Jean-Louis REBOUL, Joël DEKNEUDT Insee Picardie
Dès l'école primaire les filles prennent l'avantage sur les garçons. Elles le conservent tout au long de leurs études. Plus souvent bachelières, elles représentent 52% de la cohorte des jeunes Picards inscrits dans l'enseignement supérieur.
Paradoxalement, cet avantage ne se prolonge pas dans le monde du travail.
À tout âge, les femmes sont plus souvent au chômage. Quel que soit leur niveau de formation,
les Picardes ne sont que 37% parmi les cadres mais 76% parmi les employés. Elles sont majoritaires dans les métiers présentant les conditions de travail les plus précaires.
En 2010, le salaire horaire net moyen d’une Picarde est inférieur de 16%, à celui d’un Picard.
Enfin, le partage des tâches familiales et ménagères ayant peu évolué entre 1999 et 2010, il reste plus difficile pour une femme de concilier vie personnelle et vie professionnelle.
Le Ceser de Picardie mène actuellement une réflexion sur l’engagement citoyen des femmes en Picardie.
En effet, si l’égalité des droits entre les femmes et les hommes est aujourd’hui acquise en théorie, force est de constater que les femmes ne sont pas présentes dans les différentes instances de décision à hauteur de ce qu’elles représentent dans la population, et ce, quelles que soient ces instances : institutions politiques, représentations syndicales tant salariées que patronales, associations, collectifs, réseaux informels.
Régulièrement, le Ceser a été amené à faire des propositions pour réduire les inégalités en matière de formation, d’apprentissage, d’emploi, de salaire, de création d’entreprises, de partage des temps entre vie professionnelle et vie familiale.
L’étude confiée à l’Insee sur la situation des femmes en Picardie constitue un apport majeur à la connaissance des inégalités entre femmes et hommes, préalable indispensable à la formulation de propositions encore mieux adaptées aux réalités du territoire.
Le Ceser sera amené à soulever la question d’un réel partage des responsabilités entre les femmes et les hommes dans les multiples instances décisionnelles de la région, visant à encourager une citoyenneté active au féminin, et à en faire un levier de sa modernisation.
Serge CAMINE
Président du CESER
En Picardie comme en France, les filles réussissent mieux leur parcours scolaire que les garçons et sortent plus diplômées du système scolaire et de l'enseignement supérieur.
Dès l'école primaire, les filles prennent l'avantage, elles redoublent moins et obtiennent des résultats sensiblement meilleurs aux évaluations en français tout en égalant quasiment les garçons en mathématiques. Leur avance se confirme à la sortie du secondaire : au recensement de 2009, 61% des Picardes de 25 à 34 ans ont leur baccalauréat pour 51% des garçons. Depuis la génération 1954, les femmes sont plus souvent bachelières que les hommes.
Elles sont donc davantage en situation de poursuivre des études plus longues : la moitié des garçons arrête ses études un peu avant 19 ans, alors qu'il faut un an de plus pour que la moitié des filles soit dans la même situation. En 2010, les filles constituent 52% de la cohorte des jeunes Picards inscrits dans l'enseignement supérieur, proportion toutefois moindre qu'en France où elles représentent 57% des inscriptions des étudiants.
Malgré cet avantage potentiel au sortir de l'enseignement, la situation des femmes dans le monde du travail est moins favorable que celle des hommes sous bien des aspects, qu'il s'agisse d'accès à l'emploi, de position dans la hiérarchie des entreprises, de conditions de travail ou de salaires.
| Filles | Garçons | |
|---|---|---|
| Source : Rectorat | ||
| Épreuve de français | 55 | 47 |
| Épreuve de mathématiques | 60 | 63 |
Parmi les demandeurs d'emploi à fin décembre 2012 en Picardie, 79300 sont des femmes : soit 50%. Cette quasi-égalité numérique est néanmoins en défaveur des femmes car elles ne représentent que 46% de la population active : elles sont donc relativement plus souvent au chômage que les hommes.
Ainsi au recensement de 2009, 13,9% des Picardes actives de 15 à 64 ans sont au chômage pour 11,7% des hommes. Le différentiel de chômage entre les femmes et les hommes atteint -4 points pour les jeunes de moins de 25 ans, puis diminue avec l'âge : -3 points entre 25 et 50 ans, -1 point pour les plus âgés. La disparité entre les sexes face au chômage n'est pas propre à la Picardie, cependant les écarts y sont plus importants qu'en France, en particulier pour les plus jeunes.
Pour les femmes comme pour les hommes, plus le niveau de formation est élevé, plus le risque d'être au chômage diminue. Mais, tant en Picardie qu'en France, les femmes titulaires d'un diplôme de niveau IV (Baccalauréat général ou technique) ou V (CAP ou BEP) ont un risque d'être au chômage supérieur à celui d'un homme de même âge et de même niveau.
Il faut atteindre un diplôme de l'enseignement supérieur pour que cette "protection" contre le chômage, que constitue la formation, soit de la même efficacité pour les femmes que pour les hommes. Cependant, si les femmes diplômées du supérieur n'ont pas plus de risque que les hommes d'être au chômage, c'est parce qu'elles acceptent plus souvent d'occuper des emplois moins qualifiés que ceux auxquels leur niveau de formation leur permettrait de prétendre.
En effet, les femmes exercent moins fréquemment un emploi de cadre (9% contre 13% pour les hommes) alors qu'elles sont plus souvent diplômées du 2e ou 3e cycle de l'enseignement supérieur (13% contre 11%). Avec un diplôme de niveau II ou I, 45% des femmes et 63% des hommes occupent une profession de cadre.
On retrouve ces diplômées du supérieur à l'échelon inférieur des qualifications : 41% exercent une profession intermédiaire, soit deux fois plus que les hommes (22%). Ce mouvement en cascade se poursuit sur l'échelle des qualifications, en effet 34% de femmes diplômées du 1er cycle sont employées ou ouvrières alors que ce n'est le cas que de 23% des hommes de même niveau.
Quel que soit leur niveau de formation, les Picardes, ne sont donc que 37% parmi les cadres, deux points de moins encore qu'en France, sans doute en raison du poids de l'industrie, très peu féminisée, dans l'activité économique régionale.
| Unité : nombre, % | |||||
| Catégorie socioprofessionnelle | Femmes | Hommes | Total | Part des femmes | |
|---|---|---|---|---|---|
| Picardie | France | ||||
| Source : Insee, Recensement de la population 2009 | |||||
| Employé | 170 300 | 53 800 | 224 100 | 76,0 | 76,2 |
| Profession intermédiaire | 94 600 | 92 800 | 187 400 | 50,5 | 52,1 |
| Cadre | 32 400 | 55 800 | 88 200 | 36,7 | 38,8 |
| Chef d'entreprise | 10 600 | 27 200 | 37 800 | 28,0 | 27,5 |
| Agriculteur | 3 300 | 10 400 | 13 700 | 24,1 | 27,6 |
| Ouvrier | 42 200 | 177 900 | 220 100 | 19,2 | 18,7 |
| Ensemble | 353 400 | 417 900 | 771 300 | 45,8 | 47,4 |
La répartition des emplois par familles professionnelles (FAP) montre que l'éventail des métiers exercés par les femmes est plus réduit que celui des hommes. Sur 87 familles professionnelles, 42 sont "très masculines" : plus de 3/4 des emplois sont occupés par des hommes. À l'inverse, les FAP "très féminines", où plus de 3/4 des emplois sont occupés par des femmes, ne sont que 14, soit trois fois moins nombreuses. Il faut rassembler 11 familles professionnelles pour réunir 50% des effectifs de femmes en emploi alors qu'il en faut 18 pour atteindre le même seuil chez les hommes.
Cette concentration apparaît notamment pour les qualifications supérieures. Parmi les 14 familles professionnelles relevant de la catégorie des cadres, aucune n'est "très féminine", la proportion la plus élévée de femmes est atteinte pour les enseignants (2/3). Au contraire, 6 familles sont presque exclusivement masculines : les cadres et ingénieurs de l'industrie, du BTP, du commerce, du transport, de l'informatique et les personnels d'étude et de recherche comptent au plus une femme pour quatre hommes. Les femmes cadres sont concentrées sur 4 types de métiers : enseignante, cadre administratif, comptable ou financier, cadre A de la fonction publique et médecin.
La place des femmes dans les métiers administratifs d'une part et sanitaires et sociaux d'autre part, relevant du secteur public ou privé, se retrouve au niveau des professions intermédiaires, la quasi-totalité des fonctions de techniciens ou d'agents de maîtrise étant, quant à elles, exercées par des hommes.
| Famille professionnelle | % de la population féminine occupée | Part de femmes en % |
|---|---|---|
| Source : Insee, Recensement de la population 2009 | ||
| Agents d'entretien | 7,7 | 71,8 |
| Enseignants | 6,2 | 66,4 |
| Employés administratifs de la fonction publique (catégorie C et assimilés) | 5,9 | 74,5 |
| Vendeurs | 4,7 | 75,1 |
| Aides à domicile et aides ménagères | 4,3 | 98,6 |
| Aides-soignants | 4,2 | 92,3 |
| Infirmiers, sages-femmes | 3,8 | 88,0 |
| Assistantes maternelles | 3,7 | 99,4 |
| Secrétaires | 3,5 | 97,6 |
| Employés administratifs d'entreprise | 3,0 | 77,5 |
| Caissiers, employés de libre service | 2,9 | 83,7 |
| Total | 50,0 | |
Le classement des familles professionnelles au regard des caractéristiques de la main d'œuvre et des conditions d'emploi montre aussi un lien entre taux de féminisation et précarité de l'emploi. Alors que les femmes occupent 46% des emplois, elles sont relativement moins nombreuses (33%) dans les métiers stables avec un recrutement en CDI et employant des personnes diplômées avec un bon niveau de salaire.
Mais elles sont très présentes (77%) dans les métiers les plus précaires pour lesquels l'entrée en CDI est rare. Ces emplois relèvent le plus souvent d'une qualification d'employé ou d'ouvrier non qualifié et se caractérisent notamment par la forte fréquence du temps partiel, un chômage structurel important et de longue durée et des conditions de travail difficiles. Parmi les 8 familles professionnelles de cette catégorie, "les agents de gardiennage et sécurité" sont majoritairement des hommes, mais les 7 autres sont principalement, voire exclusivement féminines, notamment 27400 femmes "agents d'entretien" et 15200 femmes "aides à domicile" qui représentent au total 12% de l'emploi féminin régional.
Un des aspects les plus sensibles de l'inégalité face à l'emploi porte sans doute sur la rémunération. En 2010, le salaire horaire net moyen d'une Picardeest inférieur de 16% à celui d'un Picard. Cet écart est pour partie lié aux différences de structure des emplois par qualification. Les hommes sont plus nombreux dans les emplois de cadre dont les salaires moyens sont, de loin, les plus élevés.
Avec l'âge, en même temps que le niveau du salaire, l'écart entre les hommes et les femmes ne cesse de s'accroître : pratiquement identique au début de la vie active, il passe à -17% pour la tranche d'âge des 35/44 ans, puis à -33% pour celle des plus de 55 ans. La sous-représentation féminine dans l'encadrement explique d'ailleurs le brusque saut de l'écart de salaire après 55 ans. Les cadres et professions intellectuelles supérieures poursuivent plus longuement leur vie active et partent plus tard en retraite ; de ce fait, leur poids dans l'emploi total croît fortement à partir de cette tranche d'âge.
À cet effet de structure des qualifications s'ajoutent deux facteurs. D'une part, les hommes perçoivent plus fréquemment des heures supplémentaires et des primes, et leur montant est plus important. D'autre part, les femmes sont plus sujettes à des interruptions de carrière, ce qui nuit à leur ancienneté, leur expérience et handicape leur trajectoire professionnelle. La prégnance de ces deux éléments peut être observée dans tous les secteurs d'activité : pour la plupart des professions, les écarts de salaires entre hommes et femmes se creusent avec l'âge.
Dans un pays réputé pour l'importance accordée aux diplômes, le monde du travail offre donc de meilleures perspectives aux hommes alors qu'ils sont moins diplômés que les femmes. Une première explication se trouve dans les différences entre les filières de formation suivies : les choix d'orientation scolaire des filles et des garçons se trouvent influencés par les représentations sociales des rôles masculins et féminins.
Ainsi, dans l'enseignement professionnel, les filles constituent 68% des élèves apprenant un métier lié au domaine des services mais seulement 20% parmi les formations à des métiers de la production. De même en première technologique, la filière santé social comprend 90% de filles et celle de l'industrie 5%.
Au niveau de la première générale, 80% de la section littéraire est féminine, 60% de la section économique et sociale, mais seulement 44% de la filière scientifique. Ces tendances se poursuivent dans l'enseignement supérieur, où les filles sont fortement majoritaires en sciences humaines, lettres, langues ou administration économique et sociale, mais à l'inverse minoritaires dans les filières scientifiques.
Or les différentes enquêtes d'insertion, par exemple celle du Cereq sur le devenir à trois ans des diplômés de 2007, montre que 50 à 60% des jeunes ont un emploi dans la majorité des filières fortement féminisées telles que le secrétariat ou le commerce, alors qu'ils sont 75 à 80% dans les spécialités préférées par les garçons comme celles formant aux métiers de la mécanique ou des transports. Parmi les filières très féminines, seules celles liées au travail social, à la santé ou aux services à la personne atteignent des taux d'emploi de ce niveau.
| Disciplines | Effectif féminin | Effectif total | Part de femmes en % |
|---|---|---|---|
Source : Rectorat d'Amiens | |||
| Pluri lettres - langues - sc humaines | 100 | 126 | 79,4 |
| Pluri sciences | 60 | 78 | 76,9 |
| Lettres - sciences du langage - arts | 1 070 | 1 531 | 69,9 |
| Sciences économiques - gestion (hors a.e.s.) | 1 569 | 3 065 | 51,2 |
| ... | ... | ... | ... |
| S.T.A.P.S. | 246 | 852 | 28,9 |
| Sciences fondamentales et applications | 1 759 | 6 274 | 28,0 |
Au-delà de l'orientation, les femmes se trouvent confrontées, tout au long de leur parcours d'activité, à une autre problématique, celle de la conciliation entre leur vie professionnelle et leur vie personnelle. Ainsi, même si la législation permet un partage des charges liées à la naissance et à l'éducation des enfants, elles sont essentiellement assumées par les mères : le taux d'activité des femmes âgées de 25 à 49 ans diminue avec le nombre d'enfants alors que l'activité des hommes demeure au même niveau. Si l'arrivée du premier enfant a peu d'impact sur le taux d'activité, à partir du 2e enfant, l'activité de la mère baisse sensiblement. Les conséquences sont particulièrement marquées lorsque la famille compte au moins trois enfants dont un en bas âge, le taux d'activité est alors de 52% pour les femmes et 98% pour les hommes.
De plus, les enquêtes sur l'emploi du temps menées par l'Insee auprès des ménages français confirment le rôle dominant des femmes dans les activités parentales de soin, de jeu et d'instruction auprès des enfants, en indiquant en outre que le partage des tâches a peu évolué entre 1999 et 2010. Elles rappellent aussi que, en ce qui concerne les activités ménagères (cuisine, ménage, courses, linge), la balance penche nettement en défaveur des femmes quel que soit l'âge, tant en termes de fréquence de participation que de temps consacré, même si les inégalités tendent à se réduire sur la période récente.
L'accès à une qualification professionnelle est conditionné par divers critères tels que le niveau de formation, l'âge, le secteur d'activité ou le temps de travail. La régression logistique permet de gommer les effets de structure et de comparer les chances d'accès par genre à une qualification donnée, toutes choses égales par ailleurs.
Quel que soit le niveau de diplôme, la probabilité d'exercer un emploi de cadre est moindre pour les femmes que pour les hommes. Elle est en particulier deux fois moins importante pour les diplômées du 2e ou 3e cycle. Par contre, la probabilité, pour les mêmes diplômées, d'occuper une profession intermédiaire, est presque deux fois plus forte que pour leurs homologues masculins.
Les mêmes régressions donnent des résultats identiques pour la France.
Note de lecture : Par rapport à un homme diplômé du premier cycle de l'enseignement supérieur, la probabilité pour une femme de même niveau d'être cadre est divisée par trois toutes choses égales par ailleurs (graphique du haut). Inversement, la probabilité d'exercer une profession intermédiaire est pratiquement multipliée par deux (graphique du bas).

IPA n°77 - 4 pages
Une meilleure formation mais de moins bonnes conditions d'emploi pour les femmes
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