Vivre en deçà de la frontière, travailler au-delà

Jean-Michel Floch, département de l'Action régionale, Insee

Les déplacements domicile-travail de part et d'autre des frontières jouent un rôle décisif dans les économies locales, par l'emploi qu'ils procurent et les revenus qu'ils génèrent. Plus des deux tiers des 320 000 résidents métropolitains concernés vont travailler en Suisse, au Luxembourg ou à Monaco ; l'agglomération genevoise reçoit à elle seule 60 000 de ces migrants. Les déplacements vers la Belgique et l'Allemagne sont moins concentrés. Près de 10 % des migrants alternants ont la nationalité du pays dans lequel ils vont travailler. Très peu d'actifs résidant à l'étranger viennent travailler en France.

Composante majeure des dynamiques territoriales transfrontalières, ces navettes provoquent dans certaines zones d'emploi des dynamiques démographiques positives ; dans d'autres, elles contribuent à atténuer les effets des restructurations de l'appareil productif. En revanche, elles retardent parfois la recherche de solutions locales et rendent ces zones tributaires de la conjoncture économique des pays voisins.

Publications grand public
Insee Première – No 1337
Paru le : 11/02/2011

135 000 personnes vont quotidiennement travailler en Suisse

Environ 320 000 résidents de France métropolitaine traversent la frontière pour aller travailler dans un pays limitrophe. Essentiellement à destination de cinq pays : la Suisse, le Luxembourg, l'Allemagne, la Belgique et Monaco (tableau 1). Les navettes sont très limitées avec l'Italie, l'Espagne et le Royaume-Uni. À l'inverse, seulement 11 000 personnes viennent travailler en France (la moitié de Belgique, les autres d'Espagne, d'Allemagne et d'Italie).

Au cours de la dernière décennie, les navettes ont fortement augmenté avec la majorité des pays de destination, tout particulièrement avec la Suisse et le Luxembourg. Seules les navettes avec l'Allemagne sont en recul.

La Suisse est de très loin la destination principale puisqu'elle attire 135 000 personnes, le Luxembourg venant en deuxième position. Les différences de salaires entre ces deux pays et la France sont la principale cause de ces migrations. Malgré des frontières communes étendues, il y a moins de déplacements vers l'Allemagne et la Belgique. La situation de Monaco est particulière du fait de son enclavement et de sa petite taille.

Tableau 1 – Navettes transfrontalières par pays de destination

Navettes transfrontalières par pays de destination
2007 1999
Allemagne 52 500 63 100
Belgique 33 200 21 500
Espagne 4 600 2 400
Italie 1 500 1 300
Luxembourg 61 100 37 900
Monaco 25 000 18 400
Royaume-Uni 5 700 3 700
Suisse 135 800 100 100
Ensemble 319 400 248 400
  • Source : Insee, recensements de la population de 1999 et 2007.

Quatre grandes destinations

Quatre grands pôles centrés autour de Genève, Luxembourg, Bâle et Monaco reçoivent près des deux tiers des transfrontaliers (carte 1).

Le canton de Genève et le district de Nyon dans le canton de Vaud forment avec la zone d'emploi du Genevois français l'espace urbain franco-valdo-genevois, véritable agglomération transfrontalière. Les navettes ont donc lieu dans un espace fortement intégré. Les habitants du Genevois français travaillent en majorité dans la commune de Genève, et les autres dans les communes suisses de l'agglomération genevoise. Le nombre de ces salariés résidant en France a doublé entre 1999 et 2010. Ils sont moins nombreux dans l'agglomération bâloise qui est aussi une agglomération transfrontalière (l'Eurodistrict de Bâle), rassemblant autour de la ville-centre des communes françaises et allemandes. Côté français, ce sont les zones d'emploi de Mulhouse et de Saint-Louis qui fournissent la plus grande partie des migrants, les zones d'emploi du nord de la Franche-Comté n'en fournissant qu'une petite partie. Les migrations vers Bâle (au contraire de celles dirigées vers Genève) sont restées assez stables. Les Français étaient nettement plus nombreux que les Allemands en 1999, et sont aujourd'hui à parité.

Les autres mouvements vers la Suisse ont lieu en direction des deux cantons, de Vaud où de nombreuses communes sont concernées, et de Neuchâtel, la ville privilégiée étant La Chaux-de-Fonds. Dans ces deux cantons, le nombre de trajets entre un domicile français et un emploi suisse ont fortement augmenté bien qu'on ne soit plus ici dans un contexte d'agglomération transfrontalière comme pour Genève et Bâle, mais dans une localisation plus dispersée.

Le Luxembourg constitue le troisième lieu de polarisation : 60 000 personnes venant pour l'essentiel des zones d'emploi de Thionville et de Longwy, et dans une moindre mesure de celles de Metz et de Briey, y travaillent. Les frontaliers, dont la moitié sont français, fournissent près de 40 % de l'emploi intérieur luxembourgeois. La configuration territoriale est différente de celles de Bâle et de Genève, où l'on a un centre et une périphérie.

Le dernier lieu de polarisation, Monaco, est très particulier du fait de la petite taille de cette principauté, de son enclavement complet dans le territoire français, et de la nature de son activité économique. Les résidents français forment plus de la moitié des salariés.

En Allemagne, la ville de Saarbrücken est la destination principale des habitants du Bassin houiller et de Sarreguemines. Compte tenu de la taille de l'agglomération, les mouvements en provenance de la zone d'emploi de Strasbourg vers Kehl sont limités.

Il en va de même à la frontière belge. Peu d'actifs de Lille ou de Dunkerque, qui sont au centre d'agglomérations, franchissent la frontière. En revanche, la zone d'emploi de Roubaix-Tourcoing envoie des actifs essentiellement vers la commune limitrophe de Mouscron.

La distance domicile-travail est très différente selon les zones d'emploi. Les trajets les plus courts sont sans surprise en direction de Monaco. Les transfrontaliers des zones de Bâle-Saint-Louis, du Genevois français et du Bassin houiller font des déplacements un peu plus longs que les autres actifs de ces zones. Dans les zones d'emploi de Metz, Thann-Cernay et Saverne, 50 % des déplacements dépassent 40 km.

Carte 1 – Où vont les actifs transfrontaliers ?

  • Lecture : les actifs transfrontaliers se dirigent principalement vers quatre grands pôles au delà des frontières : Genève, Luxembourg, Bâle et Monaco. La seule commune de Genève reçoit 49 890 actifs venant de France.
  • Source : Insee, recensement de la population de 2007.

Un rôle souvent décisif dans l'économie locale

Parmi les zones d'emploi situées près des frontières des pays mentionnés, 36 comptent plus de 1 000 transfrontaliers. Ils se concentrent dans un petit nombre de zones d'emploi : près de 60 000 dans le Genevois français, qui rassemble donc à lui seul un cinquième des migrations totales, 35 000 dans les zones d'emploi de Thionville (migrations vers le Luxembourg) ; puis viennent Longwy, Menton, Saint-Louis, Mulhouse et le Bassin houiller qui comptent chacune entre 10 et 15 000 migrants (tableau 2). Dans treize autres zones d'emploi, on en recense plus de 5 000.

Rapporté au nombre d'actifs ayant un emploi de la zone, le poids de ces migrants peut devenir décisif. Dans quatre zones (Longwy, Genevois français, Saint-Louis, Menton), les emplois transfrontaliers représentent plus de 40 % de l'emploi de la zone (carte 2).

Le travail frontalier joue un rôle décisif non seulement dans les agglomérations transfrontalières franco-suisses et les zones d'emploi proches du Luxembourg, mais aussi dans les zones d'emploi franc-comtoises de Pontarlier et de Morteau où il représente plus du quart des emplois.

Son impact sur l'économie locale est difficile à apprécier. Dans les zones les plus concernées, la majorité des revenus salariaux peuvent provenir du travail transfrontalier, du fait de l'ampleur des déplacements et des différentiels de salaire entre la France d'un côté, et le Luxembourg et la Suisse de l'autre. Les sources fiscales prennent en compte incomplètement cet impact, du fait des législations fiscales particulières et du mode de déclaration des revenus.

L'impact sur le marché du travail d'un effet « frontière » ne peut être évalué au niveau national mais seulement à l'échelon local. La situation de la région genevoise n'est pas facilement comparable à celle des zones d'emploi proches de la frontière luxembourgeoise où les restructurations de l'appareil productif ont été massives (encadré).

Carte 2 – Part des transfrontaliers dans la population ayant un emploi (zones d'emploi)

  • Lecture : la part des personnes ayant un emploi et travaillant au delà des frontières dépasse 43% dans les zones d'emploi de Saint-Louis, Longwy, Menton et du Genevois français. Ces mouvements ne sont significatifs que dans les zones d'emploi de la frontière nord-est, dans celles qui bordent Monaco, et dans deux zones proches de la frontière espagnole.
  • Source : Insee, recensement de la population de 2007.

Tableau 2 – Zones d'emploi dont plus de 10 % des actifs travaillent à l'étranger

Zones d'emploi dont plus de 10 % des actifs travaillent à l'étranger
Zone d'emploi Actifs transfrontaliers Part dans la population active ( %) Distance parcourue (km) Principal pays de destination
Saint-Louis 12 037 45,9 8,8 Suisse
Longwy 15 571 45,2 21,2 Luxembourg
Menton 14 438 44,6 5,0 Monaco
Genevois français 59 404 43,5 12,4 Suisse
Morteau 7 666 34,4 15,6 Suisse
Wissembourg 8 165 31,9 22,1 Allemagne
Altkirch 7 896 26,6 23,7 Suisse
Thionville 36 015 26,1 27,9 Luxembourg
Pontarlier 6 003 22,9 24,0 Suisse
Sarreguemines 6 452 18,3 19,7 Allemagne
Chablais 6 530 15,7 30,1 Suisse
Bassin-Houiller 14 442 14,6 15,0 Allemagne
Saint-Claude 3 029 12,8 19,2 Suisse
Briey 3 806 12,4 29,0 Luxembourg
Mulhouse 13 366 11,2 31,8 Suisse
Haguenau-Niederbronn 7 333 11,1 26,6 Allemagne
  • Lecture : 59 404 actifs du Genevois français, représentant 43,5 % des actifs de cette zone, travaillent à l'étranger, essentiellement en Suisse. Le trajet médian pour rejoindre leur lieu de travail est de 12,4 km.
  • Source : Insee, recensement de la population de 2007.

Davantage d'ouvriers diplômés

Quel que soit le pays de destination, les 25-45 ans sont surreprésentés ainsi que les couples. Il n'est pas rare que plusieurs personnes au sein d'un même ménage travaillent à l'étranger. Environ 40 000 couples sont dans cette situation, 60 % des conjoints travaillant alors dans la même commune.

À l'exception de Monaco, pour des raisons tenant à l'économie locale, la part des ouvriers parmi les transfrontaliers est nettement supérieure à celle des zones frontières (plus de 50 % d'ouvriers en direction de la Belgique et de l'Allemagne). En Suisse, ouvriers, employés et professions intermédiaires sont représentés à parts à peu près égales. Si l'on élimine les effets de structure, le salaire brut versé en Suisse est nettement supérieur : l'écart entre ce que touche un frontalier travaillant en Suisse, et ce qu'il gagnerait s'il était resté en France est estimé à 75 % dans le cas des salariés du canton de Genève, et à 50 % pour ceux de l'Arc jurassien.

Dans tous les cas, les cadres sont très faiblement représentés. Dans certaines zones d'emploi, plus des deux tiers des actifs travaillant à l'étranger occupent des emplois d'ouvriers. Faute de connaître la situation de ces salariés auparavant, on ne sait pas s'ils auraient été ouvriers en France. Les différentiels de salaire entre la France d'une part, la Suisse et le Luxembourg d'autre part, peuvent conduire à s'interroger sur le lien entre diplôme et profession exercée. Les navetteurs occupant un emploi d'ouvrier ou d'employé sont plus souvent titulaires du bac ou d'un diplôme supérieur que leurs homologues restés travailler au pays. Le phénomène est particulièrement sensible au Luxembourg et à Monaco, un peu moins en Suisse.

Allemands et Belges résident souvent en France

Environ 10 % des personnes vivant en France et travaillant de l'autre côté de la frontière n'ont pas la nationalité française, mais une nationalité frontalière (carte 3 et tableau 3). Ce sont donc des actifs qui se sont installés en France en continuant à se déplacer pour le travail. Les Allemands et les Belges sont les plus nombreux, et représentent respectivement 24 % et 16 % des transfrontaliers. Les Suisses sont moins nombreux à venir s'installer en France en continuant à travailler dans leur pays d'origine, mais le phénomène a pris de l'ampleur au cours des dernières années. La proportion de cadres reste faible dans cette population. Les ouvriers y sont beaucoup moins nombreux que parmi les transfrontaliers français. Chez les navetteurs suisses, la part de non-salariés est remarquable (professions médicales).

Carte 3 – Où résident les transfrontaliers étrangers qui travaillent dans leur pays d'origine ?

  • Lecture : 6 480 actifs de nationalité suisse résident en France, dans la zone d'emploi du Genevois français, mais travaillent en Suisse.
  • Source : Insee, recensement de la population de 2007.

Tableau 3 – Étrangers résidant en France et travaillant dans leur pays d'origine

Étrangers résidant en France et travaillant dans leur pays d'origine
Pays d'origine Total Présents cinq ans auparavant Navetteurs étrangers ( %)
Allemagne 12 600 3 600 24,1
Belgique 5 200 2 300 15,7
Espagne 2 200 1 100 47,3
Italie 400 200 26,8
Luxembourg 700 300 1,2
Monaco so* so* so*
Royaume-Uni 2 800 1 700 48,8
Suisse 9 700 3 600 7,1
Ensemble 33 600 12 800 10,5
  • Lecture : 24,1 % des actifs résidant en France et travaillant en Allemagne sont de nationalité allemande ; 3 600 d'entre eux résidaient déjà en France cinq ans auparavant.
  • * so : sans objet.
  • Source : Insee, recensements de la population de 1999 et 2007.

Encadré

Le Genevois français et Longwy

Les variations de populations actives peuvent être décomposées simplement : elles résultent de l'évolution de l'emploi sur place, du nombre de chômeurs et des navettes domicile-travail. Les zones d'emploi du Genevois français et de Longwy, où le travail frontalier joue un rôle décisif, permettent d'illustrer les différences.

Dans le Genevois français, le nombre d'actifs sur longue période n'a cessé d'augmenter, sous l'influence en particulier de fortes migrations résidentielles en provenance d'autres régions. L'emploi local n'a pas cessé d'augmenter, tout comme les migrations domicile-travail en direction de la Suisse. Les possibilités offertes dans l'espace genevois contribuent à l'attractivité de la zone.

Dans la zone d'emploi de Longwy, il y a eu longtemps un gros déficit migratoire, sauf dans la dernière période intercensitaire. La stabilisation des emplois et du chômage dans la zone est liée à l'accroissement des navettes. L'emploi transfrontalier offre une solution aux problèmes liés à la perte des emplois industriels.

Variation du nombre d'actifs* des migrations résidentielles de l'emploi sur place du chômage des navettes domicile-travail
Zone d'emploi du Genevois français
1975-1982 9 000 5 000 1 400 3 000 4 600
1982-1990 23 400 15 400 8 700 1 500 13 200
1990-1999 11 300 6 200 6 300 3 600 1 400
1999-2006 24 800 15 800 11 500 1 300 12 000
Zone d'emploi de Longwy
1975-1982 − 5 700 − 8 400 − 9 000 2 600 700
1982-1990 − 3 600 − 6 900 − 8 000 100 4 300
1990-1999 3 900 − 1 100 − 400 500 3 800
1999-2006 4 300 1 000 300 600 3 400
  • * Hors militaires du contingent.
  • Lecture : entre 1999 et 2006, la population active du Genevois français a augmenté de 24 800, cette augmentation provenant entre autres de l’attractivité de la zone (15 800 migrations d’actifs). L’emploi sur place a augmenté (+11 500) en même temps que les navettes (+ 12 000), la hausse du chômage restant modérée.
  • Source : Insee, recensements de la population de 1975, 1982, 1990, 1999 et 2006.

Sources

Les résultats présentés ici proviennent du recensement de la population de 2007, cumul des cinq enquêtes annuelles de recensement réalisées entre 2005 et 2009. On dispose dans le recensement d'une information riche sur les communes de destination des transfrontaliers pour les cinq principaux pays de destination : Allemagne, Belgique, Luxembourg, Monaco et Suisse. Les déplacements vers le Royaume-Uni, l'Espagne et l'Italie sont limités et le recensement de la population ne fournit pas les communes de destination.

À l'exception des grandes données de cadrage, on s'est limité aux zones d'emploi comptant plus de 1 000 transfrontaliers, ce qui couvre la quasi-totalité du champ. On a exclu la zone d'emploi de Paris, qui compte plus de 1 000 navetteurs, mais dont les caractéristiques sont trop particulières.

Seules sont considérées les navettes en provenance de France. Les mouvements venant des pays limitrophes ne peuvent pas être appréhendés facilement dans le cadre d'une étude nationale. Les études régionales menées en Lorraine, Alsace ou Nord - Pas-de-Calais ont montré qu'ils sont faibles (Belgique, Allemagne) ou quasiment inexistants.

Des données suisses ou luxembourgeoises ont été utilisées à titre de comparaison ou pour donner des informations plus qualitatives.

Définitions

Résident : personne, quelle que soit sa nationalité, qui a son domicile principal en France, à l'exception des fonctionnaires et militaires étrangers en poste en France qui sont non-résidents quelle que soit la durée de leur mission.

Navette : déplacement domicile-travail.

Transfrontalier (ou navetteur) : résident français déclarant travailler à l'étranger. La fréquence (quotidienne, hebdomadaire…) n'est pas observée.

Zone d'emploi : espace géographique à l'intérieur duquel la plupart des actifs résident et travaillent. Effectué conjointement par l'Insee et les services statistiques du Ministère en charge du travail, le découpage en zones d'emploi constitue une partition du territoire adaptée aux études locales sur l'emploi et son environnement. Les déplacements domicile-travail constituent la variable de base pour la détermination de ce zonage.