Le commerce de détail en Europe Diversité et convergence des tissus commerciaux

Claire de Kermadec et Gwennaël Solard, division Commerce, Insee

Le niveau de vie, les habitudes de consommation ainsi que les différences d’environnements culturel, économique et législatif modèlent aujourd’hui des paysages commerciaux contrastés au sein de l’Union européenne et façonnent des attentes diversifiées de la clientèle. Au Sud, les marchés sont les plus atomisés et le commerce alimentaire spécialisé demeure très présent. À l’Est, la croissance du chiffre d’affaires est la plus rapide entre 2000 et 2006. Elle est en revanche plus modérée sur les cinq marchés les plus importants : Royaume-Uni, Allemagne, France, Italie et Espagne. La structure commerciale des marchés situés à l’est de l’Europe tend à se rapprocher progressivement de celles des pays du nord ou du sud.

Les entreprises du commerce de détail de l'Union européenne réalisent un chiffre d'affaires de 2 271 milliards d'euros en 2006

En 2006, au sein de l’Union européenne, 3,8 millions d’entreprises exercent une activité dans le commerce de détail. Elles emploient 17,4 millions de personnes et réalisent un chiffre d’affaires de 2 271 milliards d’euros. Elles contribuent pour 7,4 % à la valeur ajoutée des activités marchandes non financières, cette part étant comprise pour la plupart des pays entre 5 % et 9 %. La part du commerce de détail dans l’emploi est plus forte : 13 % en moyenne, mais plus de 16 % au Royaume-Uni et plus de 20 % pour Chypre et la Grèce. Les contrastes du paysage commercial européen résultent de multiples facteurs, comme la taille et la dynamique des marchés, mais aussi de facteurs sociodémographiques pouvant agir dans des sens opposés : certains comme la concentration urbaine ou la densité démographique ont tendance à densifier le tissu commercial ; d’autres comme le taux d’équipement en automobiles des ménages favorisent une moindre densité commerciale.

Un commerce plus atomisé dans le sud de l’Europe

En Allemagne et au Royaume-Uni, le nombre moyen d’entreprises du commerce de détail pour 10 000 habitants est relativement faible, un peu plus de 30 contre 75 en moyenne dans l’Union européenne. Ces entreprises sont en revanche assez grandes ; elles occupent en moyenne 15 personnes au Royaume-Uni, contre un peu plus de 6 personnes pour l’ensemble de l’Europe. À l’opposé, l’Espagne et l’Italie, avec un maillage commercial relativement développé, comptent autour de 120 entreprises pour 10 000 habitants mais leur taille est plus faible (trois personnes en moyenne). La France est dans une situation intermédiaire, avec près de 70 entreprises pour 10 000 habitants, ces entreprises employant en moyenne quatre personnes (graphique 1).

De façon plus générale, les petites structures prédominent dans le sud de l’Europe (Chypre, Espagne, Italie, Grèce, Portugal).

Ces contrastes se retrouvent dans la plus ou moins grande implantation de petits commerces alimentaires spécialisés, tels que les boucheries-charcuteries, les poissonneries ou les primeurs, lesquels s’opposent à de plus grands commerces comme ceux de l’alimentaire non spécialisé que sont les supérettes ou les grandes surfaces alimentaires. Dans les pays où les marchés sont les plus concentrés, le nombre de commerces alimentaires spécialisés est relativement faible : de 4 à 5 entreprises pour 10 000 habitants au Royaume-Uni et en Allemagne, et 2 entreprises pour 10 000 habitants en Finlande. À l’opposé, ce taux atteint 27 commerces alimentaires spécialisés pour 10 000 habitants en Grèce et en Espagne et 29 au Portugal (graphique 2), où le tissu est plus atomisé.

Une partition des marchés européens en trois groupes a été réalisée à partir de leur taille et de leur dynamique (carte 1).

Graphique 1 – Taille et densité des entreprises dans le commerce de détail en Europe en 2006

  • Note : données manquantes pour la Bulgarie et Malte.
  • Lecture : en France, il existe 69 entreprises dans le commerce de détail pour 10 000 habitants ; en moyenne, il y a 4 personnes employées par entreprise.
  • Sources : Eurostat, traitement Insee.

Carte 1 – Partition des pays de l’UE selon la dynamique des marchés de 2000 à 2006, et contribution à la valeur ajoutée du commerce de détail en Europe en 2006

  • Marchés à forte croissance : le chiffre d’affaires du commerce de détail croît de plus de 7 % par an entre 2000 et 2006, croissance médiane de l'Union européenne ; leur contribution à la valeur ajoutée européenne du commerce de détail est inférieure à 5 %.
  • Marchés de taille importante : leur contribution à la valeur ajoutée est supérieure à 10 % ; le chiffre d'affaires croît en moyenne de 4 % par an sur ces marchés.
  • Marchés intermédiaires : le chiffre d'affaires croît de moins de 7 % par an ; leur contribution à la valeur ajoutée est inférieure à 5 %.
  • Malte : données manquantes.
  • Sources : Eurostat, traitement Insee.

Graphique 2 – Les cinq pays en tête de l'Union européenne pour la densité de commerces alimentaires spécialisés en 2006

  • Sources : Eurostat, traitement Insee.

Royaume-Uni, Allemagne, France, Italie et Espagne : 75 % de la valeur ajoutée

Dans cinq pays, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne, les marchés sont de taille importante. Chacun d’entre eux contribue pour plus de 10 % à la valeur ajoutée du commerce de détail de l’Union européenne (graphique 3). Ensemble, ils réalisent 75 % de cette valeur ajoutée et regroupent les deux tiers de la population européenne ayant un emploi. Le taux de croissance moyen du chiffre d’affaires de leurs détaillants est plus faible que celui de l’Union européenne, autour de 4 % par an entre 2000 et 2006.

Les marchés intermédiaires ont une croissance modérée et sont de taille plus modeste. Ils réalisent 18 % de la valeur ajoutée du commerce de détail européen. Dans ces pays, la croissance annuelle moyenne du chiffre d’affaires du commerce de détail sur la période 2000-2006 n’excède pas 7 %.

Graphique 3- – Les cinq premières contributions à la valeur ajoutée et au nombre de personnes occupées du commerce de détail dans l’Union européenne en 2006

  • Sources : Eurostat, traitement Insee.

Des marchés en forte croissance dans l’est de l’Europe

Les pays européens dans lesquels le chiffre d’affaires des détaillants croît le plus fortement entre 2000 et 2006 sont essentiellement situés à l’Est. La plupart sont entrés dans l’Union européenne récemment, en 2004 ou 2007 : la Hongrie, la Slovaquie, la Roumanie, l’Estonie, la Lituanie, la Lettonie, la Slovénie, la République tchèque et la Bulgarie. Ces pays à forte croissance, où vit plus de 20 % de la population européenne, réalisent près de 8 % de la valeur ajoutée du commerce de détail de l’Union européenne. Les marchés y sont de taille modeste, mais la croissance du chiffre d’affaires des détaillants y est très forte : 11,7 % en moyenne par an sur la période 2000-2006, et même près de 16 % pour la Slovaquie.

Dans ces pays, 12,4 % des personnes ayant un emploi dans l’ensemble des activités marchandes non financières travaillent dans le commerce de détail, soit la moyenne de l’Union européenne.

Convergence des tissus commerciaux de l’est de l’Europe vers ceux des autres pays européens

Sur les dernières années, les tissus commerciaux de ces pays se transforment et tendent à se rapprocher de ceux du reste de l’Union européenne. L’internationalisation des enseignes y contribue, ainsi que l’évolution des modes de consommation. Au début des années 2000, les détaillants des pays de l’Est réalisaient un chiffre d’affaires assez bas et la densité de commerces alimentaires spécialisés était faible. En 2006, ces pays ne forment plus un ensemble aussi homogène (encadré 1). L’Estonie, la Slovaquie, la Lettonie et la Slovénie ont un paysage commercial qui se rapproche de celui du nord de l’Europe, avec un commerce concentré (encadré 2). À l’inverse, la Roumanie, la Lituanie et la Hongrie ont une plus grande proximité avec les pays du sud de l’Europe : un commerce très atomisé, composé de nombreuses entreprises ocupant un effectif restreint (carte 2).

Carte 2 – Convergence des pays de l’est de l’Europe vers les autres pays européens

  • Lecture : la Roumanie est un des pays dont le paysage commercial se rapproche de celui du sud de l'Europe.
  • Sources : Eurostat, traitement Insee.

Encadrés

Classifications ascendantes hiérarchiques

Les méthodes de classification permettent de regrouper des observations (ici, des pays) qui ont des caractéristiques proches. Dans cette étude, plusieurs classifications ascendantes hiérarchiques ont été effectuées dans le but de déterminer des similarités entre les différents pays européens, ceci sur plusieurs années. Il s’agit d’analyser vers quels modèles tend le tissu commercial des pays de l’est de l’Europe : commerce atomisé, commerce concentré, autre modèle… Dans les classifications, le critère de Ward a été utilisé, ce qui signifie que la classification ascendante hiérarchique maximise la variance inter-classes et minimise la variance intra-classes.

Ces classifications ont été effectuées sur l’année 2000 et sur l’année 2006 et portent sur tous les pays de l’Union européenne, à l’exception de la Belgique, la Bulgarie, la Grèce et Malte dont les données sont manquantes.

Sept variables discriminantes ont servi aux classifications :

− le chiffre d’affaires moyen des entreprises du commerce de détail par entreprise ;

− le chiffre d’affaires moyen des entreprises du commerce de détail par habitant ;

− la valeur ajoutée moyenne des entreprises du commerce de détail par habitant ;

− le nombre d’entreprises du commerce de détail par habitant ;

− le nombre de personnes occupées par entreprise du commerce de détail ;

− le nombre de commerces alimentaires spécialisés par habitant ;

− le nombre d’entreprises individuelles du commerce de détail par habitant.

Ces variables reflètent en particulier la taille des acteurs commerciaux (par exemple en chiffre d’affaires ou en emploi) et leur concentration, tout en gommant l’effet de la taille des pays.

Mesurer la convergence des différents marchés

La vitesse de convergence des différents marchés de l’est de l’Europe vers les modèles européens qui prédominent est appréciée par l’évolution de leur « distance » aux autres pays. Pour cela, deux groupes sont formés :

− pays du Nord : Allemagne, Autriche, Irlande, Pays-Bas, Danemark, Finlande, France, Suède, Luxembourg et Royaume-Uni ;

− pays du Sud : Chypre, Espagne, Portugal et Italie.

Les classifications ascendantes hiérarchiques (encadré 1) fournissent une mesure de « distance » (distance de Ward) entre chacun des marchés de l’est de l’Europe et les centres de gravité de ces deux groupes, en 2000 et en 2006 (tableaux 1 et 2).

La  « distance » entre les pays de l’Est se rapprochant des pays du Nord (Slovénie, Estonie, Lettonie, Slovaquie) et les pays du Nord s’est fortement réduite entre 2000 et 2006 (tableau 1). Elle a diminué de 24 % pour la Slovénie. La Slovaquie est parmi ces quatre pays celui qui est le plus éloigné des pays du Nord. Néanmoins, elle est beaucoup plus proche des pays du Nord que des pays du Sud (3,1 contre 4,6). Les autres pays de l’Est (tableau 2) se sont rapprochés des pays du Sud. La « distance » entre la Hongrie et les pays du Sud s’est considérablement réduite : − 58 %. La Pologne et la République tchèque, déjà très proches des pays du Sud en 2000, s’en rapprochent un peu plus en 2006.

Tableau 1 – « Distance » entre certains pays de l'est de l'Europe et les pays du Nord et ceux du Sud

« Distance » entre certains pays de l'est de l'Europe et les pays du Nord et ceux du Sud
Pays « Distance » aux pays du Nord en 2000 « Distance » aux pays du Nord en 2006 Évolution de la « distance » aux pays du Nord entre 2000 et 2006 « Distance » aux pays du Sud en 2006
Slovénie 2,6 2,0 − 24 % 3,5
Estonie 3,2 2,8 − 13 % 4,6
Lettonie 3,4 2,9 − 15 % 3,7
Slovaquie 3,8 3,1 − 19 % 4,6
  • Sources : Eurostat, traitement Insee.

Tableau 2 – « Distance » entre d'autres pays de l'est de l'Europe et les pays du Sud et ceux du Nord

« Distance » entre d'autres pays de l'est de l'Europe et les pays du Sud et ceux du Nord
Pays « Distance » aux pays du Sud en 2000 « Distance » aux pays du Sud en 2006 Évolution de la « distance » aux pays du Sud entre 2000 et 2006 « Distance » aux pays du Nord en 2006
République tchèque 2,5 2,2 − 10 % 4,0
Hongrie 5,5 2,3 − 58 % 3,6
Pologne 2,5 2,4 − 4 % 3,8
Lituanie 4,2 3,0 − 28 % 4,1
Roumanie 3,5 3,2 − 9 % 3,7
  • Sources : Eurostat, traitement Insee.

Sources

Les données recueillies par l’Office statistique européen Eurostat et relatives aux entreprises sont collectées en vertu du règlement SBS (CE, Euratom) n° 58/97 du Conseil du 20 décembre 1996 relatif aux statistiques structurelles sur les entreprises. Ce règlement régit la transmission des données à Eurostat à compter de l’année de référence 1995 et s’applique à toutes les activités marchandes des sections C à K de la Nace rév. 1.1 (industrie, production et distribution d’électricité, de gaz et d’eau, construction, commerce, hôtels et restaurants, transports et communications, activités financières, immobilier, location et services aux entreprises). Ce règlement précise quels sont les concepts adoptés, afin d’assurer une comparabilité des données.

En théorie, selon un règlement statistique européen de 1993, l’entreprise correspond à la plus petite combinaison d’unités légales qui constitue une unité organisationnelle de production de biens ou de services jouissant d’une certaine autonomie de décision, notamment pour l’affectation de ses ressources courantes. Une entreprise exerce son activité dans un ou plusieurs lieux (magasins pour le commerce). En pratique, la notion d’entreprise retenue est le plus souvent l’unité légale (société ou entreprise individuelle). Ce faisant, on sous-estime la concentration économique du secteur du commerce de détail, lequel est largement organisé sous la forme de groupes de sociétés ou de réseaux d’enseignes (groupements coopératifs ou franchise).