La mémoire de 2002
Stéphane Jugnot, division Enquêtes et études démographiques, Insee
La participation à l’élection présidentielle de 2007 a atteint un niveau exceptionnel. La mémoire du premier tour de l’élection de 2002 a conduit à la mobilisation d’un nombre accru d’électeurs, notamment parmi les jeunes. L’ampleur des inscriptions sur les listes électorales à la fin de l’année 2006 laissait pressentir ce mouvement. La forte participation des nouveaux inscrits l’a confirmé.
À l’inverse, l’abstention à l’élection législative a battu un record historique.
La conjonction de ces deux résultats confirme que les électeurs ne délaissent pas les urnes mais s’expriment par un vote intermittent et sélectif.
Pour les scrutins présidentiel et législatif de 2007, plus de 42 millions de Français étaient inscrits sur les listes électorales de France métropolitaine, soit 3 millions de plus qu’au printemps 2002. Ils ont participé en nombre à l’élection présidentielle. Seuls 14,7 % des inscrits n’ont pas participé au premier tour de ce scrutin, autant au second tour. Ces taux d’abstention sont parmi les plus faibles de la Ve République.
Lors de l’élection présidentielle de 2002, de nombreux électeurs avaient délaissé le premier tour de scrutin. Dans un sursaut civique, ils s’étaient ensuite fortement mobilisés pour le second tour. La forte participation au premier tour de l’élection présidentielle de 2007 porte la mémoire de 2002 : elle résulte pour une large part d’électeurs qui s’étaient moins déplacés que les autres au premier tour de l’élection présidentielle de 2002.
Le surcroît de mobilisation provient surtout des générations les plus récentes (graphique 1). Au premier tour de l’élection présidentielle de 2002, 73 % des électeurs de métropole s’étaient déplacés, le taux le plus faible depuis le début de la Ve République. Plus de 81 % des électeurs nés dans les années 1930 avaient voté ; ils n’étaient que 64 % parmi les électeurs nés dans les années 1970. Un fort surcroît de mobilisation, décroissant avec l’âge, avait marqué l’entre-deux tours : le taux de participation avait augmenté de 10 points pour les générations 1970 et de 5 points pour les générations 1930, qui avaient voté en nombre dès le premier tour. Le surcroît de mobilisation des plus jeunes au second tour de 2002 s’amplifie encore au premier tour de l’élection présidentielle de 2007, même si toutes les générations ont davantage voté au premier tour de 2007 qu’au premier tour de 2002 : + 21 points pour les générations 1970, + 7 points pour les générations 1930. Par suite, les écarts de participation selon l’âge sont plus réduits en 2007 qu’en 2002. La mobilisation accrue des jeunes générations est d’autant plus significative que leur taux d’inscription augmente lui aussi. L’entre-deux tours 2007 n’a, en revanche, pas beaucoup renouvelé les votants. Les plus jeunes se sont même légèrement démobilisés.
Le surcroît de mobilisation est aussi différent selon les catégories socioprofessionnelles. Les employés de commerce ou les ouvriers non qualifiés, les professions intermédiaires d’entreprises ou les techniciens avaient moins voté au premier tour de la présidentielle de 2002. Ils s’étaient fortement mobilisés entre les deux tours de 2002. En 2007, leur taux de participation progresse de près de 20 points par rapport au premier tour de 2002. À l’opposé, les chefs d’entreprise, cadres du secteur privé, agriculteurs exploitants ou professions libérales, qui s’étaient mobilisés à plus de 80 % dès le premier tour de 2002, n’ont pas voté beaucoup plus au premier tour de l’élection présidentielle de 2007.
Graphique 1 - Toutes les générations votent davantage au 1er tour des présidentielles de 2007
Lecture : 68 % des inscrits nés dans les années 1980 ont voté au premier tour des élections présidentielles de 2002. Une partie d'entre eux s'est démobilisée au second tour, mais des absentionnistes du premier tour se sont mobilisés. Le surcroît de mobilisation, différence des taux de participation entre les deux tours qui résulte de ce double mouvement, a ainsi concerné 10 % des inscrits de cette génération en 2002.
Champ : électeurs inscrits en France métropolitaine.
Source : Insee, enquête participation électorale 2007-2008, enquête participation électorale 2002-2004.
En 2007, en métropole, près de 1,4 million de personnes sont inscrites pour la première fois sur les listes, soit 3,4 % du corps électoral.
Le facteur démographique et l’inscription d’office des jeunes qui ont atteint 18 ans en 2006 ne suffisent pas à expliquer l’ampleur du phénomène. En effet, les inscriptions d’office ne représentent que 40 % des nouvelles inscriptions. Au-delà, 830 000 électeurs sont venus d’eux-mêmes se faire enregistrer fin 2006 : la moitié sont âgés de moins de 30 ans et un quart ont entre 30 et 39 ans (graphique 2). La proportion de nouveaux inscrits atteint 6 % parmi les 18-24 ans (hors inscription d’office), 5 % parmi les 25-29 ans et 4 % parmi les 30-34 ans. Ce mouvement d’inscription des générations récentes à la veille du scrutin présidentiel de 2007 illustre a contrario la position de retrait qu’une partie d’entre elles avait adoptée au cours des années passées. Il s’agit un peu plus souvent d’hommes, dans 52 % des cas, alors que les hommes ne représentent que 47 % du corps électoral.
Hors inscription d’office, les nouveaux inscrits représentent 2 % du corps électoral métropolitain, 5,7 % en Seine-Saint-Denis, 4,4 % à Paris, 3,8 % dans le Val-d’Oise, 3,6 % dans les Hauts-de-Seine et 3,5 % dans le Val-de-Marne. Ces cinq départements regroupent 22 % des nouveaux inscrits hors inscription d’office, alors qu’ils ne rassemblent que 10 % des autres inscrits. Après l’Île-de-France (3,8 % de nouveaux inscrits), les régions les plus concernées sont Provence-Alpes-Côte d’Azur (2,5 %) et Rhône-Alpes (2,3 %). Parmi les villes d’au moins 3 000 inscrits ayant le plus fort taux de nouveaux inscrits (hors inscription d’office), Clichy-sous-Bois, Grigny, Villeneuve-la-Garenne, Pierrefitte-sur-Seine, Creil, Garges-lès-Gonesse, Villiers-le-Bel, La Courneuve, Sarcelles et Mantes-la-Jolie arrivent en tête.
Graphique 2 - Les inscrits de fin 2006 (hors inscription d'office) selon la tranche d'âge
Champ : électeurs inscrits en France métropolitaine.
Source : Insee, fichier national des électeurs, mars 2007.
Les nouveaux inscrits, y compris les inscrits d’office, se sont fortement mobilisés pour le scrutin présidentiel. Ils ont plus participé aux deux tours de scrutin (83,5 % contre 80,7 % pour les autres) et sont deux fois moins nombreux à n’avoir pas du tout voté (5,7 % contre 10,3 %)(tableau). Par contre, 48 % se sont abstenus de toute participation à l’élection législative, contre seulement 31 % pour les autres.
Une partie de ce constat s’explique par le fait que les nouveaux inscrits sont surtout des jeunes électeurs et qu’ils ont adopté le comportement de participation des autres électeurs de leur âge, déjà inscrits auparavant. Lorsque l’on tient compte des différences de structure par âge des deux groupes d’électeurs, le constat persiste mais de façon plus nuancée. Plus précisément, les nouveaux inscrits qui avaient voté au premier tour de l’élection présidentielle de 2007 ne se sont pas démobilisés plus que les autres entre les deux tours : 5 % des votants dans les deux cas. Parmi les abstentionnistes du premier tour, les nouveaux inscrits se sont plus souvent déplacés au second tour que les autres : 41 % contre 31 %. D’un scrutin à l’autre, à âge comparable, quand ils avaient voté à l’élection présidentielle, les nouveaux inscrits ont moins souvent que les autres participé à l’élection législative : 37 % contre 24 %. Mais ils se sont mobilisés davantage quand ils n’avaient pas voté aux présidentielles : 14 % contre 7 %. Toutefois, à structure d’âge identique, le constat d’une moindre participation à l’élection législative demeure.
| * Circonscription pourvue dès le premier tour du scrutin. | ||||
| ** Circonscription pourvue après deux tours de scrutin. | ||||
| Champ : électeurs inscrits en France métropolitaine. | ||||
| Source : Insee, enquête participation électorale 2007-2008. | ||||
| en % | ||||
| Nouveaux inscrits | Nouveaux inscrits à structure d’âge identique aux autres | Déjà inscrits | Ensemble | |
|---|---|---|---|---|
| Participation aux deux scrutins | ||||
| Vote systématique | 33,8 | 36,9 | 50,9 | 50,4 |
| Vote à tous les tours sauf un | 16,8 | 19,9 | 15,6 | 15,6 |
| Vote deux fois | 35,9 | 29,5 | 18,5 | 19,1 |
| Vote une fois | 8,3 | 7,8 | 5,4 | 5,5 |
| Aucune participation | 5,2 | 5,9 | 9,6 | 9,5 |
| 100 | 100 | 100 | 100 | |
| Élection présidentielle | ||||
| Vote aux deux tours | 83,5 | 82,0 | 80,7 | 80,8 |
| Vote uniquement au 1er tour | 6,4 | 4,7 | 4,5 | 4,5 |
| Vote uniquement au 2d tour | 4,5 | 5,5 | 4,5 | 4,5 |
| Pas de vote | 5,7 | 7,8 | 10,3 | 10,2 |
| 100 | 100 | 100 | 100 | |
| Élections législatives | ||||
| Vote aux deux tours** | 28,5 | 31,8 | 41,2 | 40,8 |
| Vote au 1er tour et pas de 2nd tour* | 7,1 | 7,1 | 12,6 | 12,4 |
| Vote uniquement au 1er tour** | 8,6 | 11,9 | 7,8 | 7,9 |
| Vote uniquement au 2nd tour** | 8,1 | 10,2 | 7,2 | 7,2 |
| Pas de vote (2 tours**) | 38,1 | 31,0 | 23,2 | 23,7 |
| Pas de vote (1 tour*) | 9,6 | 7,9 | 8,1 | 8,1 |
| 100 | 100 | 100 | 100 | |
| Entre les deux tours des élections présidentielles | ||||
| Taux de démobilisation des votants du 1er tour | 7,1 | 5,4 | 5,2 | 5,3 |
| Taux de mobilisation des abstentionnistes du 1er tour | 43,9 | 41,3 | 30,5 | 30,8 |
| D’une élection à l’autre | ||||
| Taux de démobilisation des votants des présidentielles | 45,1 | 36,6 | 24,1 | 24,9 |
| Taux de mobilisation des abstentionnistes des présidentielles | 8,4 | 13,6 | 6,6 | 6,7 |
| Entre les deux tours des élections législatives** | ||||
| Taux de démobilisation des votants du 1er tour | 23,2 | 27,2 | 16,0 | 16,2 |
| Taux de mobilisation des abstentionnistes du 1er tour | 17,4 | 24,8 | 23,6 | 23,3 |
Neuf inscrits sur dix ont voté à au moins l’un des quatre tours de scrutins de 2007 (tableau), comme en 2002, ce qui infirme la thèse d’une désaffection croissante des électeurs pour les affaires publiques. Néanmoins, l’abstention à l’élection législative atteint un niveau historique : 39,6 % au premier tour du scrutin et 39,7 % au second tour (graphique 3).
Les deux scrutins de 2007 confirment ainsi la pratique d’un vote intermittent et sélectif. Quatre inscrits sur cinq se sont exprimés aux deux tours du scrutin présidentiel ; 4,5 % n’ont voté qu’au premier tour et autant n’ont voté qu’au second tour. Au total, neuf inscrits sur dix ont donc participé à l’élection présidentielle. Mais parmi eux, un sur quatre ne s’est pas déplacé pour l’élection législative. Par ailleurs, seuls 7 % des abstentionnistes aux deux tours des présidentielles ont voté aux législatives. Dès lors, c’est un inscrit sur trois qui n’a pas du tout participé à l’élection législative.
Outre la moindre mobilisation, les élections législatives se distinguent par une rotation plus forte de l’électorat entre les deux tours. Dans les circonscriptions qui ont connu deux tours, 9,8 % des électeurs ont voté uniquement au premier et 9,0 % uniquement au second, soit, dans chaque cas, deux fois plus qu’à l’élection présidentielle. L’intermittence du vote ne touche donc pas de façon égale toutes les élections. Ce faisant, elle traduit une hiérarchisation marquée, en 2007, par un désintérêt relatif pour l’élection législative.
Le vote systématique augmente avec l’âge jusque vers 70 ans (graphique 4). 30 % des moins de 30 ans ont voté à tous les tours de scrutins alors que 12 % n’ont pas du tout voté. À l’opposé, 65 % des 60-69 ans se sont déplacés pour tous les tours de scrutin et 5 % n’ont pas du tout voté. Un jeune sur deux n’a pas voté à l’élection législative, contre une personne de 60 à 69 ans sur cinq. À partir de 70 ans et surtout au-delà de 80 ans, l’intermittence et la non-participation sont plus fréquentes. Les problèmes de santé et de dépendance pèsent alors sur l’exercice du droit de vote.
Cet effet de l’âge est maintenant bien connu. De même, un faible niveau de diplôme éloigne des urnes. Le travail stable, la propriété du logement, un emploi public ou la vie en famille sont au contraire favorables au civisme. Les différences de participation des personnes selon leurs caractéristiques individuelles peuvent refléter un intérêt différencié pour les affaires publiques ou une plus ou moins grande intégration sociale. Mais l’offre politique et la perception des enjeux ont aussi un rôle. Des études sur les scrutins passés ont montré que la participation était plus élevée quand l’issue était incertaine ou quand l’offre politique était diversifiée.

Insee Première N°1169 - décembre 2007
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