Auteur : Pierre-Emile Bidoux, Insee Ile-de-France
Plus du quart des immigrés vivant en Ile-de-France déclarent avoir subi des discriminations. Le sentiment d’être traité de façon inégalitaire est aussi fort pour les descendants d’immigrés pourtant majoritairement nés en France. Les natifs de DOM et les descendants de natifs de DOM sont les plus nombreux à faire état de ce sentiment. Si l’origine géographique est le facteur le plus déterminant des discriminations perçues, le chômage et le fait d’habiter en ZUS ou ZFU accentuent ce ressenti.
En 2008, 43 % des Franciliens
âgés de 18 à 50 ans ont un lien
direct avec la migration vers la
métropole, au sens d'être immigrés,
descendants d’immigrés, natifs
d’un département d’Outre-Mer (DOM)
ou descendants de natifs de DOM. La
notion de migration s’entend ici au sens
large de mouvement géographique de
population, ce qui inclut les déplacements
des natifs de DOM vers la métropole.
Dans les autres régions métropolitaines,
les individus ayant un lien avec la migration
vers la métropole ne représentent
que 18 % de la population
(
Tableau 1).
L’ancienneté
des traditions migratoires, la
politique d’après-guerre de recours massif
à une immigration de travail et le
dynamisme du marché de l’emploi francilien
expliquent l’attraction qu’exerce
l’Ile-de-France sur ces populations.
Tableau 1 - 43 % de la population francilienne âgée de 18 à 50 ans a un lien direct à la migration
Parmi la population francilienne âgée de
18 à 50 ans, 18,5 % déclarent avoir subi
des discriminations au cours des cinq
dernières années, pour des motifs variés
tels que le sexe, les origines et la couleur
de peau, l’orientation sexuelle, l’âge...
Deux tiers d’entre eux ont un lien direct
avec la migration (
Graphique 1).
Graphique 1 - Les descendants de natifs de DOM sont les plus nombreux à déclarer avoir subi des discriminations au cours des 5 dernières années
Source : Ined - Insee, enquête Trajectoire et Origine (TeO) 2008
Dans son bilan 2010, la Halde mentionne
que l’origine est le premier critère
de discriminations déclarées (29 % des
réclamations). Les victimes de discriminations
engagent cependant peu de
démarches auprès de la Halde - devenue
le Défenseur de droits en 2011 (
Le Défenseur des droits) -, des commissariats ou des syndicats.
Les individus déclarant avoir été discriminés citent principalement l’origine et la nationalité, puis la couleur de peau comme motifs des traitements inégalitaires ressentis.
Parmi les immigrés, l’origine géographique a une forte influence sur la perception des discriminations. Les immigrés natifs d’Afrique subsaharienne déclarent le plus avoir subi des discriminations (39 %). Viennent ensuite les immigrés nés en Algérie (31 %), au Maroc et en Tunisie (29 %), en Turquie (25 %), en Asie (22 %) et enfin les immigrés de l’Union européenne à 27 (22 %).
Les immigrés originaires du Portugal déclarent le moins avoir subi des discriminations (8 %) et 14 % des immigrés natifs d’Espagne et d’Italie déclarent subir parfois des discriminations. Enfin, seuls 11 % des individus de la population majoritaire déclarent avoir subi des traitements inégalitaires au cours des cinq dernières années.
Les natifs des DOM et les descendants de natifs de DOM déclarent le plus avoir subi des discriminations. Globalement, les descendants d’immigrés déclarent autant que les immigrés être victimes de traitements inégalitaires fréquents. Le sentiment de discrimination est d’autant plus fort que les deux parents sont immigrés, et diminue donc quand un seul parent est immigré. Pour ces derniers les déclarations de discrimination sont moins nombreuses quand le parent immigré est la mère. Le patronyme « français » du père, alors transmis à l’enfant, semble protéger de certaines formes de traitements vécus comme discriminatoires.
Par ailleurs, les descendants d’immigrés sont relativement jeunes. Or, le sentiment de discrimination décroît avec l’âge. Les jeunes sont plus sensibles que leurs aînés aux discriminations du fait, sans doute, d’attentes plus élevées en matière de respect de l’égalité de traitement.
Les hommes se disent davantage être victimes de traitements inégalitaires que les femmes (20 % des hommes contre 17 % des femmes). La Halde (Défenseur des droits) mentionne que 52 % des réclamants sont des hommes en 2010, mais les femmes sont de plus en plus nombreuses (42 % en 2008, 48 % en 2010).
Toutes choses égales par ailleurs, l’origine
demeure le facteur le plus déterminant
des discriminations ressenties (
Graphique 2). Un immigré originaire d’Afrique subsaharienne
a une probabilité 6 fois plus
élevée de déclarer avoir été discriminé
qu’un individu de la population majoritaire.
L’âge joue également. Les jeunes
adultes âgés de 26 à 29 ans déclarent deux
fois plus fréquemment être discriminés
que leurs cadets ou leurs aînés. C’est en
effet l’âge auquel s’acquiert l’autonomie
financière et résidentielle, et ils se sentent
par conséquent plus vulnérables
aux décisions vécues comme discriminatoires
dans la recherche d’un emploi
ou d’un logement, par exemple. Enfin,
les femmes déclarent moins fréquemment des cas de discriminations que les hommes
(30 % de moins toutes choses égales
par ailleurs). Ces derniers, en particulier
ceux appartenant aux minorités visibles,
seraient plus exposés que les femmes aux
discriminations dans certains contextes
(discothèques, rapports avec la police...).
Graphique 2 - A caractéristiques comparables, la probabilité de se sentir discriminé est 2 fois plus élevée pour les jeunes de 26 à 29 ans en Ile-de-France
Source : Ined - Insee, enquête Trajectoire et Origine (TeO) 2008
Le sentiment de discrimination intervient
dès la période scolaire. Les individus
ayant un lien direct avec la migration,
et qui ont effectué l’ensemble de leur
scolarité en France, rapportent plus fréquemment
avoir été moins bien traités que
les autres élèves à l’école, en particulier
dans l’orientation. Ils sont davantage
orientés vers des filières professionnelles,
et c’est parmi les immigrés que la part
de « sans diplôme » est la plus élevée,
en particulier pour les femmes
(
Tableau 2). Toutefois, celles qui sont diplômées de
l’enseignement supérieur sont proportionnellement
plus nombreuses que les
hommes, qu’elles aient ou non un lien
direct à la migration. En outre, les descendantes
d’immigrés sont plus souvent diplômées
que les immigrées.
Tableau 2 - Les immigrés franciliens moins diplômés que la population majoritaire
Par ailleurs, les enquêtés déclarent que l’école est le lieu où les insultes racistes sont les plus fréquentes.
Les immigrés et descendants d’immigrés sont davantage touchés par le chômage : en effet, 10 % des immigrés et des descendants d’immigrés se déclarent au chômage (inscrit ou non à l’ANPE, devenue Pôle emploi), contre 7 % des individus de la population majoritaire. Les immigrés originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne sont les plus touchés par le chômage.
Or, les personnes se déclarant au chômage ont une probabilité accrue de 60 % de rapporter une discrimination par rapport aux actifs occupés. Le fait d’occuper un emploi procure une sécurité qui semble réduire le sentiment de discrimination. L’origine et la couleur de peau sont citées comme les causes principales des difficultés à trouver un emploi.
Même en emploi, des traitements inégalitaires
sont ressentis dans toutes les professions.
Seul le statut de cadre semble
offrir une légère protection face au sentiment
de discrimination. Or, peu d’individus
ayant un lien direct à la migration
occupent ce type de fonctions (13 % des
immigrés, 11 % des natifs des DOM, 16 %
des descendants d’immigrés et 8,5 % des
descendants de natifs de DOM sont cadres,
contre 30 % de la population majoritaire
francilienne). Les individus ayant
un lien direct à la migration déclarent
plus fréquemment que la population
majoritaire subir des discriminations
dans l’emploi (licenciements, refus injustes
d’emploi ou de promotion), en
particulier les descendants d’immigrés
résidant dans une Zone urbaine sensible
(ZUS) ou une Zone franche urbaine
(ZFU) (
Tableau 3).
Tableau 3 - En Ile-de-France, un quart des descendants d'immigrés vivant en ZUS/ZFU déclarent avoir subi des disciminations dans l'emploi
Les déclarations de discrimination progressent avec le niveau d’étude, l’instruction semblant mener à une conscience plus aiguë des discriminations. De plus, le niveau d’étude augmentant, le risque de surqualification est plus élevé. Or, une personne surqualifiée - titulaire d’un diplôme de l’enseignement supérieur (Bac+2 et plus, ou équivalent en France) occupant un emploi peu qualifié (employé, ouvrier, artisan, commerçant) - a une probabilité de 50 % supérieure de se sentir discriminée par rapport à un individu non surqualifié. La surqualification dans l’emploi est plus souvent constatée chez les individus ayant un lien direct avec la migration.
73 % des habitants des ZUS et ZFU franciliennes
ont un lien direct avec la migration.
Les populations migrantes se
concentrent donc notamment dans ces quartiers. Ces derniers sont identifiés par
les difficultés rencontrées par leur population
au regard de leur situation socio-économique,
éducative et culturelle.
Les populations immigrées sont bénéficiaires
des programmes mis en oeuvre
au titre de la « politique de la ville » (
Définitions). Les immigrés originaires
du Maghreb et d’Afrique subsaharienne,
ainsi que les descendants d'immigrés, sont
particulièrement représentés dans ces
quartiers. Ils forment ensemble 50 % de
la population y vivant (
Graphique 3). Les natifs de
DOM et les descendants de natifs de DOM représentent
ensemble 9 % des habitants dans ces
quartiers. Quant à la population majoritaire,
elle ne représente que 27 % de la
population des ZUS et des ZFU (contre
60 % en dehors).
Graphique 3 - Les immigrés franciliens originaires d'un pays hors Union européenne sont surreprésentés dans les quartiers de la politique de la ville
Source : Ined - Insee, enquête Trajectoire et Origine (TeO) 2008
11 % de la population francilienne réside dans un quartier ZUS ou ZFU. Les ZUS et les ZFU les plus en difficulté se trouvent majoritairement en Seine-Saint-Denis. La population de ces quartiers cumule des difficultés, elle est moins diplômée, plus jeune et plus souvent au chômage. La grande majorité des actifs ayant un emploi sont ouvriers ou employés. 25 % des habitants de ZUS ou de ZFU déclarent avoir subi des traitements inégalitaires, contre 18 % des habitants hors ZUS ou ZFU. Le sentiment de discrimination est notamment plus fort pour les descendants d’immigrés résidant dans ces quartiers. A situation identique, le fait pour un individu d’habiter en dehors d’une ZUS ou d’une ZFU baisse de lui-même la probabilité de se sentir discriminé de 20 %.
36 % des immigrés franciliens ont acquis
la nationalité française, pourtant 60 %
déclarent se sentir Français (
Graphique 4). Bien
sûr, ce sentiment est d’autant plus fort
que les immigrés ont acquis la nationalité
française : 83 % des immigrés ayant
été naturalisés ont le sentiment d’être
Français. Pour autant, 50 % des étrangers
partagent également ce sentiment.
Graphique 4 - 90 % des natifs de DOM se sentent Français mais seule la moitié s'estime être reconnue comme tel
Source : Ined - Insee, enquête Trajectoire et Origine (TeO) 2008
Si la majorité des immigrés se sentent Français, la perception des autres est toutefois différente : seulement 38 % des immigrés ont le sentiment d’être vus comme des Français.
Les immigrés d’Espagne, d’Italie et plus généralement d’Europe déclarent davantage être vus comme Français qu’ils ne se sentent Français. A l’inverse, les autres immigrés se sentent davantage Français qu’ils ne s’estiment vus comme tels, c’est le cas notamment des immigrés originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. La couleur de peau est sans doute le premier facteur expliquant ce décalage.
Le décalage entre sentiment d’appartenance et vision des autres est encore plus important pour les descendants d’immigrés, alors que la plupart d’entre eux sont nés Français. En Ile-de-France, 85 % des descendants d’immigrés sont Français de naissance, 12 % ont acquis la nationalité française et seuls 3 % sont étrangers. La vision des autres les renvoie souvent à leurs origines immigrées, pourtant 40 % des descendants d’immigrés d’Ile-de-France n’ont qu’un seul parent immigré.
Les écarts de perception sont aussi élevés pour les personnes originaires ou descendantes de natif des DOM. Ce décalage entre la perception de soi et le regard des autres peut alimenter le sentiment de discrimination.