Armelle BOLUSSET
En Corse, le statut de femme au foyer concerne un tiers des femmes âgées de 20 à 49 ans vivant en couple et dont le conjoint est sur le marché du travail. A contrario, très peu d'hommes renoncent à exercer une activité professionnelle pour s'occuper exclusivement de leur famille. Les femmes restent d'autant plus à la maison qu'elles sont peu diplômées et qu'elles élèvent plusieurs enfants.
En Corse, en 1999, 24 % des couples sont composés d’un homme actif et d’une femme inactive, alors que 6 % sont dans le cas inverse. Même aux âges de pleine activité, il est encore courant que la femme reste à la maison pendant que son conjoint travaille ou recherche un emploi. Entre 20 et 49 ans, plus d’un tiers des femmes de la région vivant en couple sont dans ce cas. En revanche, cette situation reste exceptionnelle pour un homme : on compte moins de 5 % d’ « hommes au foyer » parmi les hommes âgés de 20 à 49 ans dont la conjointe est active. Au sein du couple, rester ou non à la maison se reporte ainsi quasi exclusivement sur la femme. Tout dépend alors de son niveau de qualification et du nombre d’enfants au foyer.

Lorsque leur mari travaille ou recherche un emploi, les femmes renoncent d'autant plus à une activité professionnelle, qu'elles sont peu diplômées. C'est le cas notamment des femmes possédant un niveau de diplôme inférieur ou égal au BEPC. Elles présentent, à nombre d'enfants identique, un taux d'activité inférieur d'au moins 20 points à celui de l'ensemble des autres femmes en couple. Leur manque de qualification diminuant leurs chances d'accéder à un emploi valorisant et bien payé, elles sont sans doute plus enclines à renoncer au marché du travail. Ces femmes peu ou pas diplômées sont aussi plus âgées que les autres : près de la moitié d'entre elles ont entre 40 et 49 ans. Elles appartiennent donc à des générations où l'activité féminine est plus rare. Pour éliminer, entre autres, l'effet de l'âge et étudier isolément l'impact du diplôme sur l'activité féminine, il convient d'utiliser une analyse « toutes choses égales par ailleurs ». A profil identique, une femme aurait d'autant plus de chances d'être active qu'elle disposerait d'un diplôme plus élevé. Dans la mesure où elles peuvent avoir accès à des emplois plus lucratifs et plus valorisants, interrompre leur carrière pour s'occuper de leur famille serait plus pénalisant pour les femmes les plus diplômées, tant en termes de revenus que de reconnaissance sociale ou de perspectives de carrière. De plus, si elles ont des enfants, leurs revenus peuvent leur permettre de recourir à des gardes rémunérées, conciliant ainsi vie familiale et professionnelle.
Par ailleurs, les femmes s'engagent moins sur le marché du travail dès que leur famille s'agrandit. Si la présence d'un seul enfant à la maison ne diminue que faiblement le taux d'activité féminin, ce dernier chute de 10 points entre un et deux enfants et de 25 points entre deux et trois enfants ou plus. L'intensité de la baisse est d'autant plus forte que le niveau de diplôme de la mère est faible : entre 0 et 3 enfants ou plus, le taux d'activité des titulaires d'un CAP-BEP diminue de près de 40 points, soit deux fois plus que pour les diplômées du supérieur. Les prestations de politique familiale peuvent jouer en faveur du retrait du marché du travail des femmes les moins diplômées, c'est à dire les plus susceptibles d'occuper un emploi peu rémunéré. En effet, à partir du deuxième enfant, un des parents peut, sous certaines conditions, percevoir une allocation parentale d'éducation, indépendante du salaire précédemment perçu et ce jusqu'au troisième anniversaire de l'enfant (environ 500 euros par mois au 1er janvier 2004 pour le parent ayant totalement interrompu son activité professionnelle). De plus, à partir de trois enfants, les allocations familiales augmentent nettement et peuvent être accompagnées, sous condition de ressources, d'un complément familial. En tenant compte des coûts induits par l'activité (frais de garde des enfants, frais de transport) et des difficultés de garde des enfants, il peut alors être plus intéressant pour certaines mères de rester à la maison, surtout lorsqu'elles ont de jeunes enfants.
Enfin, l'effet du diplôme et du nombre d'enfants se conjuguent souvent : dans la région, moins de 10 % des femmes de 20 à 49 ans possédant au moins le baccalauréat ont trois enfants ou plus. A contrario, 74 % des mères de famille nombreuse ne détiennent pas ce diplôme.
Tous ces éléments semblent très peu jouer pour les hommes : qu'ils aient un, deux ou trois enfants à la maison, qu'ils soient sans diplôme ou diplômés du supérieur, le taux d'activité des hommes en couple, âgés de 20 à 49 ans et dont la femme est active, reste stable, au-delà de 93 %. Le rôle traditionnel de l'homme pourvoyant aux besoins de sa famille reste ainsi très présent.
L'engagement professionnel des femmes insulaires semble, par contre, assez peu dépendre du revenu d'activité du mari. Prenons l'exemple des conjointes d'ouvrier agricoles ou d'ouvriers non qualifiés : 52 % d'entre elles âgées de 20 à 49 ans sont inactives, soit presque deux fois plus que les femmes de cadre. Or a priori, le revenu de leur mari est nettement plus faible ce qui, au contraire, aurait pu les inciter à s'engager davantage sur le marché du travail.
Cette situation un peu paradoxale résulte du fait que les couples tendent à se former entre personnes dont les caractéristiques socio-démographiques sont proches. Compte tenu de ce phénomène d'homogamie, le niveau de diplôme de la femme augmente parallèlement à la catégorie socioprofessionnelle du mari : 52 % des femmes de cadres âgées de 20 à 49 ans sont diplômées du supérieur contre 9 % des femmes d'ouvriers. Dès lors, étant donné le caractère discriminant du diplôme sur l'activité féminine, les femmes sont d'autant plus présentes sur le marché du travail que leur conjoint appartient à une catégorie socioprofessionnelle élevée. Seule exception, l'activité des femmes de cadre est légèrement inférieure à celle des femmes d'actifs de profession intermédiaire. Le revenu du conjoint pourrait alors avoir un effet légèrement « désincitatif » d'autant qu'avec la progressivité du régime fiscal, les prélèvements sur le salaire féminin sont plus forts lorsque le salaire du mari s'élève. L'analyse toutes choses égales par ailleurs semble confirmer cette hypothèse : à profil identique, les femmes de cadre seraient alors moins enclines que les femmes d'ouvrier à se rendre sur le marché du travail.
Cas particulier, les épouses d'artisans sont, comme celles des ouvriers, souvent recensées comme femmes au foyer, en particulier si leur conjoint travaille dans le secteur de la construction (50 % d'inactives). Pourtant, leur niveau de diplôme n'est pas foncièrement différent de celui des femmes d'employés dont le taux d'activité est pourtant bien supérieur. A profil identique, elles ont moins de chances d'être actives que les femmes d'ouvrier. Il est probable que certaines d'entre elles collaborent à l'activité de leur mari dans le cadre d'une entraide conjugale, sans être salariées de l'entreprise.
La participation des femmes insulaires au monde du travail varie fortement en fonction de leur nationalité. Moins de 30 % des femmes étrangères vivant en couple, âgées de 20 à 49 ans et dont le mari est actif, sont elles-mêmes actives. Ce taux d'activité est inférieur de 40 points à celui des femmes de nationalité française. Les étrangères cumulent en effet les caractéristiques pénalisant l'activité féminine : 78 % d'entre elles n'ont aucun diplôme et 42 % sont mères de famille nombreuses (3 enfants ou plus). Mais même à profil identique, ces femmes auraient une probabilité beaucoup plus faible que les Françaises de se rendre sur le marché du travail. Une mauvaise maîtrise de la langue française, des facteurs culturels pourraient alors jouer en défaveur de l'engagement professionnel de ces femmes, presque toutes nées à l'étranger et sans doute venues en France pour suivre un époux ou un père.
Pour certains couples, le temps partiel, lorsqu'il n'est pas imposé par l'entreprise, peut se présenter comme un compromis permettant à la fois de s'occuper de sa famille et de poursuivre une activité professionnelle. Comme rester au foyer, travailler à temps partiel est presque uniquement féminin. Entre 20 et 49 ans, 30 % des femmes qui ont un emploi et dont le conjoint est actif, ont recours à ce mode d'organisation du temps de travail, soit près de 4 500 femmes. Il ne concerne que 4 % des hommes dans la même situation. Le temps partiel féminin est de même d'autant plus fréquent que le nombre d'enfants augmente et que le niveau de qualification est faible.

n° 108 - octobre 2004