Sommaire

Introduction

Les deux types d’implantations répondent à des logiques différentes
L’habillement et l’automobile, très concernés par les délocalisations
Les délocalisations peuvent s’accompagner de la conquête de marchés
Beaucoup d’implantations pour conquérir des marchés dans la chimie et la pharmacie
De multiples facteurs déterminent les stratégies d’implantation à l’étranger
L’appartenance à un groupe est déterminante
Des stratégies d’implantation selon la nature des coûts
Les entreprises les plus profitables veulent gagner des marchés étrangers
Pas d’impact significatif du taux de change sur les délocalisations
Les entreprises qui cherchent à innover en produits s’implantent davantage à l’étranger
Qualité des produits et formation, des freins aux délocalisations

Graphiques et tableaux

Délocalisations et autres implantations par secteur
Délocalisations et autres implantations par taille d'entreprise
Les déterminants des implantations à l'étranger

Les encadrés

 Sources et méthodologie
 Mesurer le phénomène de délocalisation

Voir aussi

Nº 246 - mai 2008

      Les implantations à l’étranger des entreprises industrielles françaises
Entre délocalisations et conquête de nouveaux marchés

Emmanuel PLIQUET - Nicolas RIEDINGER

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Entre 2003 et 2005, parmi les entreprises industrielles de dix salariés ou plus, une entreprise sur dix s'est implantée à l'étranger soit en délocalisant son activité soit en implantant de nouveaux sites sans diminuer sa production en France en contrepartie. De multiples facteurs déterminent les stratégies d’implantation extérieure. Toutes choses égales par ailleurs, les grandes entreprises et celles qui appartiennent à un groupe s'implantent plus souvent à l'étranger. Les entreprises peu profitables, soumises à une forte concurrence ou détenues par un groupe étranger délocalisent davantage mais l’appréciation de l’euro n’a pas eu d’impact significatif. Les entreprises qui accordent plus d’importance à la qualité des produits et à l’amélioration des compétences délocalisent moins. Les implantations à l’étranger en vue de conquérir des marchés sont plus fréquentes parmi les entreprises dont la main-d’œuvre est hautement qualifiée et qui mettent l’accent sur le développement de nouveaux produits.

Face aux défis de la mondialisation, de plus en plus d’entreprises s’implantent à l’étranger. Les implantations à l’étranger comprennent les délocalisations et les implantations de nouveaux sites à l’étranger sans réduction d’activité en France en contrepartie. D’après l’enquête « changements organisationnels et technologies de l’information et de la communication » (voir encadré), entre début 2003 et fin 2005, 5 % des entreprises manufacturières de 10 salariés ou plus ont délocalisé une partie de leur activité à l’étranger et 6 % y ont implanté un nouveau site sans réduction d’activité en France.

Les deux types d’implantations répondent à des logiques différentes

Une délocalisation se définit comme le transfert d’une activité initialement réalisée en France vers un pays étranger pour une production identique. Elle a souvent pour objectif la réduction des coûts de production et implique un investissement direct étranger (IDE) dit « vertical » ou éventuellement, avec la notion prise au sens large, le recours à un sous-traitant étranger (voir encadré). Elle s’oppose à l’IDE « horizontal » réalisé dans un but de conquête de marché. Ces deux types d’implantation ne constituent cependant pas des stratégies exclusives l’une de l’autre : un quart des entreprises qui ont délocalisé une partie de leur activité ont également implanté un site à l’étranger sans substitution à de la production réalisée en France.

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L’habillement et l’automobile, très concernés par les délocalisations

Les délocalisations ont particulièrement concerné la filière de l’habillement lors de la période 2003-2005 : 17 % des entreprises du secteur de l’habillement et du cuir et 15 % de celles du secteur textile (voir graphique ci-dessous). Elles s’inscrivent dans un mouvement de déclin de la filière depuis les années soixante-dix. La production, fortement utilisatrice de main-d’œuvre peu qualifiée, s’est largement déplacée vers les pays à bas salaires, laissant en France des activités immatérielles de création, marketing ou négoce.

Cependant, les délocalisations ne concernent pas que des secteurs où l'emploi est peu qualifié. Des industries à relativement haute intensité technologique sont également affectées. En particulier, 17 % des entreprises du secteur automobile ont délocalisé une partie de leur activité pendant la période 2003-2005.

Les délocalisations et autres implantations par secteur d'activité
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Les délocalisations peuvent s’accompagner de la conquête de marchés

Les constructeurs automobiles se sont redéployés dans les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) pour bénéficier de faibles coûts de production mais aussi afin de se situer à proximité de marchés locaux à forte croissance. Cela montre que la distinction entre délocalisation et conquête de nouveaux marchés, quoique souvent pertinente, est parfois simplificatrice.

Les secteurs des composants électriques et électroniques et de la chimie ont également été affectés significativement par les délocalisations. Ces industries sont dominées par de grands groupes multinationaux, dont les établissements filiales sont souvent spécialisées « verticalement ». Cependant, les données utilisées, au niveau des entreprises, ne permettent pas, dans les délocalisations, d’apprécier les poids respectifs des activités de fabrication ou d’assemblage et celles à plus forte valeur ajoutée, comme les centres de recherche et développement. La nature des emplois délocalisés est donc mal connue.

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Beaucoup d’implantations pour conquérir des marchés dans la chimie et la pharmacie

La pharmacie et la chimie sont les industries qui s’implantent le plus à l’étranger pour y conquérir des marchés, avec respectivement 21 % et 18 % d’entreprises concernées. Ces IDE « horizontaux » se dirigent d’abord vers de grands pays développés géographiquement proches : l’Europe de l’Ouest est leur destination principale, devant les PECO et l’Amérique du Nord. Suivent l’industrie des équipements électriques et électroniques, puis celle de l’habillement et du cuir, dont certaines entreprises développent donc une stratégie offensive de conquête de marchés étrangers en parallèle au mouvement général de délocalisation.

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De multiples facteurs déterminent les stratégies d’implantation à l’étranger

Plus de la moitié des grandes entreprises se sont implantées à l’étranger pendant la période 2003-2005, contre une entreprise médiane sur trois et moins d’une PME sur dix (voir graphique ci-dessous). Les grandes entreprises sont plus souvent dans une logique de conquête de marché que de délocalisation de leur production, tandis que ces deux logiques se retrouvent pratiquement dans la même proportion pour les PME.

Les délocalisations et autres implantations par taille d'entreprise

Au-delà du secteur et de la taille, les comportements d’implantation à l’étranger des entreprises peuvent être influencés par de multiples facteurs : origine du capital, performances, environnement ou objectifs stratégiques, notamment dans la recherche d’une meilleure compétitivité par la   réduction des coûts ou l’innovation des produits. Une analyse économétrique a été menée pour isoler les effets de ces différents facteurs, qui souvent se superposent (voir tableau ci-dessous).

Les déterminants des implantations à l'étranger
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L’appartenance à un groupe est déterminante

Les implantations à l’étranger, de quelque nature qu’elles soient, sont plus fréquentes parmi les groupes que parmi les sociétés indépendantes : toutes choses égales par ailleurs, ces dernières ont une probabilité de s’implanter à l’étranger, en vue d’y conquérir des marchés, inférieure de 10 points aux filiales de groupes français et une probabilité de délocaliser inférieure de 5 points. Ces effets, à mettre en regard des proportions d’entreprises dans les deux situations (respectivement 6 % et 5 %), sont donc forts. La plus faible propension à délocaliser des entreprises indépendantes ne signifie pas pour autant qu’elles sont moins affectées par la concurrence internationale. Il se pourrait en effet que, étant moins aptes à réorganiser leurs activités au niveau mondial, elles risquent davantage de disparaître lorsque la concurrence est trop forte.

La nationalité des têtes de groupes influe aussi. Toutes choses égales par ailleurs, les filiales de groupes français délocalisent moins que celles sous contrôle étranger. Ce résultat pourrait suggérer que les groupes privilégient les pays d’où sont issus leurs capitaux : lorsqu’ils rationalisent leur activité, les groupes garderaient plus souvent les unités de leur pays d’origine. À l’inverse, les sociétés sous contrôle français s’implantent davantage à l’étranger pour y conquérir des marchés que les filiales de groupes étrangers (avec une probabilité de près de 5 points supérieure). En effet, ces derniers cherchent d’abord à pénétrer le marché français.

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Des stratégies d’implantation selon la nature des coûts

La recherche de moindres coûts incite significativement aux délocalisations et autres implantations, avec cependant des logiques différentes. Si délocaliser a souvent pour finalité de réduire la masse salariale, les implantations réalisées dans une optique horizontale ont plus souvent comme objectif de faire l’économie de coûts de transport par rapport à une stratégie d’exportation. Présentant aussi l’avantage de réduire les délais, elles sont en outre plus fréquentes, toutes choses égales par ailleurs, parmi les entreprises pour lesquelles les délais importent le plus. Enfin, ces IDE horizontaux sont également favorisés par un haut niveau de qualification (approché ici par le salaire moyen par employé).

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Les entreprises les plus profitables veulent gagner des marchés étrangers

La profitabilité (résultat net rapporté au chiffre d’affaires) a un impact différencié sur les entreprises qui délocalisent et sur celles qui s’implantent à l’étranger pour conquérir de nouveaux marchés. Toutes choses égales par ailleurs, les premières étaient, au départ, plus souvent moins profitables que la moyenne. Délocaliser apparaît donc comme une stratégie plutôt défensive de réaction à de mauvais résultats économiques. L’effet de la profitabilité, quoique statistiquement significatif, n’est toutefois pas massif : une augmentation de ce taux de 1 point entraîne une baisse de la probabilité de délocaliser de 0,3 point.

À l’inverse, les entreprises qui s’implantent à l’étranger pour y conquérir des marchés étaient initialement plus fréquemment profitables que la moyenne. Deux explications, au moins, peuvent être avancées. Un profit élevé reflète en général une forte productivité, qui permet d’être compétitif sur les marchés étrangers et donc de les pénétrer. Une seconde interprétation fait jouer un rôle plus causal au profit par le biais de la capacité d’autofinancement. Pour servir un marché à l’étranger, une entreprise a le choix entre exporter ou implanter une filiale dans le pays de destination. Si la seconde option peut présenter l’avantage de réduire les coûts variables (en particulier ceux de transport), elle requiert en revanche un investissement initial plus important. Un profit élevé peut alors permettre de lever l’obstacle éventuel de son financement. Là encore, l’importance des mécanismes est à relativiser compte tenu de l’ampleur modeste de l’effet : une hausse d’un point de la profitabilité augmenterait de 0,2 point la probabilité d’implanter un site à l’étranger sans transfert d’activité.

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Pas d’impact significatif du taux de change sur les délocalisations

L’environnement de l’entreprise importe également. La pression concurrentielle apparaît en particulier comme un facteur de délocalisation, dont la probabilité est supérieure de 3 points pour les entreprises dont l’activité a été fortement affectée par l’apparition de nouveaux concurrents. En revanche, ni la réglementation, ni l’évolution technologique, ni l’incertitude du marché, ni le taux de change ne semblent avoir joué sur la décision de délocaliser au cours de la période 2003-2005.

Ces facteurs n’apparaissent pas non plus comme des déterminants significatifs des implantations autres que les délocalisations, à l’exception notable du taux de change. Une entreprise dont l’activité a été fortement affectée par des variations de taux de change ou des coûts des matières premières a une probabilité de 4 points supérieure aux autres de s’être implantée à l’étranger pour conquérir de nouveaux marchés. L’appréciation de l’euro de 26 % par rapport au dollar pendant la période, qui a rendu relativement plus avantageux de produire en zone dollar plutôt que d’exporter depuis la France, pourrait expliquer en partie ce résultat. L’absence d’effet significatif sur les délocalisations pourrait être due au fait que le taux de change pèse relativement peu comparativement aux écarts entre les salaires pratiqués en France et dans les principaux pays de délocalisation. Par ailleurs, ce résultat, relatif à la période 2003-2005, ne préjuge en rien de l’impact de l’évolution plus récente du cours de l’euro.

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Les entreprises qui cherchent à innover en produits s’implantent davantage à l’étranger

Les entreprises diffèrent aussi par leurs objectifs stratégiques et par les moyens qu’elles privilégient pour les atteindre. Ainsi, celles qui accordent plus d’importance à l’innovation de produits s’implantent nettement plus souvent à l’étranger, que ce soit dans une optique de délocalisation ou de conquête de nouveaux marchés. Là encore, plusieurs explications, non exclusives, peuvent être avancées. D’abord, l’intérêt porté par certaines entreprises à la nouveauté des produits peut être la marque d’un dynamisme entrepreneurial plus général, qui se manifesterait entre autres choses par des implantations à l’étranger. Ces dernières peuvent être aussi la voie d’accès à de nouveaux réseaux de connaissances, susceptible d’accroître la capacité d’innovation des entreprises. Mais la causalité peut être inverse : proposer de nouveaux produits est nécessaire pour conquérir certains marchés dans un contexte de forte concurrence mondiale. L’innovation constitue en effet une composante essentielle de la compétitivité hors prix, souvent déterminante. Cette dernière, par ailleurs, croît généralement avec le niveau de qualification, ce qui pourrait expliquer l’influence positive du salaire moyen sur la probabilité de s’implanter à l’étranger dans une optique horizontale. Les entreprises qui, à l’inverse, veulent atteindre en priorité des prix compétitifs s’implantent relativement peu à l’étranger pour conquérir des marchés.

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Qualité des produits et formation, des freins aux délocalisations

Deux freins aux délocalisations sont identifiés ici. Le premier est la crainte que la délocalisation s’accompagne d’une détérioration de la qualité des produits : les entreprises pour lesquelles la qualité importe beaucoup ont une probabilité de 2 points inférieure aux autres d’avoir délocalisé.

Par ailleurs, la formation, en accroissant la productivité du travail, semble également aider à conserver des activités industrielles en France : accorder une forte importance à l’amélioration des compétences diminue la propension à délocaliser de 3 points.

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Sources et méthodologie

L’étude porte sur les entreprises de 10 salariés ou plus de l’industrie manufacturière (y compris agroalimentaire). Par définition, les PME, les entreprises médianes et les grandes entreprises ont un effectif respectivement inférieur à 250 salariés, compris entre 250 et 2 000 salariés, supérieur à 2 000 salariés.

L’information sur les implantations à l’étranger provient de l’enquête « Changements organisationnels et technologies de l’information et de la communication » (COI-TIC 2006), réalisée par l’Insee, la Dares et le CEE, qui distingue les « délocalisations » et les « implantations à l’étranger de nouveaux sites (sans délocalisation) ». L’analyse des déterminants de ces deux types d’implantation s’appuie sur des régressions logistiques. L’influence de chaque variable est estimée « toutes choses égales par ailleurs » et est exprimée en termes de variation de probabilité d’implantation. L’ensemble de variables explicatives inclut la taille des entreprises, leur positionnement stratégique en termes de produits, les moyens qu’elles privilégient dans leur stratégie et les facteurs ayant influencé leur activité (tableau). Ces informations sont complétées par des variables relatives à la situation initiale de l’entreprise en 2002 provenant d’autres sources. Le fichier Ficus, construit par l’Insee à partir des déclarations fiscales des entreprises, fournit le taux d’exportation, la profitabilité (ratio du résultat net au chiffre d’affaires) et le salaire moyen. La source LIFI-Diane (Insee) permet de déterminer quelles entreprises appartiennent à un groupe, et, parmi celles-ci, lesquelles sont sous contrôle étranger. La nationalité d’un groupe correspond en théorie à son lieu de décision et, en pratique le plus souvent, au pays d’implantation de la tête de groupe. L’échantillon issu de l’appariement de ces différentes sources comprend plus de 4 000 entreprises.

Les régressions présentées n’incluent pas d’indicatrices sectorielles afin d’identifier l’effet des facteurs ayant influencé l’activité de l’entreprise par nature très liés à l’industrie considérée. Les paramètres estimés relatifs aux autres variables sont très peu changés lorsqu’on inclut des indicatrices sectorielles.


Mesurer le phénomène de délocalisation

Plusieurs travaux récents avaient pour objectif de mesurer le phénomène des délocalisations, dont une étude de l’Insee (cf. Voir aussi) selon laquelle les délocalisations dans l’industrie entre 2000 et 2003 auraient été responsables de la destruction de 15 000 emplois par an. Le concept de délocalisation utilisé par l’Insee diffère de celui de ce 4 Pages, de nature déclarative. Une limite de ce dernier tient au fait que sont interrogées, dans l’enquête COI-TIC, des entreprises et non des groupes : les entreprises filiales de groupes entièrement délocalisées échappent donc à l’analyse car elles n’ont pas été interrogées dans le cadre de l’enquête COI-TIC. La définition de l’Insee, plus satisfaisante de ce point de vue, repose sur l’observation soit de groupes soit d’entreprises indépendantes. Les délocalisations sont repérées par la baisse de l’emploi dans un des établissements du groupe ou de l’entreprise, accompagnée d’une hausse des importations par l’entreprise ou le groupe du ou des biens produits par cet établissement. Il s’agit d’une notion stricte de délocalisation, dans la mesure où elle exclut le recours à un sous-traitant étranger, recours qui a pu être considéré comme une forme de délocalisation dans l’enquête COI-TIC. En revanche, l’avantage de cette enquête est de pouvoir repérer les délocalisations d’entreprises dont la production est entièrement destinée aux marchés étrangers, contrairement au concept de l’Insee.


Voir aussi

 Flux de main-d’œuvre, flux d’emploi et internationalisation , Insee, Comptes de la nation, Rapport 2007

 FRESSON-MARTINEZ (Catherine) : « L’industrie automobile française en perte de vitesse en 2006 », Insee Première n° 1149, juillet 2007

 GUANNEL B., PLATEAU C. :  « Les échanges au sein des groupes industriels internationaux », Le 4 Pages,  Sessi, janvier 2004, n° 186

 MARBACH (Corinne) et SOARES (Régine) : « L’industrie de l’habillement : d’une logique de fabrication à une logique immatérielle et commerciale », Le 4 Pages, juillet 2007, Sessi, n° 233

 NEFUSSI (Benjamin) : « La conquête de marchés étrangers dans l’industrie chimique », Économie et Statistique, numéro 405-406, 2007