectivement positif), plus l'exposition est faible (respectivement élevée).
Pénibilité physique Intensité du travail Manque de soutien Conflits de valeurs Manque d'autonomie Exigences émotionnelles Instabilité du poste Contraintes d'organisation
Métiers féminisés de service 0,0049 -0,0016 0,0048 0,0033 0,0055 0,0085 0,0010 0,0068
Métiers féminisés de bureau -0,0162 -0,0041 -0,0010 -0,0016 -0,0017 -0,0029 0,0003 -0,0140
Métiers masculinisés ouvriers 0,0265 0,0021 0,0020 -0,0018 0,0118 -0,0066 -0,0024 -0,0004
Métiers masculinisés non ouvriers -0,0070 0,0018 -0,0030 0,0000 -0,0103 -0,0024 0,0002 -0,0003
Métiers mixtes -0,0096 0,0014 -0,0036 -0,0010 -0,0058 0,0003 0,0005 0,0033
Tous types de métiers 0,0000 0,0000 0,0000 0,0000 0,0000 0,0000 0,0000 0,0000
  • Lecture : la ligne « Tous types de métiers » représente le score moyen pour l'ensemble des salariés, toutes professions confondues, lequel vaut 0 pour toutes les catégories de conditions de travail. Plus le score est négatif (respectivement positif), plus l'exposition est faible (respectivement élevée).
  • Champ : France, salariés.
  • Source : Dares, enquête Conditions de travail 2019.

Figure 4 - Scores d’exposition aux risques professionnels par groupes de métiers

  • Lecture : la ligne en pointillés représente le score moyen pour l'ensemble des salariés, toutes professions confondues, lequel vaut 0 pour toutes les catégories de conditions de travail. Un score plus proche (respectivement éloigné) du centre correspond à une exposition moindre (respectivement plus importante).
  • Champ : France, salariés.
  • Source : Dares, enquête Conditions de travail 2019.

Une plus forte exposition aux risques psychosociaux dans les métiers féminisés de service

Le groupe des métiers féminisés de service à des clients ou usagers compte 11 métiers à prédominance féminine, représentant 25 % des salariés (figure 3) dont 77 % de femmes (figure 2). Y sont principalement exercées des activités de soin (30 % des salariés), d’enseignement (15 %), de commerce (15 %) et de nettoyage (15 %), soit par des employés de services privés (agents d'entretien, vendeurs, aides à domicile et aides ménagères, etc.), soit par des cadres et professions intermédiaires de services publics (enseignants, aides-soignants, infirmiers, sages-femmes, etc.).

Ces salariés sont exposés à de multiples risques physiques et psychosociaux (figure 4). L’organisation de leur temps de travail est contraignante, leur laissant peu la possibilité de changer leurs horaires de travail (72 % ne le peuvent pas) ou de s’absenter en cas d’imprévu personnel (50 %). Les exigences émotionnelles sont généralisées : le contact direct avec le public concerne la plupart des salariés (92 %), ce qui génère des tensions pour un salarié sur deux ; un salarié sur trois dit par ailleurs devoir souvent dissimuler ses émotions. Les conflits de valeurs sont fréquents, de nombreux salariés estimant manquer d’une formation adéquate et de temps pour correctement effectuer leur travail, alors que la majorité d’entre eux le juge utile (seulement 21 % estiment ne pas faire souvent quelque chose d’utile aux autres, contre 30 % pour l’ensemble des salariés). Ces salariés souffrent aussi d’un manque de soutien et de reconnaissance, considérant être mal voire très mal payés, tout en ayant peu de perspectives professionnelles pour la moitié d’entre eux. Ils bénéficient de peu d’autonomie, principalement du fait de l’impossibilité pour 48 % d’entre eux de s’interrompre lorsqu’ils le souhaitent. Leurs conditions de travail peuvent en outre être pénibles physiquement, notamment en raison d’un environnement de travail insalubre pour 69 % d’entre eux (saleté, humidité, courants d’air, mauvaises odeurs, température inadaptée) ou de sollicitations physiques (port de charges lourdes, mouvements pénibles, etc.).

Peu de contraintes organisationnelles et de pénibilité physique dans les métiers féminisés de bureau

Le groupe des métiers féminisés de bureau et de services aux particuliers, constitué de 12 métiers, rassemble en large majorité (83 %) des professions intermédiaires et des employés de bureau (techniciens des services administratifs, comptables et financiers, catégories B et C de la fonction publique, secrétaires, etc.). Il compte aussi des ouvriers qualifiés du textile et du cuir, ainsi que des employés de services aux particuliers (assistants maternels et employés de maison). Ce groupe rassemble 16 % des salariés, exerçant surtout des fonctions de secrétariat et d’accueil (28 %) et de gestion ou de comptabilité (29 %). Il est composé à 81 % de femmes.

À l’opposé des salariés des métiers féminisés de service à des clients ou usagers, ceux-ci ne présentent pas d’exposition spécifique aux différents risques (figure 4). Ils sont peu nombreux (environ un sur dix) à avoir des horaires imprévisibles ou qui ne s’accordent pas bien avec leurs engagements sociaux ou familiaux. Ils travaillent aussi moins souvent que les autres salariés en horaires décalés ou le week-end, et ont des durées de travail plus courtes. Ils sont bien moins exposés à la pénibilité physique que les autres salariés. Ils sont peu soumis à un travail intensif et bénéficient d’une certaine autonomie dans la mesure où ils sont assez peu confrontés à des contraintes techniques de rythme, à des objectifs chiffrés et peuvent plus souvent interrompre leurs tâches lorsqu’ils le souhaitent. Ils sont moyennement exposés aux conflits de valeurs, aux exigences émotionnelles et à l’instabilité de leur poste. En revanche, un salarié sur deux craint de ne pas facilement trouver un emploi avec une rémunération similaire s’il venait à le perdre, soit une proportion un peu supérieure à celle de l’ensemble des salariés (42 %). Dans des métiers aux effectifs nombreux (assistants maternels, employés de maison), les salariés sont aussi fréquemment pluriactifs.

Les métiers masculinisés ouvriers : une forte exposition à la pénibilité physique et peu d’autonomie

Ce groupe rassemble 23 métiers à prédominance masculine et compte essentiellement des ouvriers, qualifiés ou non, tels que des conducteurs de véhicules, des ouvriers du bâtiment, de la maintenance ou de la manutention. Il rassemble 19 % des salariés et 86 % d’hommes (figure 3).

Ces salariés sont particulièrement exposés à des risques physiques (figure 4), une large majorité d’entre eux devant effectuer des mouvements douloureux ou fatigants (67 %), porter ou déplacer des charges lourdes (68 %), être en contact avec des produits dangereux, des fumées ou des poussières (74 %) ou travailler dans un environnement insalubre (86 %). En particulier, leur travail peut s’avérer intense, réclamant minutie et concentration (82 %) et soumettant à des contraintes techniques de rythme (68 %), particulièrement dans l’industrie, tout en laissant peu d’autonomie (rythme et horaires contrôlés, délais contraints, consignes strictes à appliquer). Les exigences émotionnelles et les conflits de valeurs sont en revanche moyennement répandus, et les postes exposent assez peu à des changements sans information ou consultation préalable, ou que le salarié juge négatifs pour son travail.

Peu de risques physiques et une grande autonomie dans les métiers masculinisés non ouvriers

Le groupe des métiers masculinisés non ouvriers compte 21 métiers à prédominance masculine : des cadres, des employés et professions intermédiaires tels que les cadres commerciaux et technico-commerciaux, des ingénieurs de l’informatique et de l’industrie, des techniciens et agents de maîtrise de la maintenance, ou encore des agents de gardiennage. Il rassemble 20 % des salariés et 80 % d’hommes (figure 3). Plus de huit salariés sur dix sont cadres ou professions intermédiaires, à parts quasi égales.

Ces salariés sont dans l’ensemble peu soumis à la pénibilité physique (figure 4), à l’exception de ceux exerçant un métier de service au public (4 % des salariés de ce groupe, dont les personnels de la sécurité publique). Ils bénéficient en outre d’une grande autonomie, étant deux fois moins nombreux que l’ensemble des salariés à ne pas pouvoir s’interrompre ou apprendre des choses nouvelles. Ils sont en revanche un peu plus soumis que les salariés des autres groupes à un travail intense, doivent fréquemment abandonner une tâche pour une autre non prévue (72 %) et ils ont plus souvent des objectifs précis à tenir (41 %).

Les métiers mixtes : une faible pénibilité physique et une certaine autonomie, mais des contraintes organisationnelles

Ce groupe de 21 métiers rassemble 21 % des salariés dont 50 % de femmes (figure 3). Il regroupe des cadres de services administratifs, comptables et financiers, des attachés commerciaux et représentants, ainsi que des cadres de la fonction publique. Sept salariés sur dix sont cadres ou professions intermédiaires.

Ces salariés ont des conditions de travail proches de celles des salariés aux métiers masculinisés non ouvriers : ils sont peu exposés à la pénibilité physique, au manque de reconnaissance et de soutien, et sont moyennement confrontés à des conflits de valeurs et à l’instabilité de leur poste. Mais ils disposent d’un peu moins d’autonomie que les précédents, ayant moins la possibilité d’interrompre leurs travaux notamment. Ils font davantage face à des exigences émotionnelles, du fait en particulier du contact plus fréquent avec le public (74 % contre 61 % dans le groupe précédent). Enfin, ils sont plus fréquemment contraints dans l’organisation de leur temps de travail. Ils ont plus souvent de longues semaines de travail, comme les salariés du groupe précédent, mais contrairement à eux, ils travaillent plus fréquemment le week-end, à la maison ou effectuent des heures supplémentaires.

Au sein des mêmes métiers, plus de risques psychosociaux pour les femmes et de risques physiques pour les hommes

Les métiers féminisés exposent en moyenne davantage aux risques psychosociaux et les métiers masculinisés aux risques physiques. Mais, au sein d’un même métier, les femmes et les hommes peuvent aussi être confrontés à des conditions de travail différentes en raison d’une répartition sexuée des activités et des environnements de travail. Par exemple, par comparaison à l’ensemble des salariés, ceux des métiers masculinisés disposent de moins d’autonomie dans leur travail, mais les femmes encore moins que leurs collègues masculins (figure 5).

Figure 5a - Scores d’exposition des femmes aux risques professionnels par groupes de métiers

Figure 5a - Scores d’exposition des femmes aux risques professionnels par groupes de métiers - Lecture : la ligne « Tous types de métiers (femmes et hommes) » représente le score moyen pour l'ensemble des salariés (femmes et hommes), toutes professions confondues, lequel vaut 0 pour toutes les catégories de conditions de travail. Plus le score est négatif (respectivement positif), plus l'exposition est faible (respectivement élevée).
Pénibilité physique Intensité du travail Manque de soutien Conflits de valeurs Manque d'autonomie Exigences émotionnelles Instabilité du poste Contraintes d'organisation
Métiers féminisés de service 0,0045 -0,0013 0,0050 0,0043 0,0068 0,0087 0,0013 0,0075
Métiers féminisés de bureau -0,0170 -0,0061 -0,0020 -0,0029 -0,0026 -0,0034 -0,0007 -0,0153
Métiers masculinisés ouvriers 0,0173 0,0058 0,0043 0,0012 0,0261 -0,0082 -0,0009 -0,0006
Métiers masculinisés non ouvriers -0,0163 0,0009 -0,0021 0,0025 -0,0091 -0,0030 0,0009 -0,0024
Métiers mixtes -0,0106 0,0015 -0,0018 0,0001 -0,0029 0,0019 0,0023 0,0025
Tous types de métiers (femmes et hommes) 0,0000 0,0000 0,0000 0,0000 0,0000 0,0000 0,0000 0,0000
  • Lecture : la ligne « Tous types de métiers (femmes et hommes) » représente le score moyen pour l'ensemble des salariés (femmes et hommes), toutes professions confondues, lequel vaut 0 pour toutes les catégories de conditions de travail. Plus le score est négatif (respectivement positif), plus l'exposition est faible (respectivement élevée).
  • Champ : France, salariés.
  • Source : Dares, enquête Conditions de travail 2019.

Figure 5a - Scores d’exposition des femmes aux risques professionnels par groupes de métiers

  • Lecture : la ligne en pointillés représente le score moyen pour l'ensemble des salariés (femmes et hommes), toutes professions confondues, lequel vaut 0 pour toutes les catégories de conditions de travail. Un score plus proche (respectivement éloigné) du centre correspond à une exposition moindre (respectivement plus importante).
  • Champ : France, salariés.
  • Source : Dares, enquête Conditions de travail 2019.

La durée de travail peut être un des facteurs explicatifs de ces différences au sein des métiers, les femmes ayant plus fréquemment que les hommes des durées de travail réduites (méthode). Cependant, à l’échelle des huit grandes catégories de conditions de travail, les risques professionnels auxquels les femmes et les hommes sont les plus exposés sont assez similaires, que les différences de durée de travail soient neutralisées ou non (figure 6). La catégorie des contraintes organisationnelles fait exception : alors qu’en moyenne les hommes sont davantage confrontés à ces contraintes que les femmes, ces dernières le sont davantage à durée de travail identique.

Figure 6 - Surexposition des femmes et des hommes par grande catégorie de conditions de travail, en moyenne et à durée de travail identique, selon les groupes de métiers

Figure 6 - Surexposition des femmes et des hommes par grande catégorie de conditions de travail, en moyenne et à durée de travail identique, selon les groupes de métiers - Lecture : H (respectivement F) indique que les hommes (respectivement les femmes) sont significativement plus exposés que les femmes (respectivement les hommes). Les hommes sont plus exposés à un travail intensif que les femmes en moyenne, mais ne le sont pas de façon significativement différente à durée de travail identique.
Groupes de métiers
Féminisés de service Féminisés de bureau Masculinisés ouvriers Masculinisés non ouvriers Mixtes Ensemble
En moyenne À durée de travail identique En moyenne À durée de travail identique En moyenne À durée de travail identique En moyenne À durée de travail identique En moyenne À durée de travail identique En moyenne À durée de travail identique
Pénibilité physique H H H H H H H H H H H H
Intensité du travail F H H F F F H
Manque de soutien F H H F F F F F
Conflits de valeurs F F H H F F F F F F F F
Manque d'autonomie F F H H F F F F F F
Exigences émotionnelles F H F F F F
Instabilité du poste F H H F F F F
Contraintes organisationnelles F F H H F H F
  • Note : la mesure à durée de travail identique est réalisée par analyse de covariance en incluant la durée de travail hebdomadaire habituelle de l’emploi principal et son carré. La significativité est appréciée au seuil statistique de 5 %.
  • Lecture : H (respectivement F) indique que les hommes (respectivement les femmes) sont significativement plus exposés que les femmes (respectivement les hommes). Les hommes sont plus exposés à un travail intensif que les femmes en moyenne, mais ne le sont pas de façon significativement différente à durée de travail identique.
  • Champ : France, salariés.
  • Source : Dares, enquête Conditions de travail 2019.

Tous métiers confondus, à durée identique, les femmes sont moins exposées à la pénibilité physique que les hommes, mais au moins autant à un travail intense et davantage aux autres risques. La plupart de ces surexpositions se retrouvent dans les métiers masculinisés ouvriers, les métiers mixtes et les métiers féminisés de service à des clients ou usagers. En particulier, dans les métiers mixtes, les femmes bénéficient de moins de soutien, de moins d’autonomie et sont davantage soumises aux conflits de valeurs, aux exigences émotionnelles, à l’instabilité de leur poste et à un travail intense. Elles sont aussi davantage soumises aux contraintes organisationnelles dans les métiers de service et les métiers masculinisés ouvriers. Dans ce dernier groupe de métiers où elles sont peu présentes, les femmes n’ont toutefois pas plus que les hommes un travail exigeant émotionnellement ou un poste instable, sujet à des changements. À l’opposé, dans les métiers féminisés de bureau, les hommes – minoritaires (19 %) – sont plus exposés, à durée de travail identique, que les femmes à toutes les catégories de risques, physiques comme psychosociaux, exception faite des exigences émotionnelles.

Les conditions de travail des femmes et des hommes se différencient plus particulièrement sur certains risques (figure 7). Ainsi, à durée de travail identique, quel que soit le type de métiers qu’elles exercent, les femmes ont plus souvent que les hommes des difficultés à s’absenter en cas d’imprévu et sont plus souvent bouleversées ou émues dans l’exercice de leur activité professionnelle. Hormis dans les métiers féminisés de bureau, elles doivent aussi plus souvent travailler sous pression ou se dépêcher, dissimuler leurs émotions et elles estiment plus souvent manquer de temps pour correctement effectuer leur travail, être mal ou très mal payées au regard des efforts fournis, et craindre pour leur emploi.

Figure 7 - Surexposition des femmes et des hommes par conditions de travail détaillées, à durée de travail identique, selon les groupes de métiers

Figure 7 - Surexposition des femmes et des hommes par conditions de travail détaillées, à durée de travail identique, selon les groupes de métiers - Lecture : H (respectivement F) indique que les hommes (repectivement les femmes) sont significativement plus exposés que les femmes (respectivement les hommes). Dans le groupe des métiers mixtes, les femmes et les hommes ayant la même durée de travail ne sont pas exposés de façon statistiquement différente au bruit intense, mais les hommes sont plus exposés que les femmes aux vibrations et aux produits dangereux.
Groupes de métiers
Féminisés de service Féminisés de bureau Masculinisés ouvriers Masculinisés non ouvriers Mixtes Ensemble
Pénibilité physique
Bruit intense F H H
Charges lourdes H H
Déplacements pénibles H H H H
Posture pénible F H H H
Mouvements pénibles H H
Vibrations H H H H H H
Produits dangereux, fumées, poussières H H H H H H
Saleté, humidité, courants d'air, odeurs, température inadaptée H H H H H
Sanitaires H H H H
Absence de vue sur l'extérieur F F H H
Trajet fatigant F H F
Intensité du travail
Quantité excessive F F F F
Travail sous pression F H F F F F
Contraintes techniques de rythme H H H H
Minutie, concentration H H H H H H
Interruption de tâches F F F
Objectifs précis H H F H
Manque de soutien social
Travail jugé mauvais pour la santé F H H H
Manque de soutien H
Manque d'estime F F
Manque de perspectives professionnelles F H F F
Inadéquation du poste H H F
Salaire insuffisant F F F F F
Ordres contradictoires H H H
Travail seul, en autonomie F F F
Conflits de valeurs
Désaccord avec tâches H F
Manque de fierté du travail bien fait F F F
Travail peu utile F F H
Manque de formations F
Manque d'informations H
Manque de logiciels F H F
Manque de matériel adapté F H F F
Manque de temps F F F F F
Manque d'autonomie
Pas d'autonomie d'organisation F F F
Rythme imposé H H H H
Horaires contrôlés F F H H
Séries de gestes F
Séries de gestes de moins d'une minute F F F F
Délais fixés H F F
Impossibilité de s'interrompre F F F F F
Manque d'opportunités de développement F F
Pas d'apprentissage F F
Directives H F
Stricte application des consignes F H F F F
Exigences émotionnelles
Peur pour la sécurité H H H
Contact direct avec le public F F H F F
Tensions avec le public H H F
Tensions avec la hiérarchie H
Tensions avec les collègues F
Tensions avec les personnes encadrées H H H H
Troubles, émotions fréquents F F F F F F
Émotions dissimulées F F F F F
Instabilité du poste
Changements imprévus F F F F
Changements négatifs H F F F
Changements avec consultation F F
Manque de consultation sur les changements H F
Manque d'information sur les changements F H F
Crainte pour l'emploi F F F F F
Perspective de devoir changer de poste H H F
Pas d'autre emploi avec le même salaire F
Pluriactivité F H H F
Contraintes organisationnelles
Horaires rigides F F F
Pas de concertation sur les horaires F F F
Difficultés de conciliation F F F
Difficulté à s'absenter F F F F F F
Travail le week-end F H F
Temps de travail
supérieur à 40 heures hebdomadaires
H F H H
Horaires alternants ou variables F F H F
Heures supplémentaires et travail à la maison H H F F F
Disponibilité en dehors du travail H H H H
Nombre de jours de travail hebdomadaire supérieur à 5 H F F F F
Journées fractionnées F F F
Imprévisibilité des horaires F H H H
Horaires décalés H F H H H
  • Note : la mesure à durée de travail identique est réalisée par analyse de covariance en incluant la durée de travail hebdomadaire habituelle de l’emploi principal et son carré. La significativité est appréciée au seuil statistique de 5 %.
  • Lecture : H (respectivement F) indique que les hommes (repectivement les femmes) sont significativement plus exposés que les femmes (respectivement les hommes). Dans le groupe des métiers mixtes, les femmes et les hommes ayant la même durée de travail ne sont pas exposés de façon statistiquement différente au bruit intense, mais les hommes sont plus exposés que les femmes aux vibrations et aux produits dangereux.
  • Champ : France, salariés.
  • Source : Dares, enquête Conditions de travail 2019.

Au sein des groupes de métiers féminisés de service et des métiers mixtes, qui rassemblent respectivement 39 % et 21 % d’entre elles, les femmes partagent en outre le fait d’être davantage exposées que les hommes à un trajet domicile-travail éprouvant, à des interruptions impromptues fréquentes, à une quantité de travail excessive, à un manque de perspectives professionnelles, des consignes strictes à appliquer, des horaires qui s’accordent mal avec leur temps hors travail. Elles sont aussi plus souvent en contact avec le public et, plus fréquemment, leur poste connaît des changements imprévisibles ou mal préparés. Elles éprouvent en outre moins souvent que les hommes un sentiment de fierté du travail bien fait. C’est en particulier le cas pour le métier mixte de médecin (non libéral) ou les métiers féminisés de service d’agent d'entretien, enseignant, infirmier, sage-femme ou encore caissier ou employé de libre-service.

Les hommes sont plus confrontés que les femmes à tous les risques physiques, hormis la pénibilité du trajet domicile-travail : bruit intense, charges lourdes, posture ou mouvements pénibles, insalubrité, etc. C’est notamment le cas dans les métiers masculinisés non ouvriers. Quel que soit leur type de métier, les hommes sont aussi plus exposés aux vibrations et aux produits dangereux.

Les hommes qui exercent une profession féminisée de bureau (6 % des hommes salariés) se démarquent en étant plus confrontés que les femmes à toutes les catégories de risques professionnels et à de multiples risques au sein de chaque catégorie, à l’exception des exigences émotionnelles. Par exemple, parmi les employés administratifs de la fonction publique (13 % des salariés de ce groupe de métiers), les hommes vivent plus souvent des tensions avec leur hiérarchie, travaillent le week-end ou en horaires décalés. Ils partagent ces surexpositions avec les employés administratifs d’entreprise et, comme les professions intermédiaires de la fonction publique, ils sont davantage sollicités en dehors des horaires de travail. Globalement, les hommes exerçant des métiers féminisés de bureau sont plus exposés aux contraintes organisationnelles, notamment à des débordements sur leur temps personnel, mais les femmes déclarent plus souvent avoir des difficultés à s’absenter en cas d’imprévu et être soumises à des horaires rigides.

Des conditions de travail sous l’influence des normes professionnelles et de genre ?

Au sein d’une même profession, les femmes et les hommes peuvent avoir des pratiques, des modalités de gestion des difficultés et des sensibilités différentes face aux risques auxquels ils sont exposés. Ces facteurs non observables dans l’enquête sont le produit d’expériences de socialisation différentes, dans et en dehors du travail. Parce que les normes professionnelles se conjuguent avec les normes de genre, elles définissent des attentes différentes à l’égard des salariés selon leur sexe, autant qu’elles conditionnent des attitudes différentes de leur part [Gollac, Volkoff, 2006]. Par exemple, appelées par leurs engagements familiaux, les femmes peuvent renoncer à se rendre disponibles au travail en dehors des horaires standards, ou solliciter un temps partiel, alors que le regard social dissuade souvent les hommes de faire de même.

La verbalisation, voire la conscientisation, de la contrainte (comme se sentir obligé de rester disponible) ou du risque professionnel (dû aux efforts cognitifs et comportementaux pour rester disponible) dépendent de ces normes sociales [Bouffartigue et al., 2010][Soares, 2011][Loriol, 2015]. Ainsi, les pénibilités physique et émotionnelle peuvent être tues, minimisées, voire niées, pour « tenir », pour faire et être accepté. Par exemple, dans les métiers masculinisés, la prégnance d’une norme fondée sur la virilité, sur la force physique et un certain détachement affectif, pourrait conduire les hommes à sous-estimer les exigences émotionnelles et les conflits de valeurs auxquels ils sont confrontés. Pour faire face aux difficultés au travail, les femmes et les hommes mobilisent des stratégies d’adaptation – déni, acceptation contrainte, etc. –, qu’ils ont notamment pu développer dans la sphère privée, lors d’expériences similaires. Ainsi, des femmes en situation de subordination, en contact avec le public ou chargées d’effectuer des soins ou du nettoyage, peuvent être confrontées à des sollicitations émotionnelles et physiques sans prendre la réelle mesure du caractère nuisible de ces contraintes et des efforts qu’elles déploient pour y répondre.

L’objectivation des pénibilités et risques professionnels apparaît d’autant plus difficile que le travail réel déborde le travail prescrit. C’est notamment le cas dans les professions de service, souvent féminisées, où l’interaction relationnelle – avec le client, l’usager ou le patient – expose à divers risques psychosociaux. Or l’invisibilité de l’exposition aux risques professionnels et des compétences déployées pour y faire face peut s’accompagner d’un manque de reconnaissance, notamment salariale. Selon l’enquête Conditions de travail, 41 % des femmes estiment être « plutôt mal » ou « très mal » rémunérées compte tenu du travail fourni, contre 30 % des hommes (figure A). Ce sentiment d’être sous-payé se retrouve dans les métiers masculinisés et mixtes, et plus encore dans les métiers féminisés de service à des clients ou usagers (49 % des femmes et 42 % des hommes jugent y être plutôt mal ou très mal payés). Le manque de reconnaissance des compétences mises en œuvre dans certains métiers, plus souvent exercés par les femmes [Briard, 2021], pourrait ainsi se conjuguer à un manque de reconnaissance des pénibilités et risques auxquels ces métiers exposent.

Méthode

Conditions de travail et indicateurs synthétiques

Pour l’analyse, sont créées des variables indicatrices « exposé / non exposé » associées à des risques, des contraintes ou des manques de ressources professionnelles (ne pas avoir la possibilité de coopérer, ne pas pouvoir faire varier les délais fixés, etc.). 74 conditions de travail sont retenues après regroupement des items les plus corrélés entre eux ou décrivant des réalités proches (par exemple, effectuer des heures supplémentaires et ramener du travail à la maison), au regard de la diversité des professions considérées.

Afin de les décrire de façon synthétique, les 74 conditions de travail sont réparties en huit grandes catégories : pénibilité physique, intensité du travail, manque de soutien et de reconnaissance, conflits de valeurs, manque d'autonomie et de marges de manœuvre, exigences émotionnelles, instabilité du poste, contraintes organisationnelles (figure A). Un indicateur est construit pour chacune des huit catégories à partir des contributions des indicatrices « exposé / non exposé » des différents risques au premier axe factoriel d’une analyse de correspondances multiples. Chaque exposition ou non-exposition à un risque professionnel contribue à l’indicateur dans des proportions différentes, en fonction de la part des salariés concernés et des corrélations avec les autres items (par exemple, subir des vibrations contribue fortement au score de pénibilité physique, alors qu’un trajet domicile-travail fatiguant y contribue peu). Le score obtenu par l’indicateur sur l’ensemble des salariés est centré et réduit, de sorte que chaque indicateur reflète un niveau d’exposition sur une échelle comprise entre – 1 et 1. Pour un individu, un score nul signifie que l’exposition à la catégorie de conditions de travail associée est identique à l’exposition moyenne de l’ensemble des salariés. Un score égal à 1 (respectivement – 1) signifie que l’exposition est maximale (respectivement minimale).

Figure A - Conditions de travail par catégories et proportion de femmes et d’hommes concernés

en %
Figure A - Conditions de travail par catégories et proportion de femmes et d’hommes concernés (en %) - Lecture : 13 % des femmes salariées déclarent ne pas entendre une personne à 2 ou 3 mètres si elle n'élève pas la voix.
Femmes Hommes
Pénibilité physique
Ne pas entendre une personne à 2 ou 3 mètres, si elle n'élève pas la voix 13,0 20,9
Porter ou déplacer des charges lourdes 36,5 42,5
Effectuer des déplacements à pied longs ou fréquents 30,9 41,3
Rester longtemps dans une autre posture pénible fatigante à la longue 33,2 36,1
Effectuer des mouvements douloureux ou fatigants 33,6 39,1
Subir des secousses ou vibrations 6,6 27,9
Être en contact avec des produits dangereux ou respirer des fumées ou des poussières 31,1 49,8
Travailler dans la saleté, l’humidité, les courants d’air, les mauvaises odeurs, ou avec une température basse ou élevée 54,8 64,4
Travailler en l’absence de locaux sanitaires en bon état 11,4 17,3
Travailler en l’absence de vue sur l’extérieur 16,1 18,6
Trajet domicile-travail inconfortable ou fatigant 20,3 20,7
Intensité du travail
Devoir effectuer une quantité de travail excessive 40,4 37,8
Travailler sous pression ou devoir se dépêcher, toujours ou souvent 54,3 49,8
Être soumis à au moins une contrainte de rythme (déplacement de machine, cadence automatique, autres contraintes techniques, dépendance directe des collègues, normes de production ou de délai d’une heure au plus) 39,9 52,9
Être soumis à des contraintes de minutie ou de concentration (ne pas pouvoir quitter son travail des yeux, lire de petits caractères, examiner des petits objets, des détails fins, faire attention à des signaux sonores ou visuels) 59,2 68,8
Devoir fréquemment abandonner une tâche pour une autre non prévue 67,3 64,3
Devoir atteindre des objectifs chiffrés précis 26,9 36,0
Manque de soutien social et de reconnaissance
Penser que son travail est plutôt mauvais pour sa santé 32,8 36,9
Manquer de soutien des collègues ou de la hiérarchie (avoir des collaborateurs ou des collègues en nombre insuffisant, ne pas avoir la possibilité de coopérer, ne pas recevoir l’aide de ses supérieurs ou des collègues en cas de travail délicat ou compliqué) 50,9 49,9
Juger ne pas être traité avec respect et estime au regard de ses efforts 30,2 27,2
Ne pas avoir de perspectives de promotion suffisantes 45,9 40,6
Estimer que sa position professionnelle actuelle ne correspond pas à sa formation 33,5 31,4
Estimer être mal ou très mal payé 41,1 30,5
Recevoir des ordres ou des indications contradictoires 36,9 43,7
Travailler toujours seul, en autonomie 35,0 27,8
Conflits de valeurs
Faire des choses que l’on désapprouve 8,0 9,0
Ne pas éprouver souvent un sentiment de fierté du travail bien fait 35,4 32,5
Avoir l’impression de faire quelque chose d’utile aux autres 29,5 32,3
Pour effectuer correctement son travail, ne pas avoir :
- une formation continue suffisante et adaptée 34,6 30,5
- des informations claires et suffisantes 18,4 20,1
- des logiciels et des programmes informatiques bien adaptés 19,6 18,1
- un matériel suffisant et adapté 21,0 17,0
- assez de temps 27,1 21,0
Manque d’autonomie et de marges de manœuvre
Ne pas pouvoir organiser soi-même le travail 18,0 15,8
Avoir un rythme de travail imposé par des contrôles (par la hiérarchie, ou par un contrôle ou un suivi informatisé) 41,4 48,9
Avoir des horaires contrôlés par pointeuse ou signature (sans interaction humaine) 30,5 31,3
Répéter continuellement une même série de gestes ou d’opérations 31,5 28,8
Répéter des séries de moins d’une minute 12,4 9,5
Ne pas pouvoir faire varier les délais fixés 35,8 33,7
Ne pas pouvoir interrompre momentanément son travail quand on le souhaite 34,2 21,2
Avoir peu l’occasion de développer ses compétences professionnelles 15,8 13,3
Ne pas pouvoir apprendre des choses nouvelles 22,3 19,8
Recevoir des indications des supérieurs hiérarchiques sur la façon de faire 21,0 18,9
Devoir appliquer strictement des consignes 35,6 30,9
Exigences émotionnelles
Avoir peur pour sa sécurité ou celle des autres 6,0 7,7
Être en contact direct avec le public 78,4 65,7
Vivre des tensions dans ses rapports avec :
- le public 33,9 27,3
- sa hiérarchie 22,7 25,0
- ses collègues 21,0 20,5
- les personnes encadrées 5,9 11,6
Être fréquemment troublé, bouleversé, ému 15,8 6,4
Devoir dissimuler ses émotions 31,8 21,3
Instabilité du poste
Vivre des changements imprévisibles ou mal préparés 19,1 19,7
- et estimer que ses changements sont plutôt négatifs pour son travail 12,1 10,6
- et avoir été consulté 15,7 16,0
Avoir connu une forte modification de l’environnement de travail au cours de l’année écoulée (changement de poste ou de fonction, de techniques utilisées, restructuration ou déménagement de l’établissement, de l’organisation de travail, ou plan de licenciements)
- et ne pas avoir été consulté 24,6 23,5
- et ne pas avoir reçu une information suffisante ou adaptée lors de ces changements 16,7 15,5
Craindre pour son emploi dans l’année 22,8 16,7
Penser devoir changer de qualification ou de métier dans les trois prochaines années 29,1 29,4
Craindre de ne pas facilement trouver un emploi avec une rémunération similaire en cas de perte 43,8 40,9
Avoir plusieurs employeurs et/ou plusieurs activités professionnelles de façon régulière 9,2 4,0
Contraintes d’organisation du temps de travail
Ne pas pouvoir modifier soi-même ses horaires de travail 61,7 51,7
Ne pas avoir l’occasion d’aborder collectivement des questions d’organisation du travail 21,1 15,8
Avoir des horaires de travail qui ne s’accordent pas bien avec les engagements sociaux et familiaux en dehors du travail 16,5 16,8
Ne pas pouvoir s’absenter facilement quelques heures en cas d’imprévu personnel ou familial 40,5 27,6
Travailler au moins 20 samedis ou 20 dimanches par an 26,1 21,8
Travailler plus de 40 heures par semaine (tous emplois confondus) 14,8 29,2
Travailler en horaires alternants ou variables 36,8 35,7
Travailler souvent au-delà de l’horaire prévu, ou rapporter du travail chez soi 32,7 33,3
Être joint en dehors des horaires pour les besoins du travail (au cours de l’année écoulée) 42,7 47,2
Travailler plus de 5 jours par semaine 8,9 8,3
Travailler habituellement une journée morcelée en deux périodes séparées d’au moins 3 heures 6,7 3,7
Ne pas connaître ses horaires la semaine précédente voire la veille 13,4 15,5
Travailler, même occasionnellement, en horaires décalés (entre 20h et 7h du matin) 33,4 47,4
  • Lecture : 13 % des femmes salariées déclarent ne pas entendre une personne à 2 ou 3 mètres si elle n'élève pas la voix.
  • Champ : France, salariés.
  • Source : Dares, enquête Conditions de travail 2019.

Groupes de métiers féminisés, masculinisés et mixtes

Cinq groupes de métiers sont issus du croisement entre, d’une part, une partition de sept classes de métiers identifiées à partir des seules conditions de travail et, d’autre part, une partition basée sur le degré de mixité des professions (féminisé, masculinisé, mixte).

La partition de sept classes de métiers est réalisée via une classification ascendante hiérarchique, consolidée selon la méthode des centres mobiles. Les 88 métiers (sources) y sont décrits par leurs coordonnées sur les 47 premiers facteurs d’une analyse factorielle des correspondances multiples menée sur les 74 conditions de travail. Ces 47 facteurs captent 80 % de la variabilité au sein de la population étudiée.

La partition basée sur le degré de mixité des professions distingue :

- les métiers « féminisés » : métiers exercés par au moins 65 % de femmes ;

- les métiers « masculinisés » : métiers exercés par au moins 65 % d’hommes ;

- les métiers mixtes : métiers exercés par plus de 35 % de femmes et 35 % d’hommes.

Au final, les cinq groupes de métiers ainsi constitués distinguent deux groupes de métiers féminisés (les métiers féminisés de bureau et au service de particuliers, et les métiers féminisés de service aux clients ou usagers), deux groupes de métiers masculinisés (les métiers masculinisés ouvriers et les métiers masculinisés non ouvriers) ainsi qu’un groupe de métiers mixtes (figure B).

Figure B – Composition des cinq groupes de métiers selon leurs conditions de travail et leur prédominance sexuée

  • Source : groupes de métiers déterminés à partir de l’enquête Conditions de travail 2019 de la Dares.

Analyses à durée de travail identique

Les déclarations des salariés sur leurs conditions de travail sont recueillies quelle que soit la durée de travail. Or l’exposition à certains risques, comme ceux relevant de contraintes organisationnelles, dépend de la durée travaillée.

Afin de comparer les différences d’expositions aux risques professionnels sans qu’interviennent d’éventuels écarts de temps de travail, une analyse à durée de travail identique doit donc être privilégiée. Elle est ici réalisée via une analyse de covariance avec comme covariables la durée hebdomadaire du travail et son carré.

Sources

L’étude s’appuie sur l’enquête Conditions de travail 2019 de la Dares, représentative de l’ensemble des personnes de 15 ans ou plus exerçant un emploi en France. Elle porte sur un peu plus de 19 200 salariés qui ont répondu au questionnaire en face-à-face et à l’auto-questionnaire de l’enquête, et ont travaillé la semaine précédant l’enquête.

L’enquête comprend plus d’une centaine de questions sur les conditions de travail, pour lesquelles les réponses possibles sont de type « oui / non », « jamais / parfois / souvent / très souvent » (entre autres). Par rapport aux précédentes vagues, l’enquête de 2019 intègre des questions sur les congés, le télétravail, l’usage des outils numériques (non mobilisées dans l’analyse) ou encore le trajet domicile-travail. En revanche, elle n’aborde pas les risques psychosociaux tels que le dénigrement et les agressions, comme c’est le cas dans l'enquête Conditions de travail - Risques psycho-sociaux de 2016.

La nomenclature des « familles professionnelles » (FAP) est construite à partir d’un croisement du répertoire opérationnel des métiers et des emplois (Rome) et des professions et catégories socioprofessionnelles (PCS). En règle générale, une FAP est associée à un ou deux des quatre groupes socioprofessionnels des salariés (cadres, professions intermédiaires, employés et ouvriers). La nomenclature des FAP en 87 métiers est mobilisée et une 88e famille rassemble les professions non classées. Les termes de « métier » et de « profession » sont utilisés de façon équivalente et s’appuient sur cette nomenclature.

Pour en savoir plus

Avril C., Marichalar P., « Quand la pénibilité du travail s’invite à la maison. Perspectives féministes en santé au travail », Travail et Emploi n° 147, Dares, 2016.‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

Bercot R., « La santé des femmes au travail en France », Revue multidisciplinaire sur l’emploi, le syndicalisme et le travail n° 6, 2011.

Bouffartigue P., Pendariès J.-R., Bouteiller J., « La perception des liens travail/santé. Le rôle des normes de genre et de profession », Revue française de sociologie n° 51, 2010.

Briard K., « Temps partiel et ségrégation professionnelle femmes-hommes : une affaire individuelle ou de contexte professionnel ? », Travail et Emploi n° 161, Dares, mars 2021.

Fortino S., « Mixité au travail, genre et conditions de travail : la construction sociale d’un processus », Études et documents, « Genre et conditions de travail », Anact, 2009.

Gollac M., Volkoff S., « La santé au travail et ses masques », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 163, n° 3, 2006.

Guignon N., « Risques professionnels : les femmes sont-elles à l’abri ? », in Femmes et hommes - Regards sur la parité, coll. « Insee Références », édition 2008.

Loriol M., « Stress et régulation collective des difficultés : une analyse par le genre des métiers », Le genre du mal-être au travail, R. Bercot (coordinatrice), Octarès éditions, 2015.

Messing K., « Genre, sexe et exigences physiques des emplois. Faut-il choisir entre égalité et santé ? », Raison présente n° 190, 2014.

Rivalin R., Sandret N., « L’exposition des salariés aux facteurs de pénibilité dans le travail », Dares Analyses n° 095, 2014.

Soares A., « (In)Visibles : genre, émotions et violences au travail », Revue multidisciplinaire sur l'emploi, le syndicalisme et le travail n° 2, vol. 6, 2011.