Auteurs : Corinne de Berny, IAU îdF
avec la collaboration de France-Line Mary-Portas, Insee Ile-de-France
En charge de la tarification de la demi-pension dans les lycées publics, le Conseil régional d’Ile-de-France souhaite harmoniser les tarifs et les rendre plus équitables. Les revenus des familles, très variables selon les territoires, sont en effet en partie responsables des inégalités de fréquentation.
A la rentrée 2010, les 469 lycées
publics franciliens ont accueilli
388 500 élèves, dont
238 500 utilisent les services de
restauration. La fréquentation des services
de restauration scolaire varie
fortement d’un lycée à un autre, entre
10 % et 90 %
(
Cartes 1 et 2).
De même, les
écarts de tarification demeurent importants,
de 1,7 euro à 4,9 euros par
repas.
Carte 1 - Une fréquentation inégale des restaurants scolaires dans les lycées publics
Source : Ministère de l'Education nationale, Rectorats de Créteil, Paris et Versailles, rentrée 2010
Carte 2 - Une fréquentation faible des restaurants scolaires dans les districts scolaires du nord de Paris
Source : Ministère de l'Education nationale, Rectorats de Créteil, Paris et Versailles, rentrée 2010
Le Conseil régional d’Ile-de-France
mène depuis 2006 une politique visant
à réduire ces disparités constatées entre
les lycées, notamment par l’encadrement
des hausses annuelles de tarifs. Il
souhaite, à l’avenir, faire converger les
établissements publics vers un tarif
unique modulé selon les capacités contributives
des familles (
Les politiques
locales d'aide à la demi-pension dans les établissements scolaires). L’estimation
des ressources des familles des lycéens
et l’analyse des facteurs de fréquentation
de la restauration scolaire constituent un préalable à la mise en oeuvre de la politique
régionale.
Durant l’année scolaire 2009-2010, 262
lycées publics ont délivré l’aide régionale
à la demi-pension attribuée depuis
2003 aux familles de lycéens dont le
quotient familial fiscal est inférieur à
845 € par mois. Dans ces lycées, un
élève demi-pensionnaire sur cinq a bénéficié
de cette aide. La part des demi-pensionnaires
destinataires de l’aide régionale
est nettement plus faible que la
proportion de lycéens susceptibles d’en
bénéficier, au regard des ressources estimées
de leurs familles. En effet, en Ile-de-France, près de la moitié des jeunes
âgés de 15 à 18 ans vit dans un foyer
dont les revenus sont inférieurs au seuil
d’attribution de l’aide (
L'estimation des ressources des familles de lycéens).
Différentes causes peuvent expliquer cet écart : un déficit d’information des familles, un recours à d’autres aides dans l’établissement des facturations (fonds social pour les cantines, fonds social lycéen et bourses de lycée) ou encore une moindre fréquentation des services de restauration scolaire par les lycéens dont les familles ont les revenus les plus faibles, et donc des capacités contributives limitées.
Les capacités contributives des familles
de lycéens sont très contrastées selon les
territoires. En Ile-de-France, 30 % des
jeunes âgés de 15 à 18 ans vivent dans
un foyer dont le quotient familial fiscal
mensuel ne dépasse pas 518 €. Cette
part des jeunes vivant dans une famille
« modeste » varie de moins de 10 %
dans trois districts scolaires des Yvelines à plus de 50 % dans plusieurs districts de
la Seine-Saint-Denis (
Carte 3). Le district scolaire
constitue une unité géographique
relativement cohérente en termes d’offre
d’enseignement en lycées. Néanmoins,
il ne rend compte qu’imparfaitement de
la population résidente scolarisée dans
les lycées du territoire, en raison de l’intensité
des flux d’élèves entre districts.
En moyenne, 33 % des inscrits en lycée
public ne résident pas dans le même district.
A Paris, où sont concentrés les formations
rares et quelques établissements
très attractifs, cette proportion dépasse
50 % (
Carte 4). S’ils sont le fait d’élèves plus
mobiles que les autres, moins contraints
par l’offre locale, ces flux pourraient
contribuer à accentuer dans les lycées
les disparités territoriales observées.
Carte 3 - Une part importante des parents ont un quotient familial inférieur à 518 € par mois au nord de Paris
Source : Insee, revenus fiscaux localisés 2008
Carte 4 - Une minorité de lycéens inscrits dans un district parisien résident dans le même district
Source : Ministère de l'Education nationale, Rectorats de Créteil, Paris et Versailles, rentrée 2010
A l’échelle de ces districts, la fréquentation de la demi-pension dans les lycées publics augmente avec le niveau de ressources des familles de jeunes résidents. Dans les districts où les jeunes de familles modestes représentent moins de 20 % de la tranche d’âge des 15-18 ans, la fréquentation de la demi-pension dépasse 75 %. A l’inverse, elle plafonne à 42 % dans les districts où ces jeunes de familles modestes représentent plus de 40 % de la tranche d’âge.
L’analyse de la catégorie socioprofessionnelle des parents, fortement corrélée à leurs revenus, confirme ce constat. Dans les lycées publics, sept enfants sur dix sont demi-pensionnaires lorsque leurs parents appartiennent à une catégorie intermédiaire ou supérieure (cadre, profession libérale). Ils ne sont que cinq sur dix si leurs parents sont ouvriers, chômeurs ou inactifs.
Cependant, la fréquentation de la restauration scolaire ne dépend pas que des ressources des familles des lycéens. Elle est nettement plus élevée dans les lycées publics (62 %) que dans les lycées privés (49 %). L’âge intervient également : la part des demi-pensionnaires diminue de 61 % à 15 ans à 52 % à 20 ans. Les élèves du second cycle général et technologique (63 %) et les élèves de CAP (64 %) fréquentent plus la cantine que les élèves de BEP et bac professionnel (58 %) ; les étudiants des classes préparatoires aux grandes écoles (73 %) beaucoup plus que les étudiants de BTS (53 %). Enfin, l’inscription à la demi-pension est nettement plus importante en grande couronne qu’au centre de l’agglomération, où les alternatives à la cantine scolaire sont nombreuses. Deux départements présentent néanmoins des taux de fréquentation particulièrement faibles : le Val-d’Oise (54 %, soit 20 points de moins que les autres départements de grande couronne) et la Seine-Saint-Denis (35 %, soit plus de 20 points de moins que les autres départements de petite couronne). Le genre de l’élève et la taille du lycée n’ont en revanche pratiquement pas d’incidence.
A caractéristiques comparables en termes
de formation, de catégorie socioprofessionnelle
des parents et de prix du
repas, un élève inscrit dans les départements
des Yvelines et de Seine-et-Marne
a une probabilité de fréquenter la demi-pension
deux fois supérieure à celle
d’un élève du Val-de-Marne. A l’inverse,
il en a deux fois moins en Seine-Saint-Denis. Dans les zones urbaines, où les
distances entre le domicile et l’établissement
scolaire sont souvent plus faibles et où les alternatives à la restauration
scolaire sont plus nombreuses, la
fréquentation est plus faible. Ainsi, le facteur
le plus déterminant est géographique.
Mais l’origine sociale des élèves
l’est presque autant : toutes choses
égales par ailleurs, les enfants de cadres
supérieurs sont deux fois plus nombreux
à déjeuner au lycée que les enfants
d’ouvriers ou de parents sans activité.
La nature de la formation suivie a également
un impact propre : la probabilité
pour un élève de classe préparatoire
d’être demi-pensionnaire est plus forte
que celle d’un élève de second cycle
général et technologique. En revanche,
le niveau de tarification pratiqué ne
semble pas entraîner de modification significative
des pratiques lycéennes (
Tableau).
Tableau - La probabilité d'être inscrit à la demi-pension en lycée public est faible pour les enfants d'ouvriers et d'employés et pour les résidents de la Seine-Saint-Denis et du Val-d'Oise
Deux autres caractéristiques familiales semblent avoir un impact fort sur les pratiques des lycéens : l’activité des parents et le nombre d’enfants scolarisés. Les trois quarts des lycéens du secteur public sont inscrits à la demi-pension dans les districts où les enfants d’un couple composé de deux actifs sont majoritaires. Lorsque ce type de famille regroupe moins de 40 % des jeunes scolarisés, en revanche, la demi-pension attire moins de 40 % des élèves. Enfin, c’est dans les districts comptant le plus de familles nombreuses (15 % et plus de familles comprenant au moins trois enfants scolarisés) que l’on observe la fréquentation la plus faible (35 %). Cet effet avait déjà été souligné dans les collèges publics dans les années 1990.
Tous ces éléments peuvent, en outre, se renforcer mutuellement : « tous les effets jouent simultanément lorsqu’un collégien est âgé, que ses parents sont ouvriers, qu’il est de nationalité étrangère et fréquente un établissement appartenant à une zone d’éducation prioritaire urbaine » (encadré « pour en savoir plus » [2]). Des « effets de pairs » sont également perceptibles : on observe dans les lycées publics de petite et grande couronne une relation positive entre la part des enfants de cadres supérieurs et la fréquentation du restaurant scolaire par les enfants d’ouvriers ou de chômeurs. Inversement, la fréquentation est d’autant plus faible dans les établissements que la concentration d’élèves d’origine défavorisée y est importante.
La fréquentation peut enfin être stimulée par les politiques incitatives mises en place par les collectivités compétentes. Dans les collèges publics de Seine-Saint-Denis par exemple, elle est passée de 31 % en 2005, année de mise en place de la première aide départementale, à 45 % en 2009. Dans les collèges du Val-de-Marne, l’aide du département a entraîné une hausse de 16 points de la fréquentation. Dans les 262 lycées publics franciliens délivrant une aide régionale en fonction du quotient familial, la fréquentation des élèves a augmenté de 8 points entre 2003 et 2009, passant de 59 % à 67 %.
En Ile-de-France, la généralisation d’une politique tarifaire commune modulée selon les capacités contributives des familles à tous les lycées publics pourrait avoir des répercussions sur la fréquentation des services de restauration, en particulier pour les élèves auxquels des tarifs avantageux sont proposés. La distribution des quotients familiaux fiscaux des jeunes scolarisés apporte un cadrage quantitatif des publics potentiels. Elle montre qu’au moins 40 % des élèves pourraient prétendre, en principe, à un tarif réduit, alors que seulement 20 % des demi-pensionnaires ont bénéficié d’une aide au cours de l’année 2009-2010. La progression du nombre de bénéficiaires pourrait donc être significative dans les prochaines années, si les tarifs se révèlent suffisamment incitatifs pour réduire les inégalités de fréquentation liées aux ressources des familles. Aussi le Conseil régional engage-t-il une expérimentation à la rentrée 2011 dans une dizaine de lycées, qui sera suivie d’une évaluation portant sur le coût de la nouvelle tarification, son impact éventuel sur la fréquentation des restaurants scolaires et sa perception par les familles et les établissements.

