Changer de groupe social en cours de carrièreDavantage de mobilité depuis les années quatre-vingt

Olivier Monso, division Emploi, Insee

Les changements de groupe socioprofessionnel en cours de carrière sont plus fréquents qu’au début des années quatre-vingt. Si les individus atteignent plus fréquemment un groupe plus élevé dans la hiérarchie sociale, ils connaissent aussi plus souvent des déclassements. Les promotions sont plus courantes chez les hommes et chez les travailleurs partant du bas de l’échelle sociale (ouvriers et employés non qualifiés). Les déclassements concernent avant tout le haut de l’échelle sociale, et interviennent souvent à la suite d’un passage par le chômage ou l’inactivité.

Changer de groupe social en changeant de profession

La mobilité professionnelle désigne ici, pour une personne ayant travaillé à deux dates données à cinq ans d’intervalle, un changement de profession entre ces deux dates entraînant un changement de groupe socioprofessionnel. En changeant de groupe, une personne peut modifier sa position sociale de trois façons : la mobilité ascendante lui permet d’accéder à un groupe plus élevé dans la hiérarchie sociale (par exemple un employé devient cadre), la mobilité descendante la fait passer dans un groupe moins élevé, enfin la mobilité horizontale la maintient dans un groupe de même niveau. L’étude de cette mobilité sera limitée aux personnes âgées de 30 à 54 ans en fin de période, et son évolution sera calculée entre trois périodes 1980-1985, 1988-1993 et 1998-2003.

Changer de groupe social est de plus en plus fréquent

Sur les 17 millions d’individus âgés de 30 à 54 ans en 2003 et qui avaient un emploi en 1998,  un peu plus de 15 millions ont également un emploi en 2003. Parmi ces derniers, 3 millions ont changé de groupe socioprofessionnel (un sur cinq) entre 1998 et 2003, les hommes ayant changé plus fréquemment que les femmes (respectivement, 21 % et 17 %). Entre 1980 et 1985, seule une personne sur huit avait changé de groupe (14 % des hommes et 11 % des femmes). Ces résultats peuvent être interprétés comme un développement de la mobilité professionnelle, mais ils pourraient aussi s’expliquer par des frontières plus floues entre les groupes sociaux.

La conjoncture n’est pas neutre : la faible mobilité au début des années quatre-vingt est allée de pair avec une forte hausse du chômage. La hausse de la mobilité féminine s’est manifestée surtout dans la seconde moitié des années quatre-vingt, alors que celle de la mobilité masculine s’est poursuivie jusqu’au tournant des années 2000. La meilleure conjoncture de la fin des années quatre-vingt-dix semble donc surtout avoir profité aux hommes.

Chez les hommes, la mobilité progresse à tous les âges mais c’est entre 30 et 34 ans que cette hausse est la plus forte (graphique 1) : dans cette tranche d’âge, entre 1998 et 2003, un actif sur trois a changé de groupe social, contre un sur cinq entre 1980 et 1985. Cette forte hausse est sans doute le signe, pour les jeunes, de recrutements effectués de plus en plus souvent en dessous du niveau de compétence, ces déclassements étant compensés ensuite par des promotions vers des métiers plus en accord avec la formation initiale. Ceci est également vérifié chez les femmes mais, pour celles-ci, la mobilité au-delà de 35 ans se tasse très nettement sur la période 1998-2003 par rapport à 1988-1993. Comme lors des périodes précédentes, les 30-34 ans sont ceux dont la mobilité socioprofessionnelle est la plus forte, la mobilité décroissant ensuite avec l’âge. Dans la tranche d’âge 50-54 ans, il n’y a plus qu’un homme sur sept et une femme sur huit, qui ont changé de groupe social entre 1998 et 2003. Quel que soit leur âge, les femmes changent moins souvent de groupe social que les hommes.

La mobilité se développe dans la plupart des groupes socioprofessionnels (graphique 2). Les groupes sociaux les moins mobiles restent les agriculteurs et les cadres et professions intellectuelles supérieures (dénommés par la suite sous le terme « cadres »), hommes ou femmes. Pour les agriculteurs, ceci peut d’abord s’interpréter par la spécificité de la profession, et aussi par une forte proportion de travailleurs âgés. La faible mobilité des cadres résulte notamment de leur position dans la hiérarchie sociale : par définition, il n’y a pour eux pas de promotion possible, seulement des déclassements (cf. infra). Les groupes que les hommes quittent le plus sont les deux groupes d’emplois non qualifiés (ouvriers ou employés), dans lesquels les taux de départ (23 % dans les années quatre-vingt pour chacun) ont atteint respectivement 37 % et 40 % sur la période 1998-2003. Les femmes quant à elles quittent plus souvent les groupes d’ouvrières (qualifiées ou non qualifiées) ; cette mobilité qui avait beaucoup augmenté dans les années quatre-vingt est restée au même niveau par la suite (entre 25 % et 30 %).

Graphique 1 – Les jeunes sont les plus mobiles

  • Lecture : 32 % des hommes âgés de 30 à 34 ans, en emploi en 1998 et en 2003, ont changé de groupe socioprofessionnel entre ces deux dates.
  • Champ : personnes âgées de 30 à 54 ans au 31 décembre de l'année de l'enquête, en emploi cinq ans avant l'enquête et au moment de l'enquête.
  • Source : Enquêtes FQP 1985, 1993 et 2003, Insee.

Graphique 2 – Les passages d'un groupe social à un autre sont plus nombreux

  • Lecture : 4 % des hommes âgés de 30 à 54 ans, agriculteurs en 1980 et ayant un emploi en 1985, ont changé de groupe socioprofessionnel entre ces deux dates.
  • Champ : personnes âgées de 30 à 54 ans au 31 décembre de l'année de l'enquête, en emploi cinq ans avant l'enquête et au moment de l'enquête.
  • Source : Enquêtes FQP 1985, 1993 et 2003, Insee.

Davantage de promotions chez les hommes et les non-qualifiés

Les agriculteurs et autres indépendants étant difficiles à classer dans une hiérarchie des groupes socioprofessionnels, on se limitera aux groupes de salariés (ou constitués très majoritairement de salariés), en leur appliquant un classement a priori qui s’appuie sur des critères tels que le revenu, la position hiérarchique ou encore le niveau de qualification. Selon ce classement , la fréquence des mobilités ascendantes est plus élevée au début des années 2000 qu’au début des années quatre-vingt, quel que soit le groupe socioprofessionnel de départ(tableau 1) : ainsi, 29 % des hommes ouvriers non qualifiés en 1998 et ayant un emploi en 2003 (à l’exclusion des individus devenus agriculteurs ou indépendants) ont connu une mobilité ascendante entre ces deux dates. Ils n’étaient que 19 % entre 1980 et 1985. Quelle que soit la période, la mobilité ascendante reste plus fréquente lorsqu’on part du bas de la hiérarchie sociale (ouvriers et employés non qualifiés). La promotion des femmes reste plus rare, y compris à groupe socioprofessionnel d’origine identique, notamment dans les emplois peu qualifiés : alors que près de un homme sur trois qui occupait un emploi non qualifié en 1998 a bénéficié d’une promotion en 2003 (qu’il s’agisse des ouvriers ou des employés) ce n’est le cas que d’une femme sur sept ou huit chez les employées ou les ouvrières non qualifiées. À l’exemple d’une secrétaire promue secrétaire de direction, un tiers des flux de mobilité ascendante est lié, chez les femmes, aux passages de professions d’employée qualifiée à des professions intermédiaires, en particulier dans les domaines administratifs et commerciaux du secteur privé, ce qui atteste de la persistance d’une « filière administrative » de promotion. Chez les hommes, l’importance numérique des flux menant des professions d’ouvrier non qualifié à celles d’ouvrier qualifié, et des professions d’ouvrier qualifié aux professions intermédiaires (notamment les évolutions de carrière vers des postes de technicien ou de contremaître), qui ensemble représentent une promotion sur trois, montre que la « filière technique » de promotion continue d’occuper un rôle notable dans les trajectoires de mobilité masculine. Enfin, à l’image d’un ouvrier qualifié du bâtiment devenu artisan maçon, les hommes ouvriers qualifiés sont toujours les plus nombreux à passer vers le groupe des artisans, commerçants et chefs d’entreprise (80 000 individus entre 1998 et 2003, soit 3 % des ouvriers qualifiés en 1998). Le passage vers le non-salariat reste encore une filière de mobilité essentiellement masculine.

Une partie de la mobilité peut s’interpréter à travers les déformations des structures économiques à l’intérieur de chacune des périodes considérées. Ainsi, les mouvements de promotion vers les cadres doivent être interprétés au regard de la hausse de la part des cadres dans la population en emploi. En faisant l’hypothèse que les répartitions par groupes d’origine et d’arrivée seraient restées les mêmes en 1998 et en 2003 qu’en 1980 et 1985, le taux de mobilité ascendante ainsi recalculé est souvent inférieur au taux constaté, ce qui semble indiquer que les modifications de la structure sociale expliquent en partie, mais en partie seulement, la fréquence plus élevée des promotions.

Tableau 1 – La mobilité ascendante est plus fréquente

La mobilité ascendante est plus fréquente
Groupe socioprofessionnel en début de période Hommes Femmes
Proportion (%) Nombre (milliers) Proportion (%) Nombre (milliers)
Professions intermédiaires 1980-1985 8,2 129 3,9 41
1998-2003 12,8 275 7,6 128
1998-2003 (calculé) 10,9 233 6,2 104
Employés qualifiés 1980-1985 14,5 87 7,6 102
1998-2003 18,6 136 12,0 223
1998-2003 (calculé) 16,5 121 10,9 202
Ouvriers qualifiés 1980-1985 5,4 117 4,5 7
1998-2003 9,5 221 5,1 13
1998-2003 (calculé) 7,7 180 5,1 13
Employés non qualifiés 1980-1985 16,1 29 8,7 60
1998-2003 30,5 107 12,4 166
1998-2003 (calculé) 29,7 105 12,5 167
Ouvriers non qualifiés 1980-1985 18,8 162 7,8 39
1998-2003 29,0 214 13,5 45
1998-2003 (calculé) 25,7 190 11,2 38
  • Lecture : 8,2 % des hommes âgés de 30 à 54 ans, exerçant une profession intermédiaire en 1980, et encore en emploi en 1985 (hors agriculteurs et artisans, commerçants et chefs d'entreprise) sont dans un groupe socioprofessionnel de statut plus élevé (ici, il ne peut s'agir que du statut de cadre) en 1985, ce qui représente 129 000 personnes sur le champ considéré. Entre 1998 et 2003, cette proportion est de 12,8 %. Lorsqu'on calcule les taux de mobilité de la période 1998-2003, à structures des groupes socioprofessionnels identiques à celles de 1980 et 1985, la proportion de mobilités ascendantes est de 10,9 %.
  • Champ : personnes âgées de 30 à 54 ans au 31 décembre de l'année de l'enquête, en emploi cinq ans avant l'enquête et au moment de l'enquête (hors agriculteurs et artisans, commerçants et chefs d'entreprise).
  • Source : Enquêtes FQP 1985, 1993 et 2003, Insee.

On peut aussi descendre dans l’échelle sociale...

Accéder plus fréquemment à des positions plus élevées n’exclut pas les parcours inverses, et d’ailleurs ces derniers sont également devenus plus nombreux. Entre 1980 et 1985, les déclassements étaient encore très rares (tableau 2) mais leur poids a plus que doublé depuis. Ainsi, la proportion de cadres et professions intellectuelles supérieures âgés de 30 à 54 ans et ayant connu une mobilité descendante qui n’était que de 2 % entre 1980 et 1985 est passée à 8 % pour les hommes et 9 % pour les femmes entre 1998 et 2003. Pour un groupe de départ donné, hommes et femmes connaissent des déclassements dans des proportions similaires, à l’exception notable des ouvrières qualifiées, parmi lesquelles une femme sur dix a connu un déclassement entre 1998 et 2003 (contre un ouvrier qualifié sur vingt) : il s’agit principalement de femmes travaillant dans l’industrie qui, touchées par la diminution de l’emploi industriel, ont migré vers un emploi dans les services à un niveau de qualification inférieur (aide ménagère...). Pour les hommes, les déclassements s’opèrent notamment entre les cadres et les professions intermédiaires (un cinquième des flux totaux de mobilité descendante), et pour les femmes entre les professions intermédiaires et les employées qualifiées (un tiers des flux). À structures équivalentes à celles de la période 1980-1985, la mobilité descendante ainsi calculée entre 1998 et 2003 serait encore plus élevée que la mobilité descendante observée, ce qui traduit le fait que la hausse de la qualification des emplois a freiné les mouvements de mobilité descendante.

Ces passages ne sont pas toujours directs mais intègrent souvent une interruption d’activité : par exemple, parmi les cadres ayant connu au moins un épisode de chômage ou d’inactivité entre 1998 et 2003, la proportion de cadres qui ont été déclassés est trois fois plus élevée et atteint 26 % chez les hommes et 28 % chez les femmes. Le poids du chômage dans les parcours professionnels pourrait ainsi expliquer la hausse de la proportion de mobilités descendantes, qui constitueraient un moyen de conserver un emploi ou bien, pour les chômeurs, d’en retrouver un plus rapidement.

Tableau 2 – La mobilité descendante n'est plus un phénomène marginal

La mobilité descendante n'est plus un phénomène marginal
Groupe socioprofessionnel en début de période Hommes Femmes
Proportion (%) Nombre (milliers) Proportion (%) Nombre (milliers)
Cadres 1980-1985 2,1 19 1,6 5
1998-2003 8,2 112 9,3 68
1998-2003 (calculé) 9,7 133 11,5 84
Professions intermédiaires 1980-1985 3,8 60 3,3 35
1998-2003 8,6 184 7,8 132
1998-2003 (calculé) 10,4 223 8,5 143
Employés qualifiés 1980-1985 2,0 12 2,6 35
1998-2003 3,4 25 4,3 80
1998-2003 (calculé) 3,9 29 4,3 80
Ouvriers qualifiés 1980-1985 3,5 76 8,3 14
1998-2003 4,7 109 11,8 29
1998-2003 (calculé) 5,1 119 13,4 33
Ensemble 1980-1985 3,2 167 3,1 88
1998-2003 6,6 431 6,8 309
1998-2003 (calculé) 7,4 487 7,1 321
  • Lecture : 2,1 % des hommes âgés de 30 à 54 ans, exerçant une profession de cadre en 1980 et encore en emploi en 1985 (hors agriculteurs et artisans, commerçants et chefs d'entreprise) sont dans un groupe socioprofessionnel de statut moins élevé en 1985, ce qui représente 19 000 personnes sur le champ considéré. Sur 1998-2003, cette proportion est de 8,2 %. Lorsqu'on calcule les taux de mobilité de la période 1998-2003, à structures des groupes socioprofessionnels identiques à celles de 1980 et 1985, la proportion de mobilités descendantes est de 9,7 %.
  • Champ : personnes âgées de 30 à 54 ans au 31 décembre de l'année de l'enquête, en emploi cinq ans avant l'enquête et au moment de l'enquête (hors agriculteurs et artisans, commerçants et chefs d'entreprise).
  • Source : Enquêtes FQP 1985, 1993 et 2003, Insee.

Encadré

L’échantillon démographique permanent, une autre source pour l’analyse de la mobilité

L’échantillon démographique permanent (EDP) est une base de données individuelles, longitudinale, appuyée sur chaque recensement effectué entre 1968 et 1999. Elle permet notamment d’étudier les changements de groupes sociaux d’un même individu entre deux recensements (c’est-à-dire sur une période de sept à neuf ans selon les recensements). Elle présente l’avantage sur FQP de ne pas occasionner de biais de mémoire, mais dispose de moins d’informations pour coder la profession (pour 1982, on ne peut par exemple pas reconstruire la distinction employés qualifiés / non qualifiés). Les analyses effectuées à partir de l’EDP confortent l’essentiel des résultats donnés dans cette étude, à l’exception notable de la mobilité des personnes occupant une profession intermédiaire (en hausse avec FQP entre les périodes 1980-1985 et 1998-2003, mais en diminution avec l’EDP entre les périodes 1982-1990 et 1990-1999). Ceci est à relier au flou autour des frontières de cette catégorie.

Sources

Les données sont issues des enquêtes sur la formation et la qualification professionnelle (FQP) de 1985, 1993 et 2003. Ces enquêtes ont des questions communes sur la situation professionnelle actuelle de l’enquêté et sur sa situation cinq ans auparavant. Elles permettent donc d’observer les changements professionnels sur trois périodes de cinq ans : 1980-1985, 1988-1993 et 1998-2003.

Définitions

Groupe socioprofessionnel : les groupes utilisés sont issus de la nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles (PCS-2003) en six classes : – agriculteurs ; – artisans, commerçants et chefs d’entreprise ; – cadres et professions intellectuelles supérieures ; – professions intermédiaires ; – employés ; – ouvriers. On passe à huit classes en distinguant les ouvriers qualifiés, les ouvriers non qualifiés, les employés qualifiés et les employés non qualifiés (cette dernière distinction appliquant la typologie d’Olivier Chardon - bibliographie). Dans cet article, sont nommés « groupes socioprofessionnels » les huit groupes ainsi obtenus.

Mobilité professionnelle : elle correspond ici au changement de groupe social en cinq ans d’une personne active occupée en début et fin de période. Par convention, la hiérarchie des groupes sociaux est la suivante  : cadres et professions intellectuelles supérieures, professions intermédiaires, employés et ouvriers qualifiés, employés et ouvriers non qualifiés. Des analyses tenant compte des personnes sans emploi à l’une de ces dates (qui pourraient être soumises à de telles mobilités) conduisent à des résultats qualitativement inchangés.

Pour en savoir plus

Alonzo Philippe et Chardon Olivier (2006), « Quelle carrière professionnelle pour les salariés non qualifiés ? », Données sociales, Insee.

Amossé Thomas (2003), « Interne ou externe, deux visages de la mobilité professionnelle », Insee Première n° 921.

Baraton Manuella (2006), « De la difficulté à devenir cadre par promotion », Insee Première n° 1062.

Chapoulie Simone (2000), « Une nouvelle carte de la mobilité professionnelle », Économie et Statistique n° 331, Insee.