Thierry Méot, Rédacteur en chef de L’économie Française à l’Insee
Le pouvoir d'achat a récemment suscité des controverses. La mesure réalisée par l'Insee traduit sa progression année après année. Pourtant, l'opinion a l'impression que le pouvoir d'achat se dégrade. Comment l'expliquer ? Quels sont les outils de mesure élaborés par l'Insee pour comprendre ce décalage ?
Le terme de pouvoir d'achat est abondamment utilisé par les différents acteurs économiques, sans qu'il recouvre nécessairement la même acception dans l'esprit de chacun. Certains croient à tort qu'il faut que les prix baissent pour que le pouvoir d'achat augmente. En fait, il suffit pour que cela arrive que les prix augmentent moins que les revenus. Dans les comptes de la Nation élaborés par l'Insee, c'est le «pouvoir d'achat du revenu disponible brut des ménages» qui est mesuré.
Les comptes nationaux ont pour vocation de fournir une représentation synthétique de l'économie et de permettre les prévisions économiques. Les définitions et règles comptables sont harmonisées sous l'égide de l'ONU (Organisation des Nations Unies), pour faciliter les comparaisons internationales. En particulier, le « système de comptes nationaux » précise les contours de deux grands agrégats permettant de définir le pouvoir d'achat : le revenu disponible et l'indice de prix de la consommation des ménages.
Le revenu disponible brut est le revenu qui reste à la disposition des ménages pour la consommation et l'épargne ; il indique comment le moteur de la consommation des ménages va se comporter (Voir le témoignage de Karine Berger). Il comprend en particulier les revenus d'activités (pour les ménages, les salaires et traitements bruts ; pour les entrepreneurs individuels, les bénéfices réalisés), les revenus du patrimoine (dividendes, intérêts et loyers) et les prestations sociales (allocations familiales, minima sociaux, pensions de retraite, indemnités de chômage...). Le revenu disponible brut est diminué des intérêts d'emprunt, impôts et cotisations sociales versés. L'évolution du pouvoir d'achat se définit comme la différence entre l'évolution du revenu disponible brut et celle du prix de la dépense de consommation des ménages, qui correspond aux prix des biens et services consommés.
Si la comptabilité nationale rend bien compte d'un ralentissement du pouvoir d'achat des ménages sur la période récente, la perception du grand public sur cette question paraît plus dégradée. De nombreux éléments peuvent expliquer ce décalage.
Le pouvoir d'achat au sein des ménages progresse moins que le pouvoir d'achat global. L'évolution du pouvoir d'achat du revenu disponible est une mesure globale, qui couvre l'ensemble des ménages. Elle ne reflète pas la diversité des évolutions individuelles, ni même une évolution individuelle moyenne, car le nombre et la composition des ménages varient au cours du temps en France. En particulier, la hausse du nombre de ménages est plus rapide que celle de la population, du fait notamment de la tendance à la décohabitation.
L'évolution du pouvoir d'achat du revenu par ménage conduit à une croissance amortie du pouvoir d'achat. Pour cette raison, l'Insee publie le pouvoir d'achat par ménage ainsi que d'autres indicateurs qui tiennent compte de la composition d'un ménage.
C'est un révélateur du décalage entre inflation mesurée (Voir le graphique ci-dessous) et inflation perçue (Voir le témoignage de Philippe Moati). Une source de différence de perception relative au pouvoir d'achat tient au décalage entre la mesure de l'inflation et l'opinion des ménages sur l'inflation. Les ménages sont particulièrement attentifs aux prix de certains produits qui ont connu des hausses relativement importantes et dont la fréquence d'achat est élevée.
La très forte hausse du prix de certains produits, comme le prix des carburants, peut contribuer à alimenter l'idée chez certains ménages d'une inflation assez vive. À l'inverse, les ménages sont moins sensibles aux baisses de prix de biens qu'ils achètent peu souvent, notamment ceux liés aux technologies de l'information et de la communication.Ils ne prennent pas toujours en compte non plus des baisses de prix importantes de biens plus courants, comme par exemple la baisse du prix des carburants lorsqu'elle se produit. En fait, selon les produits et les lieux de ventes, les prix baissent, ne bougent pas ou augmentent. Pour mesurer la moyenne des évolutions de prix, l'Insee relève des dizaines de milliers de prix chaque mois dans près de 27 000 points de vente.
Le décalage entre inflation mesurée et inflation perçue s'est accentué depuis le passage à l'euro. Dans la plupart des pays de la zone euro, ce phénomène s'est observé en 2002. Mais par la suite, l'appréciation des ménages sur l'évolution passée des prix s'est améliorée dans la plupart des pays européens. En France, un des facteurs susceptibles d'expliquer le décalage depuis le passage à l'euro est l'évolution des prix dans la grande distribution. Avec une part de marché majoritaire dans l'alimentaire et les autres biens de consommation courante, la grande distribution joue un rôle important dans le vécu quotidien des consommateurs français. Or la grande distribution a clairement anticipé le passage à l'euro en augmentant ses prix quelques mois plus tôt.
Un autre élément de décalage possible entre l'inflation mesurée et l'inflation perçue tient au fait que la hausse des prix n'affecte pas tous les ménages de la même façon. L'indice des prix à la consommation (IPC) est un indicateur statistique représentatif de l'évolution des prix des produits pour l'ensemble de la population. C'est l'indicateur principal pour évaluer l'inflation.
Cependant, chaque ménage a sa propre structure de consommation. Des indices peuvent aussi être calculés pour certaines catégories de ménages, à partir des mêmes indices de prix élémentaires, mais en fonction de leur structure propre de consommation. Ces indices de prix catégoriels permettent d'évaluer l'impact des différences de structure de consommation. Les produits et services qui contribuent le plus à ces différences sont également mis en évidence : par exemple, l'essence et le loyer.
De nombreux ménages considèrent que certaines dépenses « contraintes », soustraites aux arbitrages courants de consommation, devraient être ôtées d'office du revenu pour pouvoir apprécier la réalité de leur aisance financière. Déterminer le champ des dépenses « contraintes » reste cependant largement arbitraire, car il n'en existe pas de définition communément acceptée.
En 2008, une commission « Mesure du pouvoir d'achat des ménages » a été mise en place sur proposition de Christine Lagarde, ministre de l'Économie, de l'Industrie et de l'Emploi. Cette commission a réuni des représentants d'associations de consommateurs et d'associations familiales, ainsi que des experts de l'université et des administrations économiques et financières, dont l'Insee.
Son rôle est de proposer de nouveaux indicateurs de pouvoir d'achat
permettant de mieux rendre compte de l'évolution des niveaux de vie
et des modes de consommation. La commission a recommandé de prendre
en compte les dépenses de consommation des ménages « pré-engagées
» par un contrat ou un abonnement, en y incluant :
-les loyers et dépenses liées au logement (eau, gaz, électricité
et autres combustibles utilisés dans les habitations) ;
-les services de télécommunications ;
-les frais de cantines ;
-les services de télévision (redevance télévisuelle,
abonnements à des chaînes payantes) ;
-les assurances ;
-les services financiers.
L'Insee publie désormais de tels indicateurs (voir articles ci-après).
D'autres raisons peuvent être à l'origine du décalage de perception relatif au pouvoir d'achat. Citons, la multiplication de nouveaux produits et services, qui ne se substituent pas à d'autres, mais viennent élargir les opportunités de consommation. Ces produits peuvent alors entrer dans le cercle des dépenses considérées comme incontournables, voire « contraintes » (micro-ordinateurs et abonnements internet, téléphones portables, écrans plats, enregistreurs et lecteurs de DVD, appareils photos numériques).
Les statistiques traditionnelles de l'Insee gardent leur pertinence pour analyser la situation conjoncturelle et macro-économique française et la comparer à celle des autres pays. Elles ont cependant été complétées par de nouveaux indicateurs mieux à même de rendre compte des tendances de niveau de vie et de dépense.
Le calcul relatif à l'évolution du pouvoir d'achat a été affiné avec une nouvelle variable, l'unité de consommation (UC), permettant de tenir compte de la taille et de la composition des familles. L'UC est définie à partir d'une échelle d'équivalence destinée à prendre en compte les économies d'échelle au sein du ménage.
L'échelle d'équivalence de référence, dite « échelle d'équivalence de l'OCDE modifiée », comptabilise la première personne du ménage comme 1 unité de consommation, puis chaque adulte supplémentaire (à partir de 14 ans) comme 0,5 unité et chaque enfant comme 0,3 unité.
Le pouvoir d'achat par unité de consommation est celui du ménage divisé par sa taille selon cette échelle d'équivalence. Cette mesure permet de rendre compte de l'augmentation de la population, de la réduction de la taille des ménages et des économies d'échelle liées à la vie à plusieurs. Son évolution est structurellement plus faible en France que celle du pouvoir d'achat, mais les variations de l'un et de l'autre évoluent en parallèle.
Pour approfondir l'analyse de l'évolution des prix, l'Insee a exploité une batterie d'indices, dits « indices de prix catégoriels ». Ils traduisent l'évolution du prix de paniers spécifiques des diverses catégories de la population.
Les indices de prix élémentaires des postes de consommation restent ceux de l'ensemble des ménages, ventilées selon huit critères : le revenu du ménage, le revenu par unité de consommation (UC), le type de ménage selon sa composition, la catégorie socioprofessionnelle du chef de ménage, la tranche d'âge du chef de ménage, la taille de la commune de résidence du ménage, la région et le statut d'occupation du logement (propriétaire/locataire).
En ligne sur www.insee.fr , il permet de calculer un indice des prix qui prend en compte les particularités de chaque budget. En définissant la part de budget consacré à une douzaine de postes importants, chacun peut obtenir un indice personnalisé et sa comparaison avec l'indice des prix à la consommation moyen, tel qu'il est publié par l'Insee.
L'Insee publie les données relatives à l'évolution du pouvoir d'achat du revenu « arbitrable », défini comme le revenu disponible une fois déduites les dépenses de consommation « pré-engagées ».
Le revenu arbitrable correspond mieux à la perception que peuvent avoir les ménages des marges de manoeuvre pour effectuer librement des choix de consommation et d'épargne. Ainsi, l'alourdissement des dépenses "pré-engagées" des ménages les plus modestes à partir de 2002 a été suffisamment fort pour influencer leur perception du pouvoir d'achat. Disposant de moins de latitude dans leurs choix de consommation, leur attention a pu être polarisée sur quelques produits courants dont les hausses de prix sont passées au premier plan.
Le compte des ménages publié par les comptes nationaux présente de façon aussi exhaustive que possible les revenus, la consommation et l'épargne de l'ensemble des ménages, mais ne renseigne pas sur les disparités qui existent entre eux. Les enquêtes auprès des ménages collectent des informations microéconomiques qui permettent d'étudier les inégalités au niveau individuel.
Ces deux approches ont été associées pour décomposer, sur l'année 2003, le revenu disponible et la dépense de consommation mesurés dans les comptes nationaux selon quatre critères : la catégorie socioprofessionnelle de la personne de référence, son âge, la composition du ménage ainsi que le classement des ménages selon le niveau de vie en cinq quintiles (chacun représentant 20% de l'ensemble des ménages).
Les cinq enquêtes de l'Insee portant sur les thèmes des revenus et de la consommation, le dispositif des Statistiques sur les Ressources et les Conditions de Vie des ménages (2004), les enquêtes Revenus fiscaux (2003), Budget de Famille (2006), Logement (2002) et Santé (2003), ont été mobilisées pour ces travaux.
La décomposition obtenue permet de différencier la structure du revenu disponible et du budget de consommation selon les types de ménages, de relier les masses globales de revenu, consommation et épargne avec des choix ou des arbitrages propres à l'âge, la catégorie sociale, la composition familiale ou le niveau de vie. Les résultats offrent ainsi un nouveau regard sur les disparités entre ménages, en cohérence avec le cadre de la comptabilité nationale.
À terme, ces travaux pourraient fonder la mesure des évolutions de pouvoir d'achat de chacune de ces catégories et donc de l'évolution des inégalités entre ménages dans les comptes nationaux.

INSEE Actualités Magazine n°55 - Janvier 2010