L'industrie manufacturière en 2005 Stagnation malgré la croissance mondiale

Céline Thévenot, division Comptes et études de l'industrie, Insee

En 2005, la production de l'industrie manufacturière française marque le pas. Elle augmente de 0,3 % en moyenne annuelle, après 2,0 % en 2004 : la reprise qui se profilait depuis mi-2003 ne se concrétise pas au cours de l'année. Dans un contexte de croissance mondiale dynamique, les exportations de produits manufacturés ne tirent pas totalement profit de l'embellie. De leur côté, les importations en produits manufacturés progressent fortement. Les ventes de l'industrie française occupent sur le marché domestique une place déclinante, et perdent du terrain face à la concurrence étrangère. Autre incidence de la croissance mondiale : les prix de l'énergie et des matières premières augmentent. La répercussion sur les prix industriels est cependant modérée. Début 2006, la production industrielle rebondit, grâce à une accélération des exportations. Sous l'effet de la reprise allemande et de la progression générale de la demande extérieure, les exportations de produits manufacturés renouent avec un taux de croissance élevé.

La production manufacturière marque une pause

La production manufacturière stagne en 2005, avec une croissance de 0,3 % (graphique 1). Elle s'infléchit de façon inégale dans les quatre branches de l'industrie manufacturière (automobile, biens intermédiaires, biens d'équipement et biens de consommation). Le repli est net dans l'industrie automobile, dont la production en France diminue de 3,6 %. Cette baisse s'explique en partie par des transferts de production à l'étranger. Mais les constructeurs français ont aussi perdu des parts de marché en 2005 sur le marché européen et sur le marché intérieur. Les biens intermédiaires (chimie, métallurgie…), dont la production stagne, sont touchés de plein fouet par la hausse des prix des matières premières. Le ralentissement est beaucoup plus modéré dans les biens d'équipement et de consommation. La production de biens d'équipement (aéronautique, machines-outils) croît de 2,4 %. La filière aéronautique profite en 2005 d'un marché dynamique, avec le lancement de la production d'A380, les livraisons d'Airbus, et le dynamisme des technologies de propulsion, peu consommatrices d'énergie. La production d'équipements mécaniques (moteurs et turbines, pompes et compresseurs…) reste également bien orientée en 2005. Elle bénéficie de la double impulsion de la demande des pays en développement qui s'industrialisent, et de la hausse de l'investissement productif en France. Enfin, la production de biens de consommation (habillement, pharmacie) augmente de 1,9 %, tirée par la croissance de la production pharmaceutique. Avec 6 % de croissance, la filière pharmaceutique consolide sa bonne santé structurelle, et profite d'une demande favorable, en France comme à l'étranger. En revanche, la production des autres biens de consommation (équipement du foyer et de la personne), et notamment de matériel électronique et informatique, suit une pente déclinante.

Graphique 1 – La production manufacturière stagne en 2005

  • Source : comptes trimestriels - base 2000, Insee.

La production domestique concurrencée par les importations

La demande intérieure est favorable en 2005. La consommation des ménages en produits manufacturés est toujours bien orientée (+ 2,8 %), et l'investissement des entreprises est en hausse pour la seconde année consécutive (graphique 2). Ces facteurs constituent un soutien pour la production industrielle française, mais ils profitent également aux importations de biens. La part de marché de l'industrie manufacturière française en France diminue depuis quinze ans. Elle est passée de 70 % au début des années quatre-vingt-dix à 50 % actuellement. Conséquence de l'internationalisation des économies, ce phénomène est commun aux économies développées. À titre de comparaison, l'industrie allemande, en forte croissance, perd aussi des parts de marché intérieur dans les mêmes proportions (graphique 3).

Graphique 2 – Hausse du taux d'investissement* des entreprises en 2005

  • * FBCF en produits manufacturés sur valeur ajoutée (en valeur).
  • Champ : sociétés non financières.
  • Source : comptes nationaux - base 2000, Insee.

Graphique 3 – Pertes de marché intérieur pour l'industrie en France et en Allemagne

  • Les données 2003 à 2005 sont provisoires.
  • Source : OCDE, calculs Insee.

Des exportations en deçà du potentiel offert par la croissance mondiale

La stagnation de la production industrielle s'explique en partie par des performances décevantes à l'exportation. En 2005, les exportations augmentent de 2,5 % en volume, alors que les importations progressent de 6,6 % (graphique 4). Cet écart survient dans un contexte de forte croissance des échanges mondiaux. Il occasionne un déficit commercial en produits manufacturés pour la première fois depuis le début des années quatre-vingt-dix, qui s'élève à 4,4 milliards d'euros en valeur (bibliographie). À titre de comparaison, depuis 2000 les exportations allemandes progressent beaucoup plus vite que les exportations françaises, alors que les importations suivent le même rythme dans les deux pays (graphique 5).

La contre-performance des exportations manufacturières françaises en 2005 est doublement paradoxale. Elle survient dans une période de croissance mondiale, et concerne des produits pour lesquels la demande est en pleine expansion. Mais, en raison de l'orientation géographique du commerce extérieur, les exportations françaises ne bénéficient pas pleinement de la demande mondiale. En effet, elles sont essentiellement orientées vers les pays de la zone euro, où la croissance est relativement peu dynamique (graphique 6). Et c'est vis-à-vis des pays de la zone euro que la balance commerciale se détériore le plus en 2005 (graphique 7). En particulier, elle se dégrade depuis 2003 avec l'Allemagne, l'Irlande et la Belgique. L'Allemagne, dont les exportations sont plus dynamiques, exporte, elle, davantage de produits manufacturés hors de la zone euro, et surtout vers les nouveaux pays membres de l'Union européenne, où une partie de l'appareil productif allemand a été délocalisée. Les exportations allemandes bénéficient également de la bonne tenue des importations françaises.

Graphique 4 – Les exportations en deçà des importations en 2005

  • Source : comptes trimestriels - base 2000, Insee.

Graphique 5 – Échappée des exportations de biens allemandes

  • Source : commerce extérieur Eurostat, calculs Insee.

Graphique 6 – Part de la zone euro et de l'Union européenne hors zone euro depuis 2000 dans les exportations de biens de quelques pays membres

  • Source: commerce extérieur Eurostat, calculs Insee.

Graphique 7 – Le déficit de la France avec la zone euro s'alourdit en 2005

  • Source : Douanes, calculs Insee.

Le paradoxe sectoriel des exportations

La seconde faiblesse des exportations françaises est sectorielle : le déficit se creuse en 2005 dans les biens d'équipement, secteur pour lequel la conjoncture internationale est dynamique. Les échanges internationaux dans cette branche s'accélèrent sous l'effet de l'industrialisation de certains pays en développement et du redressement de l'investissement en 2005 dans les économies développées. Malgré ce contexte, les exportations françaises de biens d'équipement croissent peu par rapport aux importations, et creusent le déficit commercial. Les biens d'équipement constituent un secteur où l'avantage de l'Allemagne par rapport à la France en matière d'exportations manufacturières est marqué (encadré). Le secteur des équipements du foyer (équipement électroménager, matériel audio et télévisuel) est également symptomatique du décalage de l'orientation sectorielle française. L'engouement des ménages pour ces produits dynamise un marché auquel l'offre française peine à répondre et qui suscite en conséquence un important flux d'importations. À ces faiblesses sectorielles s'ajoutent les déficits émanant de secteurs traditionnellement déficitaires : dans la filière textile, la reprise des exportations d'articles d'habillement ne compense pas le rythme soutenu des importations. Le marché national des équipements du foyer est également dominé par les importations. À l'inverse, les exportations de produits pharmaceutiques restent dynamiques, ainsi que celles de produits métallurgiques.

Hausse des coûts, stabilité des prix

Dernière conséquence de la croissance mondiale, les prix du pétrole et des matières premières augmentent depuis 2004. Ce phénomène se traduit par une augmentation du prix des consommations intermédiaires de l'industrie manufacturière de 3,1 % en 2005. Parallèlement, les industriels limitent leurs achats en volume : alors même que la production manufacturière augmente de 0,3 %, les consommations intermédiaires se réduisent de 0,2 %. En bout de chaîne, les industriels limitent aussi les hausses de prix, qui ne dépassent pas 1,8 % en 2005. Les prix de production ne répercutent pas totalement la hausse des prix des matières premières (bibliographie). Les différentes branches industrielles ne sont pas confrontées de la même façon à la hausse du pétrole et des matières premières. Le secteur automobile et les biens intermédiaires, consommateurs de produits métallurgiques, énergétiques et dérivés du pétrole, ressentent lourdement l'impact de la hausse des prix (tableau). Les constructeurs automobiles réduisent leurs achats, et maîtrisent l'augmentation des prix. Les producteurs de biens intermédiaires ont, par nature, plus de difficultés à limiter le recours aux matières premières. Enfin, les producteurs de biens d'équipement et de consommation, moins exposés car faiblement consommateurs de matières premières, stabilisent leurs prix de vente en 2005.

Tableau – Évolution du prix et du volume des consommations intermédiaires et de la production en 2005

Évolution du prix et du volume des consommations intermédiaires et de la production en 2005
en %
Prix des consommations intermédiaires Consommations intermédiaires de la branche (volume) Prix de production Production de la branche (volume)
Industrie manufacturière 3,1 - 0,2 1,8 0,3
Biens de consommation 2,1 0,3 0,0 1,9
Automobile 4,9 - 3,6 2,0 - 3,5
Biens d'équipement 1,6 2,5 0,6 2,4
Biens intermédiaires 3,7 - 0,6 3,3 - 0,4
  • Source : comptes nationaux - base 2000, Insee.

Les exportations retrouvent de la vigueur en 2006

Début 2006, l'ensemble des grandes zones économiques tirent profit de la croissance des échanges mondiaux. L'Allemagne, principal partenaire commercial de la France, entre en phase de reprise. De ce fait, la demande extérieure adressée à la France augmente. Les exportations de biens manufacturés progressent au premier trimestre 2006 et entraînent la production industrielle. De leur côté, les importations de biens manufacturés retrouvent un rythme plus modéré. Cette embellie de la production manufacturière provient essentiellement de la croissance des biens d'équipement. En revanche, le secteur automobile continue de traverser une période conjoncturelle difficile.

Encadré

Des exportations allemandes spécialisées en moyenne-haute technologie

À solde commercial comparable, le commerce extérieur français est spécialisé dans le matériel de transport et la chimie, et le commerce extérieur allemand, dans les machines et équipements et le matériel de transport (graphique). Les exportations allemandes contiennent une plus grande part de produits de moyenne-haute technologie (machines et équipements électriques, matériel de transport, etc.) que les exportations françaises. En revanche, le contenu en produits de haute technologie (aéronautique, pharmacie, etc.) des exportations françaises est plus élevé.

La spécialisation sectorielle n'est qu'une explication possible de l'écart de performance entre les exportations françaises et allemandes. D'autres facteurs sont avancés, parmi lesquels le rattrapage de compétitivité coût et prix de l'Allemagne après la réunification, ou l'effet dit « économie de bazar », l'Allemagne exportant des produits dont une large part a été fabriquée sur des sites étrangers.

Graphique Encadré – Un commerce extérieur plus ciblé en Allemagne qu'en France

  • Lecture : pour calculer les indicateurs de spécialisation par secteurs (indices de Lafay), on se ramène d’abord à une balance commerciale équilibrée. Pour cela, on répartit l’excédent ou le déficit global sur les différents secteurs proportionnellement à l’importance de chaque secteur, mesurée par la somme de ses exportations et de ses importations. Le solde de chaque secteur est ensuite divisé par la somme des importations et des exportations globales pour obtenir son indice de spécialisation. Le calcul est analogue pour les indicateurs par niveau technologique.
  • Source : OCDE (STAN) , calculs Insee.

Sources

Pour la France, les données sont issues des comptes nationaux annuels et trimestriels et des Douanes (commerce extérieur par destination). Les évolutions sont mesurées en volume dans la comptabilité nationale. Les comptes annuels ne sont pas corrigés des jours ouvrables, alors que les comptes trimestriels le sont.

Pour les comparaisons internationales, les données proviennent d'Eurostat et de l'OCDE (base STAN). Elles sont exprimées en valeur.

Définitions

Le champ de l'industrie manufacturière exclut les industries agricoles et alimentaires, l'énergie et la construction. Les données d'Eurostat correspondent néanmoins au champ plus large de l'industrie, incluant les industries agro-alimentaires (IAA).

Le marché intérieur est défini comme la somme de la production nationale et des importations, moins les exportations.

La part de marché d'une industrie sur son territoire correspond au rapport entre la production, exportations déduites, et le marché intérieur.