Insee AnalysesDu PIB au PIB ressenti : en retrait sur le PIB, l’Europe dépasse désormais les États-Unis en bien-être monétaire

Jean-Marc Germain (direction des Études et statistiques économiques, Insee)

Mesure et ressenti de la croissance sont souvent opposés l’un à l’autre et effectivement la progression du PIB ne reflète pas forcément l’évolution du niveau de vie qui est perçue par la population. Un indicateur de PIB « ressenti » vise à corriger ce décalage en valorisant la dimension monétaire du bien-être national à partir d’informations sur la diffusion de la croissance au sein de la population et des données d’enquêtes relatives à la satisfaction dans la vie des ménages.

Appliqué à l’Europe et aux États-Unis, cet indicateur de PIB ressenti éclaire d’un jour nouveau les évolutions comparées des deux continents. Alors que le PIB des États-Unis a triplé depuis 1980, le PIB ressenti états-unien tel que l’on peut ainsi l’évaluer serait resté quasiment stable sur la même période. A contrario, à l’exception des années récentes, dans la plupart des pays européens, PIB par tête et PIB ressenti ont évolué parallèlement si bien qu’en 2017, l’Europe dépasse désormais les États-Unis en bien-être monétaire.

Par ailleurs, les crises économiques durent plus longtemps mesurées par le PIB ressenti : dix ans après, le PIB ressenti européen n’avait toujours pas retrouvé son niveau d’avant la crise financière de 2008, contrairement au PIB qui n’a mis que deux ans à faire ce même chemin. Au sein de l’Europe, l’Allemagne a retrouvé dès 2011 son niveau de PIB ressenti d’avant crise, contrairement à la France qui a dû attendre 2017.

Jean-Marc Germain (direction des Études et statistiques économiques, Insee)
Insee Analyses  No 57 - Octobre 2020

Au-delà du PIB, le PIB ressenti

Chacun sait qu’en présence de vent, il fait « plus froid » que le thermomètre ne l’indique. Pour intégrer ce phénomène, les météorologues ont mis au point des indicateurs de « température ressentie ».

De même que la température est une mesure imparfaite de l’impact réel de la météo sur la santé humaine, les limites du PIB (produit intérieur brut) comme indicateur de performance sont largement admises, tout particulièrement depuis la commission Stiglitz de 2009. Ce rapport avait appelé à aller d’un système de mesure privilégiant la production à un système orienté sur la mesure du bien-être des générations actuelles et à venir.

Parmi les nombreux indicateurs économiques imaginés comme alternative au PIB [Durand, 2015 ; Gadrey et Jany-Catrice, 2012 ; Méda, 2008], aucun ne s’est réellement imposé. Les pouvoirs publics et les institutions internationales ont le plus souvent privilégié le recours à des batteries plus ou moins fournies d’indicateurs, comme par exemple les objectifs de développement durable de l’ONU, ou en France, les « nouveaux indicateurs de richesse » promus par la loi Sas de 2016. Ceux-ci contribuent à diversifier l’information diffusée, mais le débat public reste largement dominé par le PIB.

L’impératif de mise à disposition du grand public d’une information synthétique sur une vision large de la performance économique et sociale, soulevé par la commission Stiglitz, est donc toujours d’actualité. Cette étude s’attache à définir et calculer, pour les pays européens et pour les États-Unis, un indicateur qualifié de PIB « ressenti », qui pourrait jouer en économie, un rôle équivalent à celui de la température ressentie en météorologie.

Transcrire l’évolution du bien-être national en équivalent revenu

L’idée est de s’appuyer sur la notion de revenu égal équivalent, dont les économistes Atkinson et Kolm ont été précurseurs. Concrètement, il s’agit tout d’abord d’établir, au niveau individuel, un lien entre bien-être, revenu et différents facteurs affectant le bien-être. Puis au niveau collectif, on calcule, non plus l’augmentation de la somme des revenus comme le fait le PIB, mais l’augmentation du bien-être collectif impulsé par les facteurs, monétaires comme non monétaires, constitutifs du bien-être. Une dernière étape consiste à traduire monétairement cette évolution en calculant la hausse des revenus qui aurait conduit, sans évolution des autres éléments constitutifs du bien-être, à une hausse équivalente de celui-ci, d’où le terme de revenu équivalent (méthodes).

Depuis les années 2000, cette démarche empirique est possible grâce aux données sur le bien-être dit « subjectif », recueillies en interrogeant directement les individus sur leur satisfaction dans la vie (figure 1). Boarini, Johansson et Mira d’Ercole (2006) prennent en compte le chômage, la santé et les inégalités pour évaluer un revenu élargi relatif aux principaux pays de l’OCDE. Fleurbaey et Gaulier (2009) intègrent l’espérance de vie et les loisirs. Jones et Klenow (2016) se réfèrent à la consommation plutôt qu’au revenu, et s’attachent à produire des évaluations concernant des économies à différents stades de développement économique comme d’un côté les États-Unis, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et l’Espagne, et de l’autre côté, la Chine, l’Inde, la Russie, le Brésil, l’Indonésie ou encore l’Afrique du Sud.

Cette étude se focalise sur le bien-être monétaire ou PIB ressenti. Elle ne vise pas à apprécier le bien-être global. Par suite, elle n’intègre pas les déterminants non monétaires du bien-être, à l’exception du chômage, car ils éloigneraient de l’objectif de construire une mesure du bien-être procuré par le revenu national et son évolution. Pour prolonger la métaphore, la température ressentie ne prétend pas constituer une mesure exhaustive de la façon dont les individus perçoivent la météo du jour : ce jugement global devrait aussi inclure le ressenti sur la présence de soleil plutôt que de nuages ou de pluie. Il se concentre sur un aspect du bulletin météo, celui, essentiel pour la santé, des facteurs impactant les gains ou les pertes de chaleur, qui nécessite de tenir compte, au-delà de la température, du vent et de l’humidité de l’air. Cette étude se place sur le même registre.

Une telle analogie avec la météo est aussi invoquée par Blanchet et Fleurbaey (2020) pour argumenter en faveur de l’utilisation de tableaux de bord combinant des mesures objectives du revenu avec des mesures de perception subjectives. Cependant, leur idée est de publier directement les données subjectives collectées par enquêtes. Ici, l’équivalent revenu de ces perceptions est modélisé [Germain, 2020], tout comme la température ressentie repose sur un modèle physique.

Le niveau de revenu améliore de manière inégale la satisfaction dans la vie

La première étape consiste donc à établir un lien entre le niveau de vie et la satisfaction dans la vie (figure 1). Les enquêtes nationales et européennes sur les conditions de vie des ménages comprennent différentes variables socio-économiques, mais également une évaluation du bien-être dit subjectif sous forme d’une notation par les enquêtés de leur satisfaction dans la vie sur une échelle de 0 à 10, 10 correspondant à la satisfaction totale.

Figure 1 - Niveau moyen de satisfaction dans la vie en fonction du niveau de vie en France en 2017

Figure 1 - Niveau moyen de satisfaction dans la vie en fonction du niveau de vie en France en 2017 - Lecture : les personnes les 1 % les plus riches (P100) ont une satisfaction dans la vie moyenne de 7,64 (sur une échelle de 0 à 10) pour un niveau de vie annuel de 142 090 euros ; pour les 1 % suivantes (P99), le chiffre est de 7,62 pour 77 640 euros de niveau de vie.
Niveau de vie
(en euros par an)
Satisfaction dans la vie
(sur une échelle de 0 à 10)
P5 9 530 6,43
P10 11 932 6,57
P15 13 609 6,81
P20 15 026 7,01
P25 16 224 7,02
P30 17 495 7,12
P35 18 663 7,29
P40 19 729 6,98
P45 20 687 7,31
P50 21 708 7,27
P55 22 790 7,34
P60 24 018 7,43
P65 25 464 7,51
P70 27 048 7,43
P75 28 791 7,51
P80 30 861 7,54
P85 33 799 7,47
P90 37 827 7,67
P95 45 356 7,61
P96 54 081 7,52
P97 58 294 7,48
P98 65 281 7,71
P99 77 639 7,62
P100 142 090 7,64
  • Note : vingtiles de niveau de vie et centiles entre 95 % et 99 %.
  • Lecture : les personnes les 1 % les plus riches (P100) ont une satisfaction dans la vie moyenne de 7,64 (sur une échelle de 0 à 10) pour un niveau de vie annuel de 142 090 euros ; pour les 1 % suivantes (P99), le chiffre est de 7,62 pour 77 640 euros de niveau de vie.
  • Champ : France.
  • Source : Insee, enquête Statistiques sur les ressources et conditions de vie (SRCV) 2017.

Figure 1 - Niveau moyen de satisfaction dans la vie en fonction du niveau de vie en France en 2017

  • Note : vingtiles de niveau de vie et centiles entre 95 % et 99 %.
  • Lecture : les personnes les 1 % les plus riches (P100) ont une satisfaction moyenne dans la vie de 7,64 (sur une échelle de 0 à 10) pour un niveau de vie annuel de 142 090 euros ; pour les 1 % suivantes (P99), le chiffre est de 7,62 pour 77 640 euros de niveau de vie.
  • Champ : France.
  • Source : Insee, enquête Statistiques sur les ressources et conditions de vie (SRCV) 2017.

L’analyse statistique montre la robustesse du lien entre satisfaction dans la vie et niveau de vie, tant à partir des données de quintiles de revenu pour 26 pays européens (figure 2) que de données individuelles nationales.

Figure 2 - Niveau moyen de satisfaction dans la vie par quintile de niveau de vie en Europe

Figure 2 - Niveau moyen de satisfaction dans la vie par quintile de niveau de vie en Europe - Lecture : en Hongrie, le niveau de satisfaction harmonisée des individus du 1ᵉʳ quintile est de 5,3 (5,0 en brut), pour un niveau de vie annuel moyen de 5 830 euros. Pour ce niveau de vie, le niveau simulé de satisfaction est de 4,8.
Quintile Niveau de vie (moyenne du quintile,
revenu annuel en euros)
Niveau de satisfaction dans la vie
(échelle de 1 à 10)
Brut Harmonisé Simulé
Allemagne Q1 14 045 6,4 6,4 6,7
Q2 23 157 7,1 7,1 7,3
Q3 30 117 7,4 7,4 7,5
Q4 39 130 7,6 7,6 7,6
Q5 64 495 8,0 8,0 7,8
Autriche Q1 16 088 7,1 6,7 6,9
Q2 27 331 7,6 7,2 7,4
Q3 35 186 7,8 7,4 7,6
Q4 44 680 8,1 7,7 7,7
Q5 71 880 8,4 8,0 7,9
Belgique Q1 15 720 6,8 6,6 6,9
Q2 24 376 7,4 7,2 7,3
Q3 32 410 7,7 7,5 7,5
Q4 41 153 7,8 7,7 7,6
Q5 61 789 8,0 7,9 7,8
Danemark Q1 18 139 7,5 6,9 7,0
Q2 26 701 7,8 7,2 7,4
Q3 34 169 8,2 7,6 7,5
Q4 42 587 8,4 7,8 7,7
Q5 67 581 8,4 7,9 7,8
Espagne Q1 8 842 6,2 6,6 5,9
Q2 17 564 6,6 6,9 7,0
Q3 24 897 7,0 7,3 7,3
Q4 34 139 7,2 7,5 7,5
Q5 57 385 7,5 7,8 7,8
Estonie Q1 7 964 5,6 6,0 5,7
Q2 13 798 5,9 6,3 6,7
Q3 19 718 6,5 6,9 7,1
Q4 26 976 6,8 7,2 7,4
Q5 42 548 7,5 7,9 7,7
Finlande Q1 15 995 7,5 6,8 6,9
Q2 23 780 7,9 7,3 7,3
Q3 30 149 8,1 7,5 7,5
Q4 37 851 8,3 7,7 7,6
Q5 61 071 8,4 7,8 7,8
France Q1 14 544 6,4 6,6 6,8
Q2 22 493 6,8 7,1 7,2
Q3 28 753 7,2 7,4 7,4
Q4 36 450 7,4 7,7 7,6
Q5 63 134 7,6 7,9 7,8
Grèce Q1 5 668 5,6 6,2 4,7
Q2 10 817 5,9 6,5 6,3
Q3 14 723 6,1 6,7 6,8
Q4 19 673 6,4 7,0 7,1
Q5 34 049 6,8 7,4 7,5
Hongrie Q1 5 830 5,0 5,3 4,8
Q2 9 661 5,7 6,0 6,1
Q3 12 571 6,2 6,4 6,6
Q4 16 320 6,5 6,8 6,9
Q5 26 047 7,1 7,4 7,4
Irlande Q1 14 966 6,8 6,7 6,8
Q2 23 305 7,2 7,2 7,3
Q3 31 480 7,4 7,4 7,5
Q4 41 167 7,7 7,7 7,6
Q5 67 620 8,0 7,9 7,8
Islande Q1 18 548 7,4 7,0 7,1
Q2 27 364 7,8 7,4 7,4
Q3 34 154 7,9 7,6 7,5
Q4 42 498 8,1 7,7 7,7
Q5 67 045 8,2 7,9 7,8
Italie Q1 9 974 5,9 6,5 6,2
Q2 19 310 6,4 7,0 7,1
Q3 26 527 6,7 7,3 7,4
Q4 35 198 7,0 7,6 7,6
Q5 59 184 7,2 7,8 7,8
Lettonie Q1 5 797 5,5 5,8 4,8
Q2 10 705 6,0 6,2 6,3
Q3 15 447 6,4 6,6 6,9
Q4 21 455 6,9 7,1 7,2
Q5 37 147 7,3 7,6 7,6
Lituanie Q1 5 477 5,8 5,7 4,6
Q2 10 409 6,3 6,3 6,2
Q3 15 287 6,7 6,7 6,8
Q4 21 393 7,1 7,0 7,2
Q5 41 067 7,7 7,6 7,6
Luxembourg Q1 21 629 6,6 6,6 7,2
Q2 36 045 7,4 7,5 7,6
Q3 48 371 7,4 7,5 7,7
Q4 63 709 7,8 7,9 7,8
Q5 105 398 8,1 8,2 7,9
Norvège Q1 18 991 7,3 7,0 7,1
Q2 31 413 7,7 7,4 7,5
Q3 39 388 7,9 7,6 7,6
Q4 48 379 8,0 7,7 7,7
Q5 75 026 8,2 7,9 7,9
Pays-Bas Q1 16 128 7,4 7,1 6,9
Q2 25 552 7,6 7,3 7,4
Q3 33 205 7,8 7,5 7,5
Q4 42 122 8,0 7,7 7,7
Q5 69 066 8,1 7,8 7,8
Pologne Q1 8 232 6,6 6,3 5,7
Q2 13 618 7,0 6,7 6,7
Q3 17 625 7,3 7,0 7,0
Q4 22 334 7,6 7,2 7,2
Q5 36 346 7,9 7,5 7,6
Portugal Q1 7 679 5,3 6,0 5,6
Q2 13 410 5,7 6,4 6,7
Q3 17 801 6,2 6,9 7,0
Q4 23 622 6,6 7,3 7,3
Q5 43 140 7,0 7,7 7,7
République tchèque Q1 11 188 6,1 6,2 6,4
Q2 16 256 6,6 6,8 6,9
Q3 20 233 6,9 7,1 7,2
Q4 25 352 7,1 7,3 7,3
Q5 39 778 7,6 7,8 7,6
Royaume-Uni Q1 11 218 6,6 6,6 6,4
Q2 19 307 7,0 7,0 7,1
Q3 26 204 7,3 7,3 7,4
Q4 35 419 7,5 7,5 7,6
Q5 67 349 7,9 7,9 7,8
Slovaquie Q1 8 430 6,2 6,1 5,8
Q2 14 126 6,9 6,8 6,7
Q3 17 695 7,1 7,0 7,0
Q4 21 701 7,2 7,1 7,2
Q5 30 830 7,5 7,4 7,5
Slovénie Q1 12 610 6,1 6,3 6,6
Q2 19 668 6,7 6,8 7,1
Q3 24 925 7,0 7,2 7,3
Q4 30 964 7,4 7,5 7,5
Q5 45 001 7,7 7,9 7,7
Suède Q1 15 859 7,3 6,9 6,9
Q2 25 185 7,8 7,3 7,3
Q3 32 706 7,9 7,5 7,5
Q4 41 058 8,1 7,7 7,6
Q5 67 002 8,3 7,9 7,8
Suisse Q1 21 073 7,7 7,2 7,2
Q2 33 370 8,0 7,5 7,5
Q3 43 411 8,1 7,6 7,7
Q4 55 943 8,2 7,8 7,8
Q5 94 686 8,4 7,9 7,9
  • Note : les valeurs harmonisées sont déduites des valeurs brutes en appliquant des facteurs spécifiques au pays hors niveau de vie. Les valeurs simulées sont obtenues à partir d'une estimation du lien entre satisfaction et niveau de vie [Germain, 2020].
  • Lecture : en Hongrie, le niveau de satisfaction harmonisée des individus du 1ᵉʳ quintile est de 5,3 (5,0 en brut), pour un niveau de vie annuel moyen de 5 830 euros. Pour ce niveau de vie, le niveau simulé de satisfaction est de 4,8.
  • Champ : 26 pays européens.
  • Sources : base de données OCDE issue du dispositif EU-SILC (Eurostat) ; calculs de l'auteur.

Figure 2 - Niveau moyen de satisfaction dans la vie par quintile de niveau de vie en Europe

  • Note : les valeurs harmonisées sont déduites des valeurs brutes en appliquant des facteurs spécifiques au pays hors niveau de vie. Les valeurs simulées sont obtenues à partir d'une estimation du lien entre satisfaction et niveau de vie [Germain, 2020].
  • Lecture : en Hongrie, le niveau de satisfaction harmonisée des individus du 1ᵉʳ quintile est de 5,3 (5,0 en brut), pour un niveau de vie annuel moyen de 5 830 euros. Pour ce niveau de vie, le niveau simulé de satisfaction est de 4,8.
  • Champ : 26 pays européens.
  • Sources : base de données OCDE issue du dispositif EU-SILC (Eurostat) ; calculs de l'auteur.

Ainsi, le caractère croissant de la relation satisfaction/niveau de vie est confirmé, mais aussi sa nature concave : la hausse des niveaux de vie a un impact marqué sur la satisfaction dans la vie jusqu’à 20 000 euros par an, qui s’estompe peu à peu entre 20 000 et 40 000 euros. Au-delà, la variation du niveau de vie influe marginalement la satisfaction dans la vie.

On ne peut pas pour autant dire que « l’argent fait le bonheur » : c’est plutôt en manquer qui rend plus difficile son accomplissement. En effet, autant de personnes s’attribuent une note de satisfaction de 10 sur 10 parmi les 10 % des plus hauts revenus, que parmi les 10 % les plus pauvres (autour de 7 % dans les deux cas). La différence se fait sur le nombre d’insatisfaits : une personne interrogée sur trois attribue à sa vie une note de satisfaction inférieure à la moyenne dans le premier décile, contre une sur douze pour le décile du haut de la distribution. En outre, la distribution de la satisfaction des 1 % les plus riches est strictement identique à celle des 10 % les plus riches, confirmant l’absence d’effet revenu au-delà d’un certain seuil (figure 3).

Figure 3 - Distribution de la satisfaction dans la vie en fonction du niveau de vie en France

en %
Figure 3 - Distribution de la satisfaction dans la vie en fonction du niveau de vie en France (en %) - Lecture : en 2017, 18 % des personnes appartenant au 1er décile de niveau de vie s’attribuent une note de satisfaction de 5 ; seuls 6 % s’attribuent cette même note parmi ceux appartenant aux 10 % les plus riches.
Niveau de satisfaction dans la vie
(échelle de 0 à 10)
10 % les plus pauvres 10 % les plus riches 1 % les plus riches
0 1,47 0,11 0,22
1 0,84 0,09 0,00
2 1,88 0,16 0,25
3 4,58 0,49 0,72
4 6,35 1,45 1,47
5 18,32 5,68 6,49
6 13,90 7,39 5,91
7 19,06 19,81 16,75
8 20,33 40,78 41,37
9 6,52 16,02 16,29
10 6,76 8,02 10,54
Moyenne 6,41 7,70 7,76
  • Lecture : en 2017, 18 % des personnes appartenant au 1er décile de niveau de vie s’attribuent une note de satisfaction de 5 ; seuls 6 % s’attribuent cette même note parmi ceux appartenant aux 10 % les plus riches.
  • Champ : France.
  • Source : Insee, enquête SRCV 2017.

Figure 3 - Distribution de la satisfaction dans la vie en fonction du niveau de vie en France

  • Lecture : en 2017, 18 % des personnes appartenant au 1er décile de niveau de vie s’attribuent une note de satisfaction de 5 ; seuls 6 % s’attribuent cette même note parmi ceux appartenant aux 10 % les plus riches.
  • Champ : France.
  • Source : Insee, enquête SRCV 2017.

Ce lien concave emporte une conséquence importante : le PIB ressenti mesurant non plus l’addition des revenus, mais l’addition des satisfactions liées à ces mêmes revenus, la croissance ressentie est moindre lorsque les inégalités s’accroissent et lorsqu’une part importante de cette croissance profite aux plus hauts revenus.

En bien-être monétaire, l’Europe surpasse les États-Unis

En Europe, de 1980 à 2017, le PIB a augmenté de 1,9 % par an (figure 4). Dans le même temps, le PIB ressenti a connu une croissance notablement plus faible (1,2 %), en raison de la croissance de la population – le PIB ressenti est logiquement une grandeur par tête contrairement au PIB – mais aussi du creusement des inégalités à partir du milieu des années 2000. Mesurées par l’indice d’Atkinson, les inégalités ont augmenté de 50 %, l’indice étant passé de 0,215 en 1980 à 0,313 en 2017. En 2017, le PIB ressenti est à 18 600 euros pour un PIB par tête de 32 600 euros et un revenu national net par tête de 27 100 euros. Il ne s’agit pas de réviser la richesse par habitant, mais bien d’estimer que la moyenne du bien-être des Européens coïncide avec le bien-être moyen d’une personne disposant d’un revenu de 18 600 euros.

Figure 4 - Du PIB au PIB ressenti

Figure 4 - Du PIB au PIB ressenti - Lecture : en France, le PIB ressenti de la France s'établit à 25 247 euros par tête en 2017 contre 17 372 en 1980. Il a progressé de 1,0 % par an sur cette période, contre 1,8 % par an pour le PIB. Les inégalités, mesurées par l'indice d'Atkinson (valeurs comprises entre 0, pas d'inégalités, et 1, inégalités maximales) y ont progressé de 0,154 à 0,214.
PIB par tête RNN* par tête PIB ressenti par tête Croissance 1980-2017 Indice d'inégalités d'Atkinson
2017 1980 2017 PIB PIB ressenti 1980 2017
(en euros) (en euros) (en %)
Allemagne 41 696 35 280 15 403 24 194 1,8 1,2 0,224 0,314
Autriche 43 651 35 699 16 595 26 580 2,0 1,3 0,199 0,255
Belgique 40 996 33 707 15 779 25 222 1,8 1,3 0,233 0,252
Danemark 55 335 46 373 22 046 33 174 1,8 1,1 0,195 0,285
Espagne 28 754 23 728 9 518 17 628 2,3 1,7 0,286 0,257
Finlande 42 203 34 953 14 909 26 965 2,1 1,6 0,194 0,229
France 38 151 32 122 17 372 25 247 1,8 1,0 0,154 0,214
Grèce 20 457 17 148 12 633 11 830 0,8 -0,2 0,179 0,310
Irlande 66 163 36 490 9 779 26 645 5,0 2,7 0,188 0,270
Italie 31 059 25 746 14 913 17 371 1,2 0,4 0,206 0,325
Luxembourg 94 524 53 989 26 580 37 358 3,9 0,9 0,204 0,308
Pays-Bas 47 848 40 144 18 872 30 784 2,1 1,3 0,184 0,233
Portugal 20 585 16 596 7 100 11 125 1,9 1,2 0,220 0,330
Royaume-Uni 37 865 32 631 11 927 22 930 2,3 1,8 0,276 0,297
Suède 50 236 42 692 20 416 33 287 2,2 1,3 0,145 0,220
Europe 32 598 27 131 11 955 18 638 1,9 1,2 0,215 0,313
États-Unis 47 348 40 272 13 208 14 650 2,7 0,3 0,395 0,636
  • * RNN : revenu national net.
  • Lecture : en France, le PIB ressenti de la France s'établit à 25 247 euros par tête en 2017 contre 17 372 en 1980. Il a progressé de 1,0 % par an sur cette période, contre 1,8 % par an pour le PIB. Les inégalités, mesurées par l'indice d'Atkinson (valeurs comprises entre 0, pas d'inégalités, et 1, inégalités maximales) y ont progressé de 0,154 à 0,214.
  • Sources : World Bank Data, WIL Data ; Insee, ERFS, calculs de l'auteur.

Avec 37 400 euros de PIB ressenti, le Luxembourg reste le mieux loti. Néanmoins, la différence avec les autres pays européens, du simple au double, est moindre qu’avec le PIB par tête (du simple au triple), en raison de la part très importante des revenus versés au reste du monde, illustrant ici l’importance de raisonner en revenu national et pas en produit intérieur.

En 2017, la France apparaît, avec 25 200 euros de PIB ressenti, légèrement devant l’Allemagne, malgré une situation de départ inverse (PIB par tête de 38 200 euros pour la France contre 41 700 euros pour l’Allemagne en 2017), en raison d’un éventail de revenus plus resserré. La croissance du PIB ressenti est à peu près identique dans les deux pays jusqu’en 2008, avec l’Allemagne en tête dans les années 1980, et a contrario une croissance plus forte en France sur la période 1996-2001 (figure 5).

Figure 5 - PIB ressenti, en France et en Allemagne depuis 1980, et aux États-Unis depuis 1962

base 100 en 1980
Figure 5 - PIB ressenti, en France et en Allemagne depuis 1980, et aux États-Unis depuis 1962 (base 100 en 1980)
États-Unis France Allemagne
1962 53,5
1963 52,3
1964 51,8
1965 56,2
1966 60,8
1967 71,7
1968 74,2
1969 78,4
1970 78,4
1971 78,7
1972 80,5
1973 86,9
1974 89,8
1975 87,3
1976 92,2
1977 94,9
1978 99,0
1979 101,2
1980 100,0 100,0 100,0
1981 99,7 101,2 99,7
1982 91,8 106,9 99,7
1983 91,3 100,2 102,6
1984 95,5 102,5 106,7
1985 98,4 106,2 109,7
1986 98,2 103,2 112,4
1987 98,0 110,3 113,2
1988 98,9 103,5 116,9
1989 102,4 108,0 119,9
1990 101,2 117,0 124,3
1991 100,1 114,5 127,7
1992 99,7 118,1 129,9
1993 101,5 114,2 128,4
1994 104,4 118,6 131,5
1995 103,9 117,4 132,6
1996 104,8 121,2 132,3
1997 105,5 124,5 133,9
1998 105,2 129,9 136,2
1999 104,8 133,5 137,7
2000 99,8 136,7 140,7
2001 101,2 138,2 140,5
2002 103,8 138,5 138,9
2003 105,1 138,6 138,8
2004 105,2 141,8 141,8
2005 108,2 141,0 138,2
2006 104,4 142,6 144,8
2007 114,4 145,2 147,2
2008 110,7 143,9 143,7
2009 102,3 136,6 133,8
2010 107,3 137,2 141,9
2011 106,6 139,2 148,8
2012 104,4 137,8 152,1
2013 105,3 141,1 148,2
2014 105,3 141,3 146,5
2015 109,7 142,5 150,1
2016 109,0 144,1 154,7
  • Sources : World Bank Data, WIL Data ; Insee, ERFS, calculs de l'auteur.

Figure 5 - PIB ressenti, en France et en Allemagne depuis 1980, et aux États-Unis depuis 1962

  • Sources : World Bank Data, WIL Data ; Insee, ERFS, calculs de l'auteur.

C’est pour les États-Unis que le prisme du ressenti change le plus la donne. Sous l’angle du PIB par tête, avec 47 300 euros, ils apparaissent 50 % plus riches que la moyenne des pays européens (32 600 euros). En matière de bien-être monétaire collectif, la situation est inverse : le PIB ressenti américain ressort à 14 600 euros, contre 18 600 euros pour la moyenne européenne, en raison de la très forte concentration des revenus en haut de l’échelle. La comparaison des taux de croissance est encore plus frappante : alors que le PIB a quasiment triplé entre 1980 et 2017 (+ 2,7 % par an) et le PIB par habitant doublé (+ 1,7 % par an), le PIB ressenti est resté quasiment stable (+ 0,3 % en moyenne ; figure 6). Ceci résulte principalement d’une augmentation drastique des inégalités [«Piketty, Saez et Zucman, 2017»]. L’apport de l’approche en matière de croissance ressentie ajoute à l’étude des inégalités la quantification en matière de bien-être monétaire collectif, en l’occurrence quatre décennies de stagnation de celui-ci.

Figure 6 - PIB et PIB ressenti aux États-Unis après le choc pétrolier de 1978

base 100 en 1978
Figure 6 - PIB et PIB ressenti aux États-Unis après le choc pétrolier de 1978 (base 100 en 1978)
PIB PIB par tête PIB ressenti
1978 100,00 100,00 100,00
1979 103,18 102,04 102,10
1980 102,92 100,82 99,96
1981 105,59 102,43 99,66
1982 103,58 99,52 91,71
1983 108,37 103,18 91,28
1984 116,24 109,71 95,47
1985 121,17 113,36 98,34
1986 125,42 116,26 98,11
1987 129,76 119,21 97,98
1988 135,22 123,10 98,86
1989 140,20 126,43 102,33
  • Sources : World Bank Data ; calculs de l'auteur.

Figure 6 - PIB et PIB ressenti aux États-Unis après le choc pétrolier de 1978

  • Sources : World Bank Data ; calculs de l'auteur.

En PIB ressenti, des récessions bien plus longues que celles observées sous l’angle du PIB

Les cycles économiques apparaissent de nature assez différente lorsqu’ils sont établis à l’aune du PIB ressenti. Les récessions durent notamment beaucoup plus longtemps que vues sous le seul angle du PIB.

Ainsi par exemple, lors du « double plongeon », qui a suivi le second choc pétrolier de 1978, le PIB américain s’est redressé à chaque fois en moins d’un an ; dès 1983, le PIB était déjà à 10 % au-dessus de son niveau d’avant crise. Au contraire, dix ans après ce choc économique, le PIB ressenti américain n’avait toujours pas retrouvé son niveau pré-crise (figure 6). Le même phénomène s’est reproduit après la récession de 2007 (figure 5).

La France n’échappe pas à ce constat (figure 7). En 2011, le PIB avait retrouvé un niveau supérieur au niveau pré-crise de 2008 ; en matière de bien-être monétaire ressenti, la récession a duré sept ans de plus, le niveau pré-crise du PIB ressenti n’étant retrouvé qu’en 2017. La gestion des politiques monétaire et budgétaire en Europe a été d’autant plus compliquée que l’Allemagne a retrouvé assez rapidement son niveau de PIB ressenti d’avant crise, contrairement à la France (figure 5).

Figure 7 - PIB et PIB ressenti en France entre 1996 et 2017

base 100 en 1996
Figure 7 - PIB et PIB ressenti en France entre 1996 et 2017 (base 100 en 1996)
PIB PIB par tête RNN* par tête PIB ressenti
1996 100,0 100,0 100,0 100,0
1997 102,3 102,0 102,6 102,7
1998 106,0 105,2 106,2 107,1
1999 109,6 108,2 110,1 110,2
2000 113,8 111,7 113,1 112,8
2001 116,1 113,0 114,1 114,0
2002 117,4 113,5 113,4 114,2
2003 118,3 113,6 113,5 114,3
2004 121,6 115,9 116,0 116,9
2005 123,6 116,9 116,9 116,3
2006 126,5 118,8 118,8 117,6
2007 129,5 120,9 120,8 119,8
2008 129,8 120,4 119,7 118,7
2009 125,9 116,3 114,1 112,6
2010 128,4 118,0 116,6 113,2
2011 131,2 120,0 119,0 114,8
2012 131,6 119,8 117,8 113,7
2013 132,4 119,9 118,0 116,4
2014 133,7 120,4 118,4 116,6
2015 135,1 121,3 119,5 117,5
2016 136,7 122,2 120,2 118,9
2017 139,7 124,4 122,8 121,5
  • * RNN : revenu national net.
  • Sources : World Bank Data, WIL Data ; Insee, ERFS, calculs de l'auteur.

Figure 7 - PIB et PIB ressenti en France entre 1996 et 2017

  • * RNN : revenu national net.
  • Sources : World Bank Data, WIL Data ; Insee, ERFS, calculs de l'auteur.

Outre-Atlantique, ce décalage entre le PIB et PIB ressenti est alimenté par la montée des inégalités post-crise, alors qu’en Europe en général, et en France en particulier, le facteur dominant est démographique : toutes choses égales par ailleurs, il ne suffit pas que le PIB se rétablisse pour que le ressenti s’améliore, mais que ce rebond soit au moins égal à la croissance cumulée de la population.

Sources

L’enquête Statistiques sur les ressources et conditions de vie (SRCV) est réalisée annuellement par l’Insee auprès de 15  000 ménages.

L’enquête sur les revenus fiscaux et sociaux (ERFS) compile les données de l’enquête Emploi de l’Insee ainsi que des informations issues de sources fiscales et sociales.

Le World Inequality Lab (WIL) regroupe des universitaires d’une centaine de pays.

Méthodes

Le PIB ressenti comme équivalent revenu du bien-être monétaire national

Définitions


Satisfaction dans la vie : l’enquête Statistiques sur les ressources et conditions de vie (SRCV) inclut un module relatif au bien-être subjectif : « sur une échelle de 0 (pas satisfait du tout) à 10 (très satisfait), indiquez votre satisfaction personnelle concernant la vie que vous vivez en ce moment ».


Unité de consommation : coefficient tenant compte de la composition familiale.

Pour en savoir plus

Blanchet D., Fleurbaey M., « Construire des indicateurs de la croissance inclusive et de sa soutenabilité : que peuvent offrir les comptes nationaux et comment les compléter ?  », Économie et Statistiques n° 517-518-519, octobre 2020.

Germain J.-M., “A Welfare Based Estimation of “Real Feel GDP” for USA and Europe”, Documents de travail n° G2020/03, Insee, 2020.

Blanchet T., Chancel L., Gethin A., “Forty Years of Inequality in Europe: Evidence from Distributional National Accounts”, Vox CEPR Policy Portal, 2019.

Bozio A., Garbinti B., Goupille-Lebret J., Guillot M., Piketty T., “Inequality and Redistribution in France, 1990–2018”, WID. world Working Paper Series, 10, 2018.

Piketty T., Saez E., Zucman G., “Distributional national accounts: methods and estimates for the United States”, The Quarterly Journal of Economics, 133(2), 553-609, 2017.

Jones C.-I., Klenow P.-J., “Beyond GDP? Welfare across countries and time”, American Economic Review, 106(9), 2426-57, 2016.

Durand M., “The OECD Better Life Initiative: How’s Life? and the Measurement of Well-Being”, The Review of Income and Wealth, 61(1), 4-17, 2015.

Gadrey J., Jany-Catrice F., « Les nouveaux indicateurs de richesse », La Découverte, collection Repères, 2012.

Fleurbaey M., Gaulier G., “International comparisons of living standards by equivalent incomes”, Scandinavian Journal of Economics, 111(3), 597-624, 2009.

Stiglitz J.-E., Sen A.-K., Fitoussi J.-P., Rapport de la Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social , 2009.

Méda D., « Au-delà du PIB, pour une autre mesure de la richesse », Flammarion, 2008.

Boarini R., Johansson A., Mira d’Ercole M., “Alternative measures of well-being”, OECD Social, Employment and Migration Working Paper n° 33, 2006.