Nº 240 - décembre 2007

Face à la hausse des prix des énergies fossiles puis de l’électricité
l’industrie manufacturière a amélioré sa performance énergétique

Benoît de LAPASSE - Thomas RENAUD

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Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, l’industrie manufacturière est confrontée à une hausse continue et croissante des prix des énergies fossiles. Cette hausse s’est propagée à partir de 2003-2004 aux prix de l’électricité sur le marché dérégulé, dans le contexte européen de libéralisation des marchés de l’énergie. L’industrie manufacturière s’est adaptée à ce fort renchérissement de l’énergie : d’une part, elle n’a répercuté que partiellement ces effets sur les prix de sa production ; d’autre part, elle a réalisé des gains importants en termes de performance énergétique, poussée aussi à cela par la mise en place des marchés de quotas de CO 2 dans le cadre du protocole de Kyoto.

L’industrie est grosse consommatrice d’énergie ; elle est donc particulièrement exposée en termes de sécurité d’approvisionnement, de prix (hausse et volatilité) et, à présent, de normes environnementales (quotas de CO 2 ). Certains secteurs industriels consomment des produits énergétiques non seulement pour satisfaire leurs besoins en énergie, mais aussi comme matière première. Il en est ainsi notamment de la chimie et de la sidérurgie. Les consommations de combustibles dans ces secteurs sont même principalement destinées à un usage non énergétique. Toutefois, même en excluant les produits énergétiques utilisés comme matière première, ces secteurs restent parmi les plus gros consommateurs d’énergie.

Consommation d’énergie par l’industrie en 2006 selon les secteurs
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Les prix des énergies fossiles ont très fortement augmenté depuis 2000

Les produits énergétiques consommés par l’industrie manufacturière sont largement d’origine fossile (Voir tableau ci-dessus). L’industrie est donc particulièrement touchée par la hausse des prix des énergies fossiles, qui ont commencé à augmenter au début de l’année 1999. Le prix en dollars du baril de « brut » importé a été multiplié par plus de quatre par rapport aux années quatre-vingt-dix (Voir graphique ci-dessous  ). La hausse a été particulièrement forte entre le début de l’année 2004 et la fin de 2005, suivie de vastes fluctuations. Le prix du gaz à usage industriel a fortement augmenté, lui aussi, à partir de 2004, tiré par les prix du pétrole, du fait de l’indexation du prix du gaz sur celui du baril. D’autres facteurs ont joué, notamment la forte demande chinoise. Ces hausses ont été tempérées par la baisse du cours du dollar exprimé en euro, qui est passé de 1,2 euro à 0,8 euro entre 2000 et 2006.

Évolution des prix du pétrole et du gaz en $ et en €
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Une hausse continue de la demande que l’offre peine à suivre

Cette forte croissance des prix des énergies fossiles a un profil et un impact différents des deux « chocs » précédents (1973 et 1979). Ces derniers étaient dus à une rupture de l’offre de pétrole, donnant lieu à une hausse brutale des prix du brut. À l’inverse, on assiste depuis 1999 à une hausse continue de la demande (avec des accélérations : 1999-2000 puis 2004-2005) touchant l’ensemble des matières premières énergétiques, que l’offre peine à suivre. Certes, le prix du baril de pétrole en euros a doublé depuis début 2000, mais la hausse s’est étalée sur plusieurs années, contrairement aux chocs de 1973 ou de 1979. Les prix des autres énergies fossiles (le charbon et le gaz), également en déficit d’offre, ont connu des chocs similaires.

Cette flambée des prix de l’énergie, mais aussi des matières premières, a eu, jusqu’à présent, peu d’effets sur la croissance mondiale ou sur l’inflation sous-jacente des pays développés. La consommation globale de pétrole continue d’augmenter, en particulier dans les pays en développement.

Les prix des énergies fossiles ont entraîné ceux de l’électricité

Dans tous les pays européens, les prix de l’électricité se sont à leur tour envolés à partir de 2004, dans le sillage des cours des énergies fossiles, quelle que soit la structure de leur parc de production : l’ouverture du marché européen a créé un phénomène de contagion des prix élevés de l’électricité dans les pays utilisant le charbon, le fioul et le gaz (Allemagne, Royaume-Uni, etc.) vers la France, en dépit de l’importance de son parc nucléaire.

La situation française est particulière : pour les industriels, deux catégories de prix coexistent depuis 2000 (Voir encadré) : le tarif réglementé et les prix de marché. Le tarif réglementé est fixé chaque année par l’État, actionnaire majoritaire d’EDF. Les prix dérégulés sont acquittés par les industriels qui ont opté pour un approvisionnement sur le marché de gros créé dans le cadre de la libéralisation européenne du marché de l’énergie à partir de 2000. Si le prix régulé de l’électricité en France, parmi les plus bas d’Europe occidentale, est resté pratiquement stable entre 2001 et 2006, le prix de marché a fortement augmenté, entraînant une hausse de près de 30 % du prix moyen de l’électricité (Voir graphique ci-dessous).

Évolution des prix des énergies consommées par l’industrie en France
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La production « fossile » détermine les prix de l’électricité sur le marché dérégulé

En France, l’électricité est très majoritairement d’origine nucléaire (près de 80 % de la production totale). Or, à l’heure actuelle, la production nucléaire n’est presque jamais suffisante pour assurer, à elle seule, la consommation française. La plupart du temps, il faut compléter cette production par une production « fossile ». Cette situation résulte d’une part de l’importance des exportations vers l’étranger dans le cadre de l’ouverture des marchés, d’autre part de la croissance continue de la demande. Il en résulte que c’est la production « fossile » qui détermine les prix de l’électricité sur le marché dérégulé. Dès lors, elle imprime les hausses et la volatilité des prix qui caractérisent tout particulièrement les produits pétroliers depuis 2004.

Dans ce contexte, a été créé fin 2006 le tarif réglementé transitoire d’ajustement au marché (Tartam). Il permet aux entreprises ayant opté pour le marché dérégulé de revenir pour deux ans au tarif régulé, moyennant une majoration. En outre, afin de limiter l’impact des très fortes hausses pour les industriels français gros consommateurs d’électricité, dont la compétitivité était menacée, un consortium d’une soixantaine d’industriels « électro-intensifs » a été créé. Il lance des appels d’offres conjoints auprès des producteurs européens d’électricité afin d’obtenir des contrats à long terme à des prix inférieurs à ceux du marché.

L’impact du renchérissement de l’énergie sur les prix à la production est complexe

Face aux fortes hausses de prix des produits énergétiques, les entreprises ont développé des stratégies variées : hausses des prix de ventes ou baisses des marges à court terme, évolution de la gamme des produits offerts vers des produits dont la production est moins consommatrice d’énergie, usage d’équipements moins gourmands en énergie (investissements technologiques) ou progrès en matière d’organisation de la production à plus long terme.

Une diffusion mécanique des augmentations de prix - au sein de chaque branche, les entreprises répercuteraient intégralement dans les prix de leur production la hausse des prix de leurs consommations intermédiaires - constitue une situation de référence qui permet de quantifier l’effet des processus d’adaptation déployés par les entreprises.

L’industrie n’a répercuté que partiellement les hausses de prix des énergies fossiles

L’effet mécanique d’une hausse des prix de l’énergie ne se limite pas à son seul impact direct. Ces hausses se diffusent aussi par les augmentations de prix qu’elles induisent sur les autres biens et services consommés par l’industrie dans ses processus de production. L’impact mécanique total de l’augmentation des prix des énergies doit être évalué en prenant en compte l’ensemble de ces effets directs et indirects. Ce calcul, relatif aux hausses de prix des énergies fossiles - produits pétroliers, gaz et charbon - a été mené par l’Insee (cf. «Voir aussi ») pour la période allant de janvier 2004 à septembre 2005 (caractérisée par une forte accélération de la hausse des prix). Il en ressort que les industriels n’ont que partiellement répercuté dans leurs prix de production les très fortes hausses des énergies fossiles. En effet, les prix à la production dans l’industrie (hors énergie) n’ont augmenté que de 2,3 % de janvier 2004 à septembre 2005, alors que l’impact potentiel total lié à la hausse des prix des combustibles importés était de 2,8 points. Seuls les prix des biens intermédiaires les plus en amont - sidérurgie, métallurgie et chimie de base - ont crû au même rythme que ceux des énergies. Les secteurs situés plus en aval, comme la fonderie ou la transformation des matières plastiques, qui, en tant que fournisseurs de l’industrie automobile, sont soumis à une forte concurrence internationale, ont subi ces hausses sans pouvoir les répercuter sur leur propre clientèle.

En 2005, les quotas de CO 2 pourraient aussi avoir contribué à améliorer la performance énergétique

L’industrie manufacturière (y c. IAA) est, en France, à l’origine de plus de 20 % des émissions de dioxyde de carbone (CO 2) . Dans le cadre du protocole de Kyoto, l’Union européenne s’est fixé pour objectif de réduire de 8 % ces émissions par rapport à 1990 au cours de la période 2008-2012. La limitation des émissions d’origine industrielle s’appuie sur un système de quotas qui a fonctionné pour la première fois en 2005. L’industrie manufacturière a réduit de 3 % l’intensité en carbone de sa production en 2005 par rapport à 2004, bien que la sidérurgie - un cinquième des quotas - ait accru la sienne.

Dans la perspective de la mise en place du système des quotas, les entreprises industrielles ont sans doute adopté des procédés plus économes en énergie ou utilisé des combustibles moins émetteurs de CO 2. De fait, à la forte appréciation des prix des combustibles fossiles entre 2004 et 2005 s’est ajouté l’impact d’un prix très élevé de la tonne de CO 2 sur le marché des quotas : 20 euros en moyenne au cours de l’année. Cette seconde composante du coût marginal de la consommation d’énergie fossile correspond, selon que l’entreprise utilisatrice est en excédent ou en déficit de quotas, au manque à gagner potentiel ou à la dépense supplémentaire correspondant à la valeur sur le marché des quotas du volume de CO 2 émis par la combustion d’une tonne d’énergie supplémentaire. La hausse correspondante en 2005 du coût marginal de la consommation d’énergie s’établit à 75 % pour le charbon, 25 % pour le gaz et 36 % pour le fioul. Elle excède la part d’augmentation liée au renchérissement des combustibles (+ 39 % pour le charbon, + 25 % pour le gaz naturel et + 32 % pour le fioul lourd). Cela laisse à penser que le prix élevé du quota ait pu jouer un rôle significatif dans les décisions de consommation d’énergie des entreprises.

Au cours des dix dernières années, l’industrie a été globalement économe en énergie

L’accélération de la hausse des prix des énergies fossiles à partir de 2004, conjuguée à celle des prix de l’électricité sur le marché dérégulé et à l’effet de l’introduction des quotas de CO 2, a contribué à relancer la baisse de « l’intensité énergétique » de la production ou, en d’autres termes, l’énergie consommée par unité de valeur ajoutée (Voir encadré) dont le niveau s’était stabilisé depuis 2000 (Voir graphique ci-dessous). Au total, de 1996 à 2006, l’ intensité énergétique de la production a diminué de 26,5 %, soit une baisse annuelle moyenne de 3 %. Alors que la valeur ajoutée en volume augmentait de quelque 30 %, la performance énergétique de l’industrie a permis de stabiliser la progression des consommations d’énergie pendant cette période.

Évolution des consommations d’énergie, de l’intensité énergétique et de la valeur ajoutée
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La baisse de l’intensité énergétique de la production résulte, pour environ 55 %, des mutations de la structure sectorielle de l’industrie française entre 1996 et 2006. Le recul économique relatif de secteurs gros consommateurs d’énergie au détriment de secteurs moins « gourmands » a entraîné mécaniquement une progression plus contenue des consommations d’énergie par rapport à celle de la valeur ajoutée d’ensemble. Au-delà de cet effet de structure, le progrès technique et les changements de comportement contribuent pour environ 45 % à la baisse de l’intensité énergétique. Le progrès mis en œuvre par les industriels permet d’employer plus efficacement l’énergie, par des changements de procédés de fabrication comme par l’apparition de technologies ou d’équipements moins gourmands en énergie.

La chimie contribue fortement à la diminution de l’intensité énergétique de l’industrie (voir graphique ci-dessous ). La diminution de 33 % de l’intensité énergétique de la chimie organique, pondérée par une forte consommation d’énergie, produit un « effet technologique » important (- 3,8 %) pour ce secteur. En revanche, la sidérurgie, elle aussi fortement consommatrice en énergie, a accru l’intensité énergétique de sa production. En découle un effet « technologique  » pénalisant, qui contrarie la tendance globale à la baisse de l’intensité énergétique. .

Contributions sectorielles à l’évolution de l’intensité énergétique
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Le secteur du verre et des matériaux de construction contribue pour près de quatre points à la baisse de l’intensité énergétique, soit 15 % de la baisse globale observée entre 1996 et 2006. L’effet de structure l’emporte sur l’effet technologique, le poids en valeur ajoutée du secteur ayant fortement diminué sur la période. L’effet technologique du secteur est cependant assez important dans un contexte de substitution de sources d’énergie.

Les grandes étapes de l’ouverture du marché français de l’électricité

Les clients éligibles ont le choix entre deux types de contrats hors tarif réglementé transitoire d’ajustement au marché (Tartam) :

Décomposition de la performance énergétique

Pour évaluer les économies d’énergie réalisées par l’industrie, on peut comparer l’évolution de la consommation d’énergie et celle de la production manufacturière ou - mieux - de la valeur ajoutée en volume. L’écart est interprété comme un indicateur de la performance énergétique. Si les consommations d’énergie diminuent plus ou augmentent moins que la valeur ajoutée, l’industrie considérée économise de l’énergie. Toutefois, cette méthode ne permet pas de distinguer la baisse de consommation d’énergie induite par l’évolution de la structure de l’industrie par catégorie d’activité de la diminution des consommations provenant de l’usage d’équipements moins gourmands en énergie ou des progrès en matière d’organisation de la production. La méthode retenue ici consiste donc à décomposer l’évolution de la performance énergétique de l’industrie en une somme de deux termes. Le premier mesure l’impact des changements technologiques : il prend en compte les variations de « l’intensité énergétique » de chaque secteur (énergie consommée par unité de valeur ajoutée) en les pondérant par le poids du secteur dans la consommation totale d’énergie. On parlera d’effet « technologique ». Le second terme mesure l’effet de « structure » : il rend compte de l’impact sur la consommation globale des variations au cours de la période d’observation du poids de chaque secteur dans la valeur ajoutée manufacturière.

Voir aussi

  « L’industrie en France », Sessi, édition 2007, à paraître dans la collection Insee-Références

  BEUDAERT M. et POLLINA L. : « Hausses des prix de l’énergie importée : des conséquences modérée sur les prix industriels », Insee Première, n° 1051, décembre 2005

  BEUDAERT M. : « L’énergie en 2006 : nouvelle hausse des prix, recul de la consommation », Insee Première, n° 1152, juillet 2007

  CLÉMENT C. et RIEDINGER N. : « La mise en place du système de quotas de CO 2 : la plupart des entreprises ont réduit l’intensité de leurs émissions », Le 4 Pages, Sessi, n° 229, mai 2007

© Ministère de l'Économie, des Finances et de l'Emploi - Sessi - 28/12/2007