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Baby-boom et allongement de la durée de vie : quelles contributions au vieillissement ?

Didier Blanchet et Françoise Le Gallo, Insee

Résumé

Identifier les composantes du vieillissement démographique aide à mieux en saisir les conséquences et les façons de s'y adapter.

Le maintien d'une fécondité relativement élevée et un flux migratoire de l'ordre de 100 000 entrées annuelles devraient suffire à préserver, à horizon prévisible, la France d'un processus de vieillissement « par le bas », celui qui découlerait d'une baisse de la population d'âge actif.

Le vieillissement se fait donc « par le haut », c'est-à-dire par une croissance du nombre de plus de 60 ans. Cette croissance tient à deux facteurs : l'allongement de la durée de vie et l'arrivée aux âges élevés des générations nombreuses du baby-boom.

On peut isoler l'effet du premier facteur en reconstituant la trajectoire d'une population fictive sans migrations ni fluctuations annuelles du nombre de naissances mais qui aurait été et serait à l'avenir soumise aux variations constatées ou anticipées de la mortalité.

Une telle population aurait déjà connu un vieillissement marqué tout au long des cinquante dernières années et elle aurait dû en gérer progressivement les conséquences.

L'effet du baby-boom se superpose à ce mouvement tendanciel. Il s'agit d'un effet « en V ». Les baby-boomers ont d'abord retardé le vieillissement en venant gonfler les tranches d'âge actives. Leur arrivée progressive aux tranches d'âge élevées le fait réaccélérer de 2006 à 2035. Il ralentira ensuite à nouveau, à partir de 2035-2040.

Sommaire

Publication

Le vieillissement ne s'explique pas par la baisse de la population d'âge actif

Le vieillissement peut se mesurer à l'aide de différents indicateurs. Celui qui est le plus pertinent pour la problématique des retraites consiste à rapporter la part des 60 ans et plus à celle des 20-59 ans. Si le nombre des 20-59 ans diminue, ce ratio augmente : on parle alors de vieillissement « par le bas » dû au non-renouvellement des générations. Ce phénomène était souvent mis en avant quand le débat sur les retraites a pris de l'ampleur, au début des années 1990 : il y avait alors une quinzaine d'années que l'indicateur conjoncturel de fécondité était tombé en deçà du seuil de remplacement des générations. On en déduisait fréquemment qu'une bonne part du vieillissement allait découler de la baisse de la population d'âge actif.

Pourtant, déjà à l'époque, c'est un tout autre message qui ressortait des projections démographiques produites par l'Insee. L'essentiel du vieillissement prévu tenait à la croissance du nombre de plus de 60 ans : un vieillissement« par le haut ». On peut le vérifier en analysant les variations qui étaient anticipées pour les deux groupes d'âge, à l'horizon de 2050 (graphique 1). Le nombre de 20-59 ans était prévu croissant entre 1990 et 2006 puis en décroissance régulière mais très modérée, le faisant à peu près revenir au point de départ en 2050. Sur la même période, on anticipait un doublement du nombre de soixante ans et plus, avec une forte accélération à partir de 2006. C'était bien ce second facteur qui expliquait l'essentiel du vieillissement.

Ce message est encore plus net dans les toutes dernières projections publiées par l'Insee en 2010 (Chardon et Blanpain, 2010). Le vieillissement par le bas n'y joue plus aucun rôle. Avec une fécondité de 1,95 enfant par femme et un flux migratoire annuel de 100 000 entrées nettes, la population d'âge actif serait désormais quasiment stationnaire jusqu'en 2060. De son côté, la croissance du nombre de 60 ans et plus reste conforme à celle qui était envisagée en 1995. Leur nombre devrait encore augmenter de 80 % environ jusqu'au nouvel horizon de 2060. En chiffres bruts il atteindrait 23,6 millions contre 13,2 en 2007, à rapporter à environ 33 millions de personnes âgées de 20 à 59 ans.

Graphique 1 - Évolutions relatives du nombre des 60 ans et plus et du nombre des 20-59 ans, telles que projetées en 1995 et 2010, par rapport aux niveaux observés en 1990

Graphique 1 - Évolutions relatives du nombre des 60 ans et plus et du nombre des 20-59 ans, telles que projetées en 1995 et 2010, par rapport aux niveaux observés en 1990

Lecture : Les courbes en pointillés correspondent aux projections publiées en 1995. A cette date, on anticipait un nombre de plus de 60 ans en 2050 égal à 2,04 fois le niveau de l'année de base qui était l'année 1990. Les courbes en traits pleins correspondent aux résultats des projections de 2010, toujours exprimés en année de base 1990.

Source : Dinh (1995), Chardon et Blanpain (2010) et calcul des auteurs.

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La hausse de l'espérance de vie explique sa tendance de fond

Ce constat d'un vieillissement « par le haut » est désormais bien partagé. Au cours des années 1990, les diagnostics relatifs à l'avenir des retraites ont de moins en moins mis en avant le déficit de natalité au profit de deux autres facteurs : l'allongement de la durée de vie et l'effet du baby-boom correspondant à l'arrivée à l'âge de la retraite des générations nombreuses nées à partir de 1946.

Pour identifier leurs apports respectifs, une première méthode consiste à calculer ce que serait le vieillissement à venir si la mortalité se stabilisait instantanément, pour toutes les tranches d'âge. Ceci revient à calculer un « acquis » de vieillissement, celui qui est d'ores et déjà inscrit dans la structure par âge. Il est substantiel : sous cette hypothèse de mortalité constante, les 60 ans et plus seraient encore 19,3 millions en 2060, soit une hausse de 6,1 millions qui représente près de 60 % de la hausse totale attendue (Blanpain et Chardon, 2011). 40 % du vieillissement total serait donc attribuables à la baisse de la mortalité.

Néanmoins, par construction, la méthode n'isole que l'impact des baisses de mortalité futures. Un calcul plus complet suppose de chiffrer aussi l'impact encore à venir des baisses de mortalité passées dont les effets se diffusent progressivement à la pyramide des âges : par exemple, si la probabilité de décès entre 60 et 61 ans décroit en 1990, ceci augmente immédiatement le nombre de personnes de 61 ans, puis celui de 62 ans un an plus tard et ainsi de suite. Les effets de cette baisse se manifestent donc pendant une bonne quarantaine d'années, jusqu'en 2030 (voir sources et méthodes).

Pour mieux apprécier l'effet total de la baisse de la mortalité, la meilleure méthode consiste à resimuler rétrospectivement une population dans laquelle ce facteur de vieillissement aurait été le seul à jouer. Plus précisément, on simule une population dite « contrefactuelle » dans laquelle les variations effectivement observées et projetées de la mortalité sont appliquées à des générations successives d'effectifs à la naissance parfaitement stables, donc sans baby-boom ni autres fluctuations des flux de naissances, et également sans apport migratoire (voir tableau).

On constate qu'une telle population aurait connu et connaîtrait un vieillissement très régulier (graphique 2, courbe en trait noir) qui s'avère rendre compte de l'ensemble de la tendance du vieillissement réel. Il aurait été modéré jusque vers 1950 car, à l'époque, les baisses de mortalité profitaient encore beaucoup aux tranches d'âge jeunes ou médianes, mais il se serait ensuite accéléré avec la concentration de la baisse de la mortalité sur les tranches d'âge les plus élevées.

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Le baby-boom : un effet en « V » plutôt qu'un effet en cloche

La hausse de l'espérance de vie serait donc à l'origine de l'ensemble de la tendance séculaire du vieillissement global. Autour de cette tendance globale, les autres facteurs ont des effets qu'il vaut mieux lire en termes d'accélérations et de ralentissements voire d'inversions temporaires du processus de vieillissement (voir tableau et sources et méthodes).

C'est de cette manière qu'il faut analyser la contribution du baby-boom. Elle est parfois décrite en termes de « bosse » démographique : le vieillissement s'accélèrerait lorsque les baby-boomers arrivent à l'âge de la retraite, puis le processus s'inverserait lorsque les baby-boomers décèdent, avec retour au statu quo antérieur. Mais l'image de la bosse n'est pas la plus appropriée. L'effet dominant du baby-boom sur le ratio retraités/actifs n'est pas un effet en cloche, c'est un effet « en V ». Si ce baby-boom est seul à jouer, sa première conséquence est de rajeunir la structure par âge, tant que les baby-boomers alimentent les tranches d'âge actives : le ratio commence donc par baisser. C'est lorsque ces baby-boomers dépassent 60 ans que ce rajeunissement cède la place au vieillissement. Avec le temps, la hausse des actifs se reporte sur les retraités ; c'est ce décalage temporel entre ces deux hausses qui explique le V. Toutes choses égales par ailleurs, la sortie de ce V ramène exactement à la structure par âge d'avant le baby-boom (voir données et complément technique).

Cet effet en V se lit sur la courbe du vieillissement effectif à partir du milieu des années 1970 (graphique 2, courbe en trait rouge). À cette époque, les baby-boomers ont commencé à alimenter la tranche d'âge des 20-59 ans depuis une dizaine d'années mais, dans un premier temps, ceci ne suffit pas à compenser la présence dans cette tranche des générations creuses de la première guerre mondiale et de l'entre-deux guerres. L'effet du baby-boom se révèle pleinement quand, à partir de 1975, les générations nées entre 1915 et 1919 arrivent à 60 ans. On entre alors dans une phase où la structure par âge de la population se retrouve durablement plus jeune que ce qui aurait normalement résulté de son niveau de mortalité. Le mouvement s'inverse à nouveau en 2006, au moment où les premiers baby-boomers atteignent 60 ans. Il s'ensuit une phase de vieillissement accéléré qui cumule poursuite du vieillissement tendanciel et seconde branche du V : cette phase devrait durer jusqu'en 2035.

Ce vieillissement se trouve en outre légèrement renforcé par le fait que, au sortir du baby-boom, la fécondité ne s'est pas contentée de revenir au seuil de remplacement mais est descendue en deçà, sans que les flux migratoires aient systématiquement comblé ce déficit. C'est à cette seconde composante que peut s'appliquer l'image de la bosse : quand des classes creuses arrivent à l'âge adulte, il y a d'abord une hausse du ratio démographique qui se résorbe ensuite si la fécondité revient au seuil de replacement. Ce phénomène contribue lui aussi au vieillissement accéléré prévu jusqu'en 2035 et à son ralentissement ultérieur, mais il est moins prononcé que l'effet en V.

Graphique 2 - Vieillissement effectif et vieillissement tendanciel imputable à la baisse de la mortalité (ratio des 60 ans et plus aux 20-59 ans, en %).

Graphique 2 - Vieillissement effectif et vieillissement tendanciel imputable à la baisse de la mortalité (ratio des 60 ans et plus aux 20-59 ans, en %).

Lecture : En 2010, il y avait 39 personnes de plus de 60 ans pour 100 personnes âgées de 20 à 59 ans. Dans une population où le vieillissement n'aurait dépendu que de la baisse de la mortalité, ce ratio aurait été de 48,5 %.

Source : Insee et calculs des auteurs

Tableau - Baby-boom et évolution de la structure par âge : une représentation stylisée
Période Baby-boom temporaire seul, suivi d'un retour au seuil de remplacement des générations Chute temporaire de la fécondité sous le seuil de remplacement Baby-boom puis chute temporaire de la fécondité en deçà du seuil de remplacement
Effectif des Ratio Effectif des générations Ratio 60-80 /20-60 Effectif des Ratio 60-80 /20-60
générations 60-80 /20-60 générations
Lecture : dans un scénario avec baby-boom à la période 10, le ratio 60-80 ans/ 20-60 ans passe de 50 % à 40 % entre t=10 et t=11 (voir sources et méthodes)
Source : calcul des auteurs
4 100 100 100
5 100 100 100
6 100 100 100
7 100 50 100 50 100 50
8 100 50 100 50 100 50
9 100 50 100 50 100 50
10 150 50 100 50 150 50
11 150 40 90 50 135 40
12 150 33 90 53 135 35
13 150 50 90 56 135 56
14 150 50 90 50 135 50
15 150 50 90 50 135 50

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Quelques conséquences

Plusieurs messages se dégagent de cette décomposition des facteurs du vieillissement. Mettre en avant le rôle moteur de l'espérance de vie rappelle que c'est bien à cette évolution tendancielle favorable qu'il s'agit de répondre. Mais cette évolution ne se réduit pas à l'effet des gains d'espérance de vie futurs et ceci aide à comprendre l'ampleur des ajustements qui sont nécessaires. En matière de retraite, par exemple, si les gains d'espérance de vie futurs étaient seuls à jouer, indexer à l'avenir l'âge de la retraite sur les gains d'espérance de vie au fur et à mesure qu'ils sont enregistrés suffirait à stabiliser le ratio actifs/retraités et dispenserait de tout autre mesure. Mais ce n'est pas le cas, car il faut aussi gérer les effets des hausses d'espérance de vie passée qui ont été temporairement masqués par la première phase de l'effet en V du baby-boom. Ceci nécessite des ajustements supplémentaires et pérennes : on ne peut guère compter sur la redécrue qui interviendrait si l'effet du baby-boom était un effet en cloche plutôt qu'un effet en V.

Pour autant, il faut rappeler que les projections démographiques ne sont que des projections, et non pas des prévisions. L'effet du baby-boom est très prévisible car inscrit dans la pyramide des âges. Mais les effets des hausses futures de l'espérance de vie ou des éventuelles variations à venir de la fécondité et des flux migratoires restent nécessairement plus incertains.

Ce document actualise les résultats présentés dans le document de travail Insee/Dese n° G2008-04 : « Les projections démographiques : principaux mécanismes et retour sur l'expérience française ».

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Insee Analyses N° 12 - septembre 2013

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