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De 1974 à 1987 : Consolidation de l’Institut et de son indépendance

Faits marquants

  • Recensement de la population (1975, 1982)
  • Lancement de Colibri
  • Polémique autour de l’indice des prix
  • Rapport sur les statistiques du chômage
  • Inventaire communal (1975, 1987)
  • Informatisation du fichier des personnes (1975)
  • Entrée en vigueur de l’immatriculation Sirène
  • Rayonnement international de l’Insee dans le domaine de la recherche économique
  • Rapport Lenoir et Prot
  • Mise en place des banques de données
  • Création des premiers comités régionaux pour l’information économique et sociale (CRIES)
  • Déménagement de la direction générale à Malakoff
  • Création du centre national de gestion des publications (CNGP) à Amiens
  • Création du service régional de Corse

Effectifs en 1974 : 6602

  • La Direction générale : 1673
  • Les directions régionales : 4697
  • Les CNI : 232

Sommaire

Introduction

Lorsqu’en 1974, Jean Ripert quitte l’Insee pour le Commissariat au Plan, il faut lui trouver un successeur largement accepté, à l’extérieur comme à l’intérieur de l’Institut. Edmond Malinvaud, alors directeur de la Prévision, est un économiste-statisticien prestigieux et il appartient au corps des inspecteurs généraux de l’Insee. Sollicité, il hésite à sacrifier en partie ce qui l’intéresse le plus, la recherche et l’enseignement de l’économie et de l’économétrie. Il se laisse néanmoins convaincre et conservera son poste jusqu’en novembre 1987, tout en poursuivant une importante production scientifique.

Le hasard fait que l’arrivée de Malinvaud coïncide avec le premier choc pétrolier et le début d’une longue période de turbulences. Le nouveau directeur général a pour premier souci d’en préserver l’Institut.

Consolider les acquis

« Mon souci était de permettre à l’Insee de digérer ces transformations, et de travailler dans le calme, à l’abri des agitations de toutes sortes. Permettre aux projets de mûrir et de se concrétiser, faire confiance aux individus et à leurs initiatives, et répondre régulièrement et le plus complètement possible aux attentes de la société. J’avais d’ailleurs été appelé par certains de mes collègues pour cela, et cela correspondait à mon tempérament ». (E. Malinvaud, 1990).

Les années Gruson et Ripert avaient été marquées par d’ambitieux projets : intégration de la comptabilité nationale et des projections pour le Plan, lancement de grandes enquêtes auprès des ménages, débuts de l’informatique, réforme Mac Kinsey, création des observatoires économiques régionaux, lancement de nouvelles publications... Après ces grandes effervescences, le temps est venu de consolider les acquis. Malinvaud estime que son rôle est de concrétiser et d’installer dans la réalité toutes ces innovations, plutôt que d’en lancer d’autres, d’autant que la période est moins favorable du point de vue des crédits. Plus tard, il insistera sur l’amélioration de la qualité de la production statistique, la réduction des délais de mise à disposition de l’information et l’ouverture de l’Institut sur l’extérieur.

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L’accumulation d’un capital de technique et de crédibilité

« La statistique n’a vraiment son utilité qu’assez longtemps après qu’on l’ait initialement conçue. » (E. Malinvaud, 1986).

L’Institut est dépositaire d’une forme de patrimoine collectif dont l’accumulation a été très longue. Ce capital accumulé est tout autant un capital technique d’outils d’enregistrement et de mise en forme de données qu’un capital de crédibilité, tissé par des liens construits peu à peu avec divers partenaires. De ce point de vue, la période Malinvaud a été caractérisée par la réalisation et la mise en œuvre, dans une atmosphère relativement calme, d’investissements lourds programmés dans la période antérieure et nécessitant de longs délais : système unifié de statistiques d’entreprises, fichier Sirène, saisie en ligne et traitement informatisé plus performant du recensement (système Colibri), réforme des nomenclatures d’activités économiques et des professions (NAP et PCS), développement des comptes intermédiaires et des comptes satellites de la comptabilité nationale, arrivée à maturité de la modélisation macro-économique (DMS), comptes trimestriels et intégration de ceux-ci aux travaux de conjoncture (Métric). Il faut y ajouter le déménagement de la DG et la réinstallation d’une douzaine de DR ou SR dans des bâtiments plus modernes que les usines et magasins anciens, légués par la période Carmille.

Mais cet accroissement du capital technique ne saurait être séparé de celui du capital de relations et de crédibilité. Ceci se fait d’abord par la construction progressive d’un système intégré de statistiques administratives (Sisa). Des services statistiques de ministères sont créés ou renforcés pendant cette période. Animés par des cadres de l’Insee, prêtés ou détachés, ces services sont coordonnés à travers des techniques et des nomenclatures communes.

Cela se fait aussi par la mise en place et l’animation d’instances de consultation des partenaires de l’Insee. Les administrations et les organisations représentatives économiques et sociales siègent au Conseil des études et aux Comités régionaux de l’information économique et sociale (Cries) dans certaines régions.

Enfin, la diversification des instruments de diffusion, la mise en place généralisée d’observatoires économiques régionaux et de réseaux de correspondants locaux insérés de façon décentralisée dans la vie économique et sociale ont contribué à accroître la notoriété de l’Insee et à asseoir son audience. Mais cela s’est fait à des échelles et selon des modalités fort diverses d’une région à l’autre.

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Des débats sur la spécificité de l’Insee

« Si elles sont éclairées par de bonnes analyses, éventuellement contradictoires, les discussions obligeront les partenaires à une rigueur accrue, c’est-à-dire finalement à une connaissance plus juste des réalités les concernant. » (E. Malinvaud, 1979).

La diversité des missions de l’Insee, plus grande que celle observée dans des institutions étrangères homologues, a été maintenue, mais les rôles ont été plus soigneusement spécifiés. Ainsi, une distinction plus nette entre « commanditaires » (Plan, ministères…) et « fournisseurs » est apparue, là où, auparavant, une plus grande proximité par rapport aux sphères de la décision rendait cette séparation moins évidente. Certains le regrettent un peu, tandis que d’autres estiment que cette évolution rend plus crédible la revendication d’indépendance et de neutralité. Le débat récurrent autour de la notion d’autonomie est sous-tendu par deux exigences contradictoires : maintenir des liens forts avec des partenaires de poids tout en affirmant une position de neutralité et une technicité nettement différentes de celles des autres acteurs.

Malinvaud accepte une grande variété de manières de faire sous réserve que le travail soit sérieux et de haut niveau. Cette confiance accordée aux initiatives personnelles explique que les quelques expériences de partenariat ne sont pas venues de l’institution, mais de personnes insérées dans des réseaux de relations extérieures. L’Institut, qui n’a pas découragé ces tentatives, a pu en tirer bénéfice. Il en a été ainsi pour des opérations montées avec des laboratoires de l’Université ou du CNRS, avec des administrations ou avec des associations, tels les accords passés avec la Mire (ministère des Affaires sociales) pour des exploitations secondaires de l’enquête « Étude sur les conditions de vie », avec le Bipe (projections glissantes détaillées), avec le Sénat (utilisation des modèles macro-économiques) ou avec l’Association française des économistes d’entreprises. Ces relations avec l’extérieur sont acceptées avec ouverture d’esprit et prudence, plutôt que systématiquement voulues et organisées.

La perception d’un environnement devenu plus concurrentiel survient vers la fin des années 70 avec le développement des banques de données dans certains pays étrangers. L’idée émerge alors qu’un marché important va se développer et qu’à moins de risquer d’être contourné ou pillé, l’Insee doit y participer. Celui-ci a déjà mis en place des banques de données pour son propre usage ou celui de ses partenaires proches : Sic (Système d’information conjoncturel), Sphinx (base documentaire pour les observatoires)… Il doit réfléchir, d’une part, à la façon dont il pourrait mettre à disposition ses bases et en créer d’autres pour les données d’analyse macro-économique ou les données communales et, d’autre part, aux changements nécessaires en terme de stockage de données et de mise à disposition. Cela aboutira, sous l’impulsion de Jacques Mayer et de Jean-Louis Bodin, à la création de la banque de données macro-économiques (BDM) par Michel Dappe et de la banque de données locales (BDL), par Jean Anfré.

Par ailleurs, l’Administration, par l’intermédiaire de l’Insee et de la direction de la Prévision, dispose alors d’un quasi-monopole en matière de prévisions économiques. En 1979, Valéry Giscard d’Estaing, alors Président de la République, demande à René Lenoir un rapport sur l’information économique et sociale. Ce rapport propose « un système pluraliste des centres d’étude et de prévision, gage de succès, de véracité et d’un dialogue social plus concret ». A la suite de sa publication, l’Insee appuiera la création de trois instituts liés à l’Université (l’OFCE), au patronat (l’Ipecode) et aux syndicats de salariés (l’Ires), ouvrant ainsi un espace de concurrence dans ce domaine. Plusieurs membres de l’Insee seront ensuite recrutés par ces instituts.

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Un savant respecté et libéral

Par sa compétence scientifique, sa rigueur et la façon dont il intervient, quand c’est nécessaire, auprès des responsables administratifs et des partenaires de l’Insee, Malinvaud a fortement contribué à renforcer la légitimité et l’indépendance de l’Institut. Il laisse jouer les rouages de l’institution quand ceux-ci tournent bien, mais met tout son poids dans la balance quand il le faut. Par son tempérament, il est spontanément peu tourné vers les larges débats, mais il sait intervenir discrètement et efficacement pour préserver l’autonomie et l’image de l’Insee quand cela est nécessaire. Il a su maintenir l’exigence civique à un très haut niveau, car il la respecte profondément. Il porte son énergie sur la défense et l’illustration des valeurs de la science, et sur le bon développement des opérations lancées auparavant. Cette attitude contribue à permettre à l’Insee de supporter des bourrasques conjoncturelles, mais tend aussi à l’isoler dans une certaine mesure, en rendant son activité à la fois évidente et invisible, presque magique, et donc peu questionnable et, de fait, assez peu questionnée quant à ses procédures (malgré des débats sur l’indice des prix ou la mesure du chômage). Quelques conflits restent discrets, d’autres arrivent sur la place publique et sont largement évoqués dans les médias. Mais Malinvaud a toujours pu maintenir l’indépendance de l’Institut.

La confiance a priori dans ses subordonnés, une manière de réserve proche de l’understatement britannique, l’attachement exigeant aux normes et à la rigueur du travail scientifique, une autorité naturelle et évidente pour imposer cette exigence, c’est tout cela qui, peut-être, caractérise le mieux l’atmosphère que Malinvaud a su créer pendant les treize années où il a été directeur général.

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Les directions régionales affirment leurs personnalités

« Prise en compte de la dimension régionale et locale dans l’élaboration des statistiques nationales, mise en place d’équipes régionales disposant de cadres de haut niveau et de moyens de dépouillement, ce double objectif est devenu absolument prioritaire pour les années 80 » (E. Malinvaud, 1977).

La décentralisation administrative et politique s’accélère avec la loi de décentralisation de 1982 et entraîne un transfert de certaines responsabilités en matière d’équipement, d’action sociale, de formation…, de l’État aux départements et aux régions. Certains se demandent si des « Irsee » (instituts régionaux) ne pourraient pas se créer, dépendant des collectivités locales nouvelles. Il n’y aura finalement pas de modifications de la structure administrative de l’Insee, mais les possibilités d’initiatives originales de ses DR s’accroissent, notamment pour la diffusion et les études. Dans la mesure où les usages régionaux et locaux de la statistique se développent du fait de la mise en place de nouvelles instances de délibération et de décision, les DR multiplient les contacts avec des partenaires locaux. Les contrats de plan État-région actent souvent de nouvelles modalités de coopération en matière de collecte et de diffusion d’information.

Le développement des pôles études et diffusion et l’évolution des profils professionnels du personnel conduisent à ce moment à poser la question de la place relative des DR par rapport à la DG. Cela ne concerne pas uniquement les études et les observatoires mais aussi les services de production, dont le personnel prend aussi l’habitude de nouer des contacts avec l’extérieur. On peut citer plusieurs exemples allant dans ce sens : avec les Centres de formalités des entreprises (CFE) dans le cadre de la participation à la gestion du nouveau fichier Sirène ; avec les mairies dans le cadre des statistiques d’état civil et du recensement de la population, mais aussi pour l’inventaire communal et la constitution des premières tables adresses-îlots.

Une autre voie pour accroître l’autonomie et l’initiative des DR en matière de production est cherchée dans le projet de mini-informatique régionale, avec l’implantation de matériel Mini 6 dans chaque région. Ce projet, bien accueilli par les DR, rencontre toutefois des difficultés. Il est abandonné sous sa forme initiale en 1982. Les idées soulevées n’ont cependant pas été inutiles. Après l’automatisation réussie du traitement régional de l’indice des prix, des projets sectoriels portant sur les DAS et l’état civil sont lancés avec succès. L’implantation de DPS 7, beaucoup plus puissants que les Mini 6, permet de réaliser une partie des intentions du projet de mini-informatique régionale des années 70.

Mais, de façon parfois tâtonnante, ce sont les travaux d’études, de diffusion, de rédaction de revues régionales qui ont conduit les DR à développer des activités spécifiques, dépendant à la fois des initiatives personnelles de leurs cadres et de l’environnement local. Consciente de la nécessité de donner aux DR les moyens de répondre à la demande, l’Insee met en place dans chaque direction des équipes de statisticiens économistes pour procéder aux études régionales ou locales. Le nombre de cadres A affectés aux études en région double entre 1976 et 1982.

Le développement partiellement autonome d’initiatives des directions régionales dans des domaines divers conduit presque inévitablement l’échelon central à une attitude ambivalente. En tant que responsable des normes de qualité et de cohérence, il suit ces travaux et, éventuellement, rappelle à l’ordre. Néanmoins, il encourage une meilleure ouverture des DR sur leur environnement local et leur laisse un degré de liberté suffisant. Dans ce domaine aussi, Malinvaud fait confiance aux responsables locaux et laisse se développer des initiatives variées à l’intérieur des contraintes que constituent le respect du programme de travail, la gestion budgétaire ou le recrutement du personnel. La création, en 1974, par Paul Carrère, du Centre d’études statistiques du développement régional (CESDR), alors installé à Marseille, vise à faire circuler les idées en matière d’études régionales et à conseiller sur les méthodes.

De plus, les moyens et les conditions de travail s’améliorent. En particulier, de nombreux établissements sont transférés dans des locaux plus modernes : Rennes, Besançon, Montpellier, Bordeaux, Nancy, Paris, Toulouse, Clermont-Ferrand, Lyon, Limoges, Caen, le CNI d’Aix-en-Provence… La DR de Reims, et plus particulièrement l’observatoire, sont rénovés. En 1974, un service interrégional « Antilles-Guyane » est localisé à Pointe-à-Pitre. Il coordonne les activités des services départementaux de Guadeloupe, Martinique et Guyane. En 1975, est créé le service régional de Corse, dont Alain Viénot prend la direction, complétant ainsi l’implantation de l’Insee dans les 22 régions.

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Du quai Branly à Malakoff

L’arrivée de Malinvaud coïncide avec le déménagement de la DG, en 1975. Celle-ci quitte les anciens bâtiments « provisoires » du quai Branly, pour un immeuble neuf de treize étages, boulevard Adolphe-Pinard. L’Ensae l’y rejoint. Par ailleurs, l’observatoire économique de Paris qui succède aux principaux bureaux d’information de la DG : bureau d’information du public, service-client du fichier des établissements, bureau d’information sur les RP est installé dans une partie de la Tour Gamma A, près de la gare de Lyon.

L’installation à Malakoff a le mérite de rendre plus facile l’accès aux moyens informatiques implantés tout près, au CNI de Paris, rue Boulitte. Mais bientôt, avec l’installation de terminaux dans la DG, les déplacements deviendront inutiles.

En 1975, la DG s'installe à Malakoff

En 1975, la DG s'installe à Malakoff

© Insee

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L’Ensae dans ses nouveaux meubles

A partir de 1975, l’Ensae quitte la rue de Montmorency pour s’installer dans des locaux modernes attenant à la DG. Elle est dirigée par Jean-Claude Milleron (1972-1977), à qui succèdent Yves Franchet (1977-1980), puis Jacques Mairesse (1980-1990). Les deux divisions anciennes, dites respectivement « des administrateurs » et « des attachés », sont désignées à partir de 1976, par les expressions « Statisticiens-économistes et administrateurs » (SEA) et « Cadres de gestion statistique et attachés » (CGSA). Ceci souligne l’importance grandissante des élèves qui ne sont pas de futurs fonctionnaires de l’Insee. Depuis 1961, ceux-ci étaient déjà plus nombreux que les administrateurs dans l’ancienne « première division », mais les attachés restent nettement majoritaires dans la division CGSA jusqu’en 1985. A partir de ce moment, le recrutement plus massif de « cadres de gestion statistique » préludera au dédoublement de l’Ensae en deux écoles, l’Ensae et l’Ensai, décidé en 1994.

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De nouvelles méthodes de mise en valeur des compétences du personnel

En 1976, les effectifs de l’Insee dépassent 7 000 agents et sont ainsi comparables à ceux du puissant SNS de 1946. Mais la composition du personnel en est fort différente : en 1946, la grande majorité du personnel n’était pas titulaire ; en 1981, c’est l’inverse. Durant la période Malinvaud, les 2 000 vacataires, engagés à l’origine pour faire face aux pointes de travail occasionnées par les RP et payés sur des crédits de fonctionnement, ont été titularisés. A partir de 1982, les gains de productivité permettent une certaine décroissance des effectifs.

Avec la montée du chômage, les jeunes sont très attirés par les concours administratifs. Les candidats sont de plus en plus diplômés et leur nombre augmente. Entre 1975 et 1986, le nombre de candidats au concours externe de contrôleur a doublé (1 636 contre 802) . Entre ces deux années, le niveau d’étude moyen des nouveaux contrôleurs s’accroît considérablement : la proportion de candidats titulaires d’un diplôme de 2e ou 3e cycle passe de 8 % à 35 %. Il en va de même pour les autres corps d’où le risque d’un sentiment de frustration.

La promotion interne permet d’atténuer en partie la difficulté créée par cet état de fait. Mais c’est surtout l’informatique qui permet un enrichissement des tâches, en particulier dans les DR. Les agents passent moins de temps à remplir des bordereaux ou à chiffrer des questionnaires, et davantage à dialoguer avec un ordinateur.

Les conséquences des évolutions techniques et de la transformation du profil du personnel sont la grande affaire de ce qui ne s’appelle pas encore « mise en valeur des ressources humaines ». Nombre d’innovations tendant à introduire des méthodes mieux adaptées, associées à d’importantes actions de formation des personnels, voient le jour sous l’impulsion du secrétaire général de l’Insee, Raymond Lévy-Bruhl, d’Alain Godinot et de François Turlot. Vont dans ce sens la création de la division « Formation du personnel » et les expériences variées de stages de formation aux méthodes d’encadrement. Depuis le modèle de la stricte discipline hiérarchique héritée des militaires, l’Insee évolue vers des formes impliquant plus d’initiative et plus de responsabilité à tous les niveaux. Un comité d’orientation des actions de formation et de perfectionnement (Corafop), créé le 1er janvier 1977, est désormais chargé d’examiner les projets de formation et de veiller à ce qu’ils prennent en compte les objectifs généraux de l’Insee.

A l’initiative de la direction de la Production, d’autres expériences, inspirées de modèles mis en œuvre dans de grandes entreprises (comme les cercles de qualité) permettent aux personnes d’intervenir plus activement dans les opérations quotidiennes des chaînes de production statistique, par exemple dans les cas difficiles ne se prêtant pas à des traitements automatiques. La gestion du personnel est aussi marquée par le souci de mieux associer les organisations syndicales à la résolution de ces problèmes.

Au début des années 80, une loi instaure, pour une durée expérimentale de deux ans, un nouveau régime de travail : le temps partiel, plus souple que le système du mi-temps qui existe depuis 1970. Ce régime va rencontrer un véritable succès, surtout auprès des mères de famille pour la journée du mercredi : 1 200 agents vont l’adopter en 1986, alors qu’en 1977, seulement 177 agents travaillaient à mi-temps.

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Banalisation de l’informatique

« Nos techniques utilisent aussi des qualifications tout à fait particulières et qui évoluent avec le temps puisque la modernisation des méthodes de production est très forte chez nous » (E. Malinvaud, 1986).

Dans la période Malinvaud, l’informatique devient un véritable outil de production sous l’impulsion du chef de département de l’informatique, Antoine Jeantet. Les statisticiens voient avec satisfaction arriver des ordinateurs dont la rapidité et la puissance ne cessent de croître : de quoi répondre à leurs désirs de manipuler des fichiers toujours plus gros. Pourtant, quelques difficultés apparaissent. D’abord, plan calcul oblige, l’Insee n’est pas entièrement libre de son choix de matériel. Les informaticiens passent beaucoup de temps et d’énergie à reconvertir les logiciels. Résultat : les analystes-programmeurs ne sont plus assez nombreux pour le travail courant, ce qui contribue à retarder la sortie des résultats d’enquête. La répartition des responsabilités est une autre source de tension entre utilisateurs et informaticiens. En théorie, elle est simple : les statisticiens sont responsables du « contenu », les informaticiens du « contenant ». En pratique, la ligne de partage est plus floue.

Pour que le service informatique soit plus facilement accessible aux utilisateurs, les CNI développent des antennes dans les autres établissements régionaux sous forme de terminaux. Leur implantation entraîne la création de services informatiques régionaux chargés des applications locales dans les DR, tandis qu’à la DG et dans les services études des DR, Guy Valentin, successeur de Jeantet, favorise le libre service avec les logiciels Léda puis Sas. Avec la mise en place des terminaux, les informaticiens pénètrent les autres établissements de l’Insee : en 1978 plus de 500 agents de l’informatique travaillent hors d’un CNI.

Les écrans, mis en libre service dans les « noyaux » de la direction générale, sont pris d’assaut par les statisticiens. Pendant des années, la chasse au terminal sera une des activités reines dans la Tour. Si, au début, les statisticiens ont un peu de mal à apprivoiser l’instrument informatique, ils tombent ensuite dans l’excès inverse. Les « mordus » ne savent plus s’en passer ; comment écrire vingt lignes ou calculer trois pourcentages sans ordinateur ? Edmond Malinvaud aime raconter qu’un jour, ayant demandé un chiffre, il lui fut répondu : « Je ne peux pas, l’ordinateur est en panne », alors qu’il ne s’agissait que d’effectuer quelques calculs simples !

Il faut attendre 1986 pour que soit établi un programme d’équipement des établissements régionaux. Fin 1986, environ 1 500 écrans sont en service : 310 à la DG, 910 dans les DR (dont 410 pour la saisie et 130 pour Sirène) et 240 dans les CNI. La banalisation de l’informatique s’accentue avec l’introduction de la micro-informatique. L’arrivée des Questar 400 bouleverse le quotidien des secrétaires qui abandonnent la traditionnelle machine à écrire.

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Des dames de la statistique aux dames de la saisie

Avec l’informatisation de la saisie de masse, les anciens ateliers de mécanographie et les métiers spécifiques qui leur étaient liés disparaissent progressivement. De nouveaux postes de travail apparaissent, qui permettent un enrichissement des tâches antérieures. La répartition des tâches entre les ateliers de chiffrement et de saisie, jusqu’alors distincts, cède le pas à des activités plus intégrées. Des équipes polyvalentes assurent les différentes tâches en dialoguant avec l’ordinateur. Sirène et Colibri, (COdification en LIgne des Bulletins du Recensement Individuels) expérimenté par Jean-Louis Bodin à l’occasion du RP 75, en sont les premiers exemples.

Mais, comme au temps de la SGF et des « dames de la statistique », ces travaux sont toujours assurés par des femmes (99,5 % des Colibristes) qui « essuient les plâtres » des contraintes et des difficultés soulevées par les conditions nouvelles du travail sur écran. Pour faire face aux problèmes, Gérard Théodore propose la création du service « Organisation et méthodes de production » en 1977 sous la direction de Pierre Delorme. René Mandel procède à une enquête auprès des Colibristes. Les anciennes perforeuses apprécient l’enrichissement de leur tâche mais elles jugent l’écran plus fatigant pour les yeux ; d’autant que Colibri exige une grande concentration. Les reflets posent très vite la question des éclairages. On commence à étudier les postures... L’ergonomie fait son entrée à l’Insee.

La nouvelle méthode de « saisie en ligne » de la profession et de la catégorie socioprofessionnelle, réunissant en une seule opération saisie et chiffrement, fait l’objet de recherches visant à améliorer les conditions de travail. Les Colibristes obtiennent des compensations horaires et s’habituent peu à peu. Un nouveau système, Colibri 2, est mis en place pour le recensement de 1982.

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Les enquêtes sur les conditions de vie : réformes et innovations

« Chacune ou chacun, dans les fonctions qu’il exerce, doit veiller à ce que son travail progresse en qualité et s’imbrique mieux avec le travail des autres. » (E. Malinvaud, 1984).

L’enquête centrale sur les « conditions de vie des ménages » porte, depuis les années 50, sur les « budgets de famille ». Annuelle de 1965 à 1972, cette enquête fournit des résultats qui, au fil des ans, divergent de plus en plus des séries de consommation élaborées dans le cadre de la comptabilité nationale. Ces discordances conduisent à interrompre cette enquête. Un jumelage avec l’enquête « Alimentaire » en 1973 et 1974 se révèle peu convaincant. Seules les consommations et les dépenses concernant les produits alimentaires sont publiées. Le Conseil national de la statistique milite fermement pour la reprise de ces enquêtes. Après de nombreuses investigations méthodologiques, s’appuyant en particulier sur la prise en compte du développement des grandes surfaces, l’individualisation des dépenses, l’étude fine de la périodicité des achats, la sensibilisation des enquêtés et la formation des enquêteurs, Michel Glaude et Mireille Moutardier relancent, en 1979, une enquête Budget de famille d’un nouveau type. Cette fois-ci, les résultats obtenus sont très proches des estimations fournies par la comptabilité nationale. Une nouvelle série d’enquêtes quinquennales est à nouveau relancée. Plus tard, elle servira d’exemple à Eurostat.

D’autres enquêtes portant sur des thèmes « non monétaires », c’est-à-dire plutôt sociologiques, sont organisées. En 1974-1975, l’enquête « Emploi du temps » est renouvelée par Yannick Lemel. Caroline Roy prendra le relais pour celle de 1985-1986. Les « contacts avec autrui » sont explorés, en 1983, par François Héran. Le thème de la pauvreté et de l’exclusion, qui deviendra très important dans les années 90, est abordé dès 1978 par une enquête multithèmes conçue par André Villeneuve et Jean-Louis Borkowski, plus spécifiquement consacrée au « Cumul des situations défavorisées ».

De nouvelles techniques de collecte sont expérimentées. Depuis quelque temps, la CEE fait pression pour trimestrialiser l’enquête de conjoncture auprès des ménages. Le lancement par d’autres pays de la communauté d’une enquête mensuelle va être le facteur déclenchant. Marc Christine expérimente une enquête mensuelle de conjoncture auprès des ménages par téléphone en juin 1986. Plus tard, Marie-Annick Mercier fera les premiers essais Cati, c’est-à-dire enquête par téléphone directement saisie sur ordinateur.

Fin 1987, l’Insee et le Scees lancent le troisième inventaire communal. Le service central des enquêtes et études statistiques du ministère de l’Agriculture (Scees) avait réalisé une opération précurseur en 1970. Dix ans après, l’Insee avait pris le relais en s’appuyant sur l’acquis de 1970. Cet inventaire communal, conçu et réalisé par un groupe de travail composé en majorité de régionaux sous la houlette de François Madinier, Chantal Cueugniet et Robert Nassoy de la DR de Dijon, apporte des informations exclusives sur la localisation des équipements et les zones de chalandise. Il est un complément indispensable au RP et à Sirène pour décrire l’espace local.

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L’ « exhaustif léger » du recensement : les statisticiens régionaux infléchissent une opération lourde

La prise en compte des besoins des utilisateurs a quelquefois donné lieu à de vives discussions au sein même de l’Insee. Ce fut le cas pour la préparation du recensement de 1990./p>

Jusque là, une partie seulement des dizaines de millions de questionnaires recueillis lors des recensements était saisie : d’abord un bulletin individuel sur vingt, puis un sur cinq des restants, par exemple. Les résultats étaient disponibles dans un délai de deux ans. Cette pratique, adaptée aux niveaux national et régional, ne répondait pas aux besoins départementaux et communaux. Ainsi, la population par âge des communes n’était pas disponible, alors qu’elle était indispensable pour décider de l’implantation de très nombreux équipements, comme les écoles ou les hôpitaux.

Les régionaux finissent par se faire entendre. Claude Seibel et Pierre Soubie proposent la mise en place d’un « exhaustif léger » c’est-à-dire une exploitation de tous les bulletins, mais pour une partie seulement des renseignements qu’ils contiennent. Pour ne pas retarder l’exploitation traditionnelle, le chiffrement de l’exhaustif léger est confié à des sous-traitants extérieurs.

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Les quatre étages de la statistique d’entreprise

La période 1965-1974, précédant l’arrivée de Malinvaud, avait été fertile en projets de toutes sortes pour réformer complètement un système de statistiques d’entreprises qui, pour l’essentiel, remontait aux années 40. Ils conduisent à une fusée à quatre étages, mise en place progressivement dans les années 70 et 80, par Paul Dubois, Alain Mothe et Michel Quélennec : les instruments de base (définition des unités décrites, nomenclatures, répertoires), le système des enquêtes (enquêtes annuelles d’entreprises, enquêtes de branches, enquêtes de conjoncture), les banques de données appariant diverses sources (Suse, Eneide), et enfin les grandes synthèses macro-économiques (indice de la production industrielle, comptes intermédiaires des entreprises, tableaux d’entrées-sorties).

Cette organisation implique une coopération étroite avec les services statistiques des ministères de l’Agriculture, de l’Industrie, de l’Artisanat et du Commerce, et aussi avec le CNPF. En fait, 40 % environ des enquêtes du champ du ministère de l’Industrie sont reprises par celui-ci, tandis que 60 % sont toujours menées par les organisations professionnelles, mais sous le contrôle plus strict du ministère.

En avril 1986, Louis Bréas organise le passage de Sirène 1 à Sirène 2. Ce nouveau système de gestion du répertoire, mis à jour en temps réel à partir des DR, introduit le concept d’établissement économique (Etec) et prend en compte la mise en place des centres de formalités d’entreprises (CFE). Ceux-ci recueillent toutes les informations nécessaires aux associés (Urssaf, Greffes des tribunaux de commerces, chambres des métiers…) sur un document unique. Les 1 500 CFE pourront interroger le répertoire par un système de Vidéotex mis en place en 1987 : 3616-Sirène.

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Comptabilité nationale : renouvellement conceptuel, perfectionnement des méthodes

La confection des comptes nationaux a été profondément renouvelée à l’occasion de la « base 1971 ». Sur le plan conceptuel, l’Onu avait mis au point un nouveau système en 1968 et un système européen (Sec) avait été adopté en 1970. Après adaptation, il donne naissance, sous l’égide d’André Vanoli, à un nouveau système français, plus complet et plus détaillé que le système précédent. Le volume des méthodes du « Système élargi de comptabilité nationale » est rédigé par une petite équipe dirigée par Jean-Pierre Januard puis Philippe Pommier.

En même temps, l’utilisation à grande échelle de l’informatique bouleverse les méthodes d’élaboration des comptes. Elle permet d’effectuer des évaluations à des niveaux plus fins. Tout cela est réalisé à la « SBS » (Synthèse des biens et services) sous la houlette de Jean-Marie Ruch et Jacques Garagnon.

La sortie de la nouvelle série des comptes nationaux, coordonnée par Micheline Personnaz et Jean-Étienne Chapron, est complétée par celle des comptes de patrimoine. Leur établissement, en cohérence avec les comptes de flux, a nécessité de délicates réflexions méthodologiques. Logements, terrains, capital fixe des entreprises, stocks, actifs financiers, posaient des problèmes spécifiques, qui n’ont pas arrêté les spécialistes.

Les premières évaluations, effectuées par Alain Benedetti, Georges Consolo et Annie Fouquet, sont publiées en 1979. Le patrimoine global est évalué à quatre fois le produit intérieur brut, les ménages en détiennent les deux tiers. Ces chiffres, qui paraissent pour la première fois, sont largement repris dans la presse

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La trimestrialisation des comptes nationaux

La trimestrialisation des comptes nationaux est une opération complexe et lourde, qui cherche à rapprocher la comptabilité nationale annuelle et la conjoncture. Après de premières expériences restées sans suites dans les années 60, des procédures d’estimation de séries trimestrielles des comptes sont mises au point par une équipe dirigée par Philippe Nasse et constituée de Jacques Bournay, Paul Champsaur et Guy Laroque. À partir de 1980, cette production sera systématisée et automatisée par Michel Volle. Dès lors, ces séries seront étroitement associées à la présentation à la presse et à l’opinion des notes de conjoncture. À la même époque, les publications conjoncturelles de l’Insee ont été fortement réformées. Au service de la conjoncture, dirigé par Pascal Mazodier de 1982 à 1989, l’habitude est prise de confier à un binôme et de faire tourner plus largement la responsabilité de la rédaction de la note de conjoncture, auparavant confiée au seul chef de service.

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Succès et déclin des modèles macro-économiques

Au départ, la prévision macro-économique s’appuyait sur une simple projection des principaux tableaux de la comptabilité nationale. Cette méthode avait l’avantage de fournir une vue cohérente de l’économie et de faire apparaître les problèmes qui résulteraient d’une poursuite des tendances du passé. Beaucoup plus élaboré, le modèle physico-financier « Fifi »comportait une description plurisectorielle de l’économie mettant en évidence les comportements différents des secteurs exposés à la concurrence étrangère et des secteurs abrités. Puis, l’Insee met au point son premier vrai modèle de moyen terme, DMS, pour « dynamique multi-sectoriel ». Plus gros que Fifi, il deviendra un énorme monstre de 3 000 équations. Un autre modèle, Propage, est en outre placé en aval pour décomposer les résultats sur les biens et services. L’Insee met aussi au point, avec la direction de la Prévision, Métric, un modèle de prévision à court terme.

Plusieurs facteurs favorisent la vogue des modèles. Sur le plan conceptuel, le keynésianisme, sur lequel ils sont bâtis, reste, à l’époque, la pensée économique dominante. Grâce aux progrès de la comptabilité nationale, des séries longues et détaillées sont disponibles. L’informatique arrive à point nommé pour donner le moyen d’effectuer les énormes calculs nécessaires pour élaborer et utiliser des modèles de grande taille. Malgré cela, ces opérations restent lourdes.

L’engouement pour les modèles va durer dix ans. Ils apparaissent comme les meilleurs outils pour la prévision économique à court ou à moyen terme. Ils permettent aussi de tester les effets de mesures de politique économique envisageables, comme un accroissement des dépenses publiques ou une modification de la parité de la monnaie.

L’utilisation des modèles de l’Insee est ouverte aux partenaires sociaux, en particulier dans le cadre de la préparation des Plans. En 1980, elle est ouverte à des utilisateurs non administratifs. Ils ont la possibilité de fixer les hypothèses à leur choix, l’Insee se chargeant de les mettre dans ses modèles et de communiquer les résultats obtenus.

C’est à peu près à ce moment que l’étoile des modèles commence à pâlir, pour de multiples raisons. Les chocs pétroliers successifs ont profondément modifié le système des prix relatifs entre les branches, perturbant ainsi la signification des grands agrégats. Certains échecs en matière de prévision ont marqué les esprits. L’ouverture des économies développées enlève beaucoup de leur intérêt aux modèles nationaux. Le keynésianisme n’est plus la théorie dominante. Ensuite, les modèles sont moins bien adaptés aux nouveaux problèmes qu’affronte l’économie française, en particulier celui du chômage. Les modèles ne comportent qu’une description sommaire du marché du travail. De même, ils sont sollicités à plusieurs reprises pour essayer d’apprécier les effets d’une éventuelle réduction de la durée du travail. Or, en ce domaine, les vraies incertitudes se situent au niveau micro-économique, sur les réactions des chefs d’entreprise et des salariés. L’aspect macro-économique est secondaire. Mais, pour les usages pour lequel ils sont faits, les modèles restent un instrument dont on ne peut se passer.

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« Données sociales » et les « Tableaux de l’économie française » : deux succès éditoriaux

Pendant les années Malinvaud, les publications de l’Insee suivront le schéma de la réforme de 1969, centré sur la revue mensuelle « Économie et statistique ». En fin de période, une nouvelle réforme est préparée ; elle sera adoptée lors du premier comité de direction présidé par Milleron. La période Malinvaud est aussi marquée par deux succès éditoriaux. Celui de « Données sociales » dont la première édition était sortie en 1973, se confirme. En 1980, une division « Études sociales » est créée autour de l’équipe de rédaction avec pour objectifs d’accentuer l’ouverture sur l’extérieur et de développer des synthèses sociales valorisant davantage les sources du département « Population-ménages ». Cela conduira à la réalisation de nombreux dossiers par thème qui donneront naissance aux « Contours et caractères ». Quant à l’édition Données sociales de 1987, réalisée conjointement par Alain Desrosières, Annie Fouquet et Maryse Marpsat, elle dépasse nettement les 10 000 exemplaires vendus, malgré un prix relativement élevé.

Une nouvelle formule des Tableaux de l’économie française, les TEF, est mise au point en 1976, par Michel Levy. Là aussi, le succès sera incontestable. Les ventes s’élèvent tous les ans à plus de 10 000 exemplaires, et culminent au-dessus de 24 000 pour l’édition de 1986.

À partir de 1976, la présentation et le contenu des revues régionales sont améliorés. Leur maquette est renouvelée, de nombreux auteurs reçoivent une formation spécifique. Les ouvrages régionaux rédigés sur le modèle des TEF connaissent un véritable succès. C’est la revue Corse qui détient le record du nombre d’abonnés payants, qui dépasse un moment 1 600. Pour l’ensemble des revues, la progression des abonnements est régulière pendant toute la période. Fin 1986, pour l’ensemble des 23 revues régionales, le nombre d’abonnés payants avoisine les 16 000.

L’observatoire économique d’Aquitaine avait lancé depuis 1985 un service vidéotex. Un an après, la direction de l’Insee prend la décision de créer un vidéotex national grand public. En 1987, le 3615-Insee fait son apparition sur les minitels.

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Les échanges internationaux se multiplient

Dans le domaine de la statistique, la coopération technique internationale s’est institutionnalisée très tôt, en particulier avec la création de l’Institut International de Statistique (IIS) en 1885. On peut distinguer trois niveaux dans les échanges internationaux : le niveau mondial, le plus général, avec l’ONU et l’IIS ; le monde occidental avec l’OCDE et surtout la Communauté européenne, à 6, 9, 10, puis 12 (OSCE-Eurostat à Luxembourg) ; et enfin, la coopération technique, surtout avec des pays d’Afrique et d’Amérique latine. Dans chacun de ces trois cas, si un certain nombre de statisticiens participent activement aux échanges d’informations et de techniques et aux négociations sur des nomenclatures ou des cadres communs, cela reste néanmoins, jusqu’aux années 80, une préoccupation plutôt extérieure au travail quotidien de la majorité des membres de l’Insee. Les questions internationales apparaissent même parfois comme une source de contraintes et de problèmes : cadres à respecter, questionnaires à remplir pour des organismes apparaissant comme lointains et bureaucratiques et dont les questions sont formulées dans un vocabulaire international simpliste où « on ne se reconnaît pas », pertes de temps dans des discussions rituelles et interminables, ou, plus simplement, problème avec la langue anglaise...

Mais les choses changent dans les années 80, du fait notamment de l’accélération de la construction européenne. Malinvaud, comme Ripert, estime que les Français doivent être présents dans les grandes instances d’échanges internationaux. Lui-même participe régulièrement à nombre de réunions de directeurs généraux. Durant cette période, ces échanges se sont poursuivis en particulier sur le terrain de la statistique agricole et de la comptabilité nationale. Par ailleurs, la politique de coopération technique, conséquence d’un passé plus lointain et du rôle joué historiquement par la France dans des pays du tiers monde, a été poursuivie, en relation avec d’autres institutions (ministère de la Coopération, Orstom).

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Le CNS devient Cnis

« Afin d’assurer la pertinence des statistiques et d’adapter notre système aux préoccupations constamment renouvelées de nos concitoyens, nous disposons maintenant du Conseil national de la statistique. » (E. Malinvaud, 1976).

Au Conseil national de la statistique, dont le secrétaire général est André Vanoli, les statisticiens de l’Insee et des autres administrations côtoient des représentants des syndicats de salariés et des organisations professionnelles. Le but est de faire débattre en même temps de l’amont et de l’aval, des contraintes et des besoins ; cela est un enjeu essentiel pour que la statistique n’apparaisse pas comme une boîte noire produisant sans effort et sans coût la plus grande variété d’informations. Des réunions plénières se tiennent deux ou trois fois par an. Elles sont complétées par de nombreux groupes de travail et des formations, qui traitent des sujets les plus divers, et examinent aussi les programmes statistiques à moyen terme.

Le Conseil n’a qu’un rôle consultatif, mais aucune enquête ne peut se faire sans lui avoir été présentée. Dans certains cas, son action a eu un effet direct. Ainsi, il obtient la suppression d’une enquête de mise à jour du fichier des grands établissements. À l’inverse, en 1976-1977, il exerce, avec succès, une forte pression en faveur du développement des enquêtes sur les conditions de vie des ménages. D’une manière plus générale, il est probable que, sans le CNS, certains domaines non traditionnels auraient été un peu délaissés, comme par exemple, l’étude des formes particulières d’emploi.

À la suite de fortes critiques de certaines confédérations syndicales, allant jusqu’à souhaiter une distanciation du CNS vis-à-vis de l’Insee, une réforme du CNS est préparée. En 1982, un groupe de travail, présidé par Régis Paranque, réunissant un aréopage d’universitaires, de journalistes, de syndicalistes et de hauts fonctionnaires conduit à la transformation du CNS en Conseil national de l’information statistique, en 1984. La principale innovation est la création d’un Bureau, où sont représentés les syndicats et les organisations patronales. Cette formation restreinte prépare les réunions plénières et oriente le travail du secrétariat. Un comité du secret statistique est désormais chargé d’étudier les problèmes de transmission de données individuelles relatives aux entreprises.

En définitive, le Conseil a été un lieu de rencontres. Il a joué un rôle important dans l’ouverture de l’Insee et le message essentiel des utilisateurs de diminuer les délais a fini par être entendu…

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Les sujets de controverse sont aussi des reflets de l’histoire

Je ne crois pas exagérer en disant que nous jouons un rôle non négligeable dans le fonctionnement de notre démocratie dans laquelle l’économie a pris l’importance que l’on sait » (E. Malinvaud, 1987).

Les travaux de l’Insee jouent un grand rôle dans le débat social. Ils sont très souvent cités et commentés. Il est donc normal que, de loin en loin, ses activités fassent l’objet de critiques et de discussions. Les sujets même de ces controverses sont un reflet de leur époque et des thèmes sensibles à un moment donné. Ainsi, des années 50 aux années 70, le mode de calcul de l’indice des prix a été souvent critiqué. Au temps de Closon, vers 1955, c’étaient la composition du « panier de la ménagère » et l’éventualité d’une manipulation par le Gouvernement qui étaient en question. Vingt ans plus tard, l’inflation s’est fortement accélérée. L’indice des prix, qui la mesure, joue un rôle crucial dans les négociations salariales. L’enjeu est donc de taille. Malinvaud doit affronter peu de temps après sa nomination une attaque qui vient des syndicats. À l’intérieur même de l’Insee, quelques syndicalistes critiquent certains choix méthodologiques. En effet, la consommation s’est beaucoup diversifiée et les qualités des produits évoluent vite, sous l’effet de la concurrence. Le suivi des produits de base, bien standardisés et supposés constants, devient plus difficile. C’est sur le terrain de la prise en compte d’un « effet-qualité » que la critique est formulée, dans des termes assez nouveaux par rapport à la traditionnelle attaque contre les ingrédients du « panier » des produits suivis.

Les arguments des syndicats sont rassemblés dans une brochure intitulée : Indice Insee, indice truqué. Le directeur général juge de son devoir de monter au créneau. Il déploie en particulier, au cours d’une émission de télévision, ses talents de pédagogue pour défendre le mode de calcul de l’indice. Quelque temps plus tard, l’Insee publie à son tour, sous la plume de Jacques Vacher, Pour comprendre l’indice des prix, une brochure destinée à expliquer en détail les modes d’observation des prix et la construction de l’indice. La CFDT ne tarde pas à répliquer en publiant une brochure, intitulée, en écho, Pour combattre l’indice des prix. Le point de vue défendu par l’Insee est clair : l’indice a pour objet d’évaluer l’évolution des prix, et non celui d’un « coût de la vie », dont la signification précise renverrait à des comparaisons en terme d’utilité. Tous les choix sont faits avec cet objectif, et ils sont explicites. Aux partenaires sociaux de juger si l’outil est bien adapté à l’usage qui en est fait.

Un autre thème, celui de la protection des libertés individuelles, apparaît dans les années 70, largement en dehors de l’Insee, mais avec d’importantes conséquences ultérieures sur le travail même de tous les services statistiques de l’administration. En 1973, le répertoire des personnes est informatisé. L’idée est alors de compléter le répertoire et de généraliser l’emploi du numéro qui servirait à identifier chaque Français dans tous les fichiers administratifs. Du point de vue de l’élaboration des statistiques, cette idée a un intérêt peu contestable : l’exploitation des données contenues dans les divers fichiers est facilitée, des enquêtes lourdes peuvent être évitées. Mais, en même temps, le risque d’une utilisation éventuelle à des fins non statistiques suscite l’inquiétude de l’opinion. De plus, le sigle humoristique choisi par les informaticiens pour le projet, « Safari », s’avère malencontreux ; il donne au journal Le Monde, l’occasion d’un jeu de mots qui fait mouche : « Safari ou la chasse aux Français ». Finalement, le contenu du répertoire sera strictement réglementé. La nécessité se fait jour d’instaurer une garantie de protection des données individuelles qui aboutit au vote de la loi « informatique et libertés » en 1978, créant notamment la Commission nationale du même nom, la Cnil. La loi "informatique et libertés" Bien que son texte ne mentionne pas explicitement la statistique, l’Insee est directement concerné. D’ailleurs, le cas des fichiers statistiques avait été évoqué lors de la préparation de la loi, et Malinvaud avait été consulté. La Cnil s’intéresse souvent à l’Insee, comme par exemple, en 1985, pour l’opération TDS (transfert de données sociales). Il s’agit de permettre aux entreprises de transmettre directement certaines informations par voie informatique. À cette occasion, il apparaît que l’exploitation statistique des fichiers administratifs n’est pas traitée par la loi de 1951 qui ne concerne que les enquêtes. Jean Bégué rédige un projet complétant sur ce point la loi de 1951 et qui va, changement de Gouvernement oblige, donner lieu à plus d’une vingtaine d’allers et retours entre la Cnil, le secrétariat général du Gouvernement, le Cabinet et le Conseil d’État. Ce texte finira par être voté à l’unanimité au Sénat et à l’Assemblée en décembre 1986.

Dans les années 80, la montée du chômage attire l’attention sur une statistique de plus en plus sensible dans le débat social. Depuis 1975, suite aux études de Robert Salais, l’Insee établit, à partir de l’enquête emploi, une estimation du chômage selon la définition du Bureau international du travail (BIT). Cette statistique repose sur des bases solides. Mais elle a du mal à s’imposer, car elle n’est disponible qu’une fois par an et s’appuie sur un échantillon.

La série qui prévaut est celle des demandeurs d’emploi élaborée par l’ANPE. Elle a le double mérite d’être mensuelle et exhaustive. En revanche, comme toute statistique de gestion administrative, tout changement dans la réglementation ou dans la gestion modifie ses évolutions. Les conventions de définition et de mesure, et leurs mises en œuvre dans les deux sources, font l’objet d’innombrables discussions. En avril 1986, le Premier ministre demande à Malinvaud de conduire une mission de réflexion et de propositions sur les statistiques du chômage, pour répondre aux critiques qui se font entendre au sein de la majorité. Le rapport « Malinvaud » préconise de publier un taux de chômage mensuel au lieu d’un nombre de demandeurs et de diversifier les informations transmises au grand public. Le taux de chômage s’implantera assez bien, mais la prééminence des DEFM perdure. Ce problème récurrent émergera à nouveau en 1992.

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La génération des fondateurs de l’Insee

En 1987, quand Malinvaud, nommé professeur au Collège de France, transmet la direction à Jean-Claude Milleron, c’est aussi toute la génération des fondateurs de l’Insee, née dans les années 20 et issue des premières promotions de l’école, qui part à la retraite et transmet un outil performant à la génération suivante.

Parmi eux, le secrétaire général, Raymond Lévy-Bruhl, a occupé une place essentielle : c’est lui qui, pendant vingt ans, a été en première ligne dans les relations avec un personnel dynamique mais parfois turbulent. De ce bouillonnement, il savait entendre ce qui pouvait être fécond et contribuer à l’enrichissement de l’institution. Sa personnalité, très complémentaire de celle de Malinvaud, a marqué cette période.

Marcel Croze, Pierre Delain, Jacques Desabie, Maurice Febvay, Albert Ficatier, Jacques Mayer, Jacques Méraud, Gérard Théodore, Jacques Vacher, André Vanoli, Yves Ullmo… Le point commun à la plupart de tous ces hommes est d’avoir connu la France de l’immédiat après-guerre et des années 50, et d’avoir bâti, presque à partir de rien, une institution et un appareil de méthodes et d’outils techniques qui, aujourd’hui, sont entrés dans le patrimoine collectif. L’univers mi-scientifique et mi-administratif que constitue un office statistique public se distingue d’autres univers scientifiques par le fait que les créateurs et innovateurs ne laissent que fort peu leurs noms à leurs créations. Celles-ci vivent ensuite leurs vies indépendamment d’eux, parfois en se routinisant, et parfois aussi en retrouvant une nouvelle vie, avec de nouveaux innovateurs.

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