Faits marquants
Effectifs en 1967 : 2733
Lorsque Jean Ripert prend ses fonctions en janvier 1967, Gérard Calot et Solange Hémery préparent le recensement de 1968 et la division « Commerce-Services-Transports » de Louis Verrière s’apprête à adresser aux commerçants les 440 000 questionnaires du premier recensement de la distribution, jamais effectué en France. L’équipe des programmes met au point Fifi. Dans sa prochaine livraison, Études et Conjoncture publiera un article intitulé : « Comparaison des périodes d’inflation et de récession de l’économie française entre 1950 et 1965 », le signataire est Philippe Herzog.
Dans un organisme comme l’Insee, l’arrivée d’un nouveau directeur ne peut jamais être l’occasion d’un bouleversement immédiat. Les investissements statistiques demandent du temps pour mûrir. Impossible d’improviser un recensement, un modèle ou encore une nomenclature. De même, assurer la continuité des séries statistiques est une nécessité qui n’autorise pas les mutations rapides. Enfin, le spoil system peu fréquent dans l’administration française n’a guère de prise dans l’Institut : la technicité des tâches et la légitimation des compétences par l’École rendent ces pratiques quasiment impossibles.
Au delà de cet héritage, somme toute classique, il y a entre Gruson et Ripert une filiation naturelle. Gruson cherchait à mobiliser l’information statistique au profit des travaux à moyen terme et Ripert avait toujours été très attaché aux idées de plan. Les deux hommes partagent l’idée que l’Insee tire sa légitimité de son utilité sociale ; autrement dit, les informations produites doivent s’inscrire dans les débats d’aujourd’hui, les projets dans ceux de demain. Dans ces conditions, la variété des sensibilités politiques et le mélange, « statisticiens classiques », « comptables nationaux », « jeunes polytechniciens attirés par l’économie », souvent difficile à gérer, leur paraît indispensable. Gruson écrit : « Il ne peut en être autrement. Par nos travaux nous devons éclairer des actions qui ne sont jamais purement techniques, qui sont sociales et politiques ».
Cette façon d’approcher les missions de l’Institut leur semble le plus sûr moyen de soutenir la concurrence de la direction de la Prévision et du Plan. À leurs yeux ces deux organismes sont avantagés par leur proximité institutionnelle avec les utilisateurs privés et publics. Toutefois, les années 1967-1974 ne furent en aucune façon la réplique des précédentes. D’une part, Ripert a un tempérament de gestionnaire et d’autre part, l’environnement socio-économique va changer du tout au tout : la croissance régulière s’interrompt en 1973.
« Il y avait eu mariage, et fusionner des équipes demande du temps, surtout si les locaux ne suivent pas, et si les statuts et les rémunérations deviennent proprement hétéroclites » (Ripert, Archives orales du Cheff, 1990).
Les locaux de la DG sont devenus mal adaptés, vétustes, parfois insalubres. L’équipement téléphonique y est très insuffisant. De plus, en raison de l’arrivée d’une partie du Seef et de la reprise de la croissance des effectifs, l’espace manque à la DG depuis déjà quelques années. En témoigne l’éparpillement des locaux à la fin des années soixante : l’École est rue de Montmorency, le département des « Entreprises » loge rue Crillon, la rue Boulitte abrite la DR de Paris et les services mécanographiques et informatiques. Enfin la rue Beautreillis accueille le département du « Personnel ». Cette situation gêne la coopération et la coordination entre les équipes ; les divisions d’analyse et de synthèses ont besoin de se connaître et de se reconnaître. Parallèlement, les Finances aimeraient bien récupérer les bâtiments de la rue Crillon et de la rue de Montmorency pour d’autres services. Le dossier déménagement est donc urgent.
Un premier projet « Quai de la Rapée », proche du futur « Bercy » est bouclé en 1968. Les accords administratifs sont obtenus et, au début du mois de mai, une loi de finances rectificative prévoit l’ensemble des crédits nécessaires pour la construction. Mais, en juin, le ministre des Finances d’alors, Maurice Couve de Murville, annule l’opération dans un but d’économie et gèle les crédits. Trois ans plus tard, l’Insee présente un nouveau projet sur Malakoff. Il est accepté et l’Institut négocie une adresse parisienne. Le mur aveugle de l’école a failli s’inspirer d’un dessin de Fernand Léger mais, encore une fois, le coût est jugé prohibitif : le 1 % n’y suffisait pas. Finalement, la « Forêt pétrifiée » de M. Horn ornera le pignon de l’Ensae.
En majorité mises en place pendant la guerre, les directions régionales sont installées dans des lieux hétéroclites : moulins, usines devenues vacantes, entrepôts commerciaux... Ainsi la DR de Reims occupe un « Grand magasin » et celle de Paris une usine à café à l’enseigne du « Planteur de Caïffa ».
Pas toujours très confortables, ces lieux suscitent le bricolage : par exemple, pour se protéger du soleil qui perce la verrière d’une ancienne fabrique de vêtements pour l’armée, un employé de la DR de Clermont-Ferrand s’est confectionné une guérite autour de son bureau. L’ensemble avait un côté « pathétique » note Ripert à son arrivée. La campagne menée auprès des Finances porte ses fruits : le programme prévoit le relogement ou la rénovation d’une à deux DR par an. C’est ainsi, qu’entre 1967 et 1974, furent relogées les directions régionales de Marseille, Rouen, Poitiers et le service de Saint-Denis de la Réunion. D’une certaine façon, ces inaugurations témoignent de l’euphorie budgétaire qui régnait à la fin des années 60.
En 1967, 3 133 titulaires, 132 chargés de mission et 1 140 vacataires travaillent à l’Insee. À l’hétérogénéité des sensibilités - démographes, comptables nationaux, statisticiens classiques plutôt ingénieurs de production, économistes-statisticiens fraîchement sortis de l’École - s’ajoute la multiplicité des statuts : titulaires, contractuels Insee, contractuels DP, analystes-programmeurs, vacataires. Tous ont en commun d’être les « parents pauvres » des Finances : les contractuels ne reçoivent aucune prime et le montant de celles des titulaires n’est pas comparable à celui de la Centrale. De plus, les statuts des personnels ne sont plus adaptés aux missions qui leur sont confiées. Appuyée par les syndicats, la direction de l’Insee va poursuivre la longue bataille engagée durant la période précédente. Les années 1967 à 1971 sont jalonnées de décisions destinées à mettre de l’ordre dans la situation des personnels. C’est l’époque du plan Masselin. Les administrateurs, les attachés et les contrôleurs bénéficient d’un nouveau statut. Les carrières des commis sont reconstituées et des postes d’agents de bureau sont transformés en postes de commis. Les primes des agents C et D sont revalorisées et les attachés perçoivent une indemnité de sujétion spéciale. Une prime de Traitement automatisé de l’information (TAI) est instaurée en 1972, pour l’ensemble des informaticiens de la Fonction publique.
De nouveaux corps de débouchés sont offerts aux administrateurs et aux inspecteurs généraux, mais des corps typiquement Finances tels que ceux de trésorier-payeur général et conservateur des hypothèques leur demeurent obstinément fermés. Les crédits budgétaires obtenus alors permettent de recruter douze à quinze administrateurs par an. Ceux, nombreux, qui étaient entrés au SNS pendant la guerre partent progressivement en retraite : l’Institut rajeunit.
Très engagés avant 68, ces dossiers furent jugés prioritaires par le nouveau directeur général comme le furent ceux de l’informatique et de la recherche.
« On leur demandait, étudiez-moi telle variante, ils répondaient, on reviendra dans dix jours ». (Ripert, Archives orales du Cheff, 1990).
En 1967, l’Insee n’a pas encore totalement digéré l’informatique : préférence nationale oblige, le matériel s’est révélé peu adapté aux travaux, le personnel des DR doit être formé et les ordinateurs installés rue Boulitte sont éloignés. Comparés à ses homologues étrangers et notamment au Bureau américain du Census, l’Institut est en retard.
En 1966, le Plan trouve que les modèles gérés manuellement ne permettent pas d’obtenir rapidement des résultats. Le commissaire au Plan, Pierre Massé, qui a travaillé sur les ordinateurs à EDF ne comprend pas. Cette situation provoque des tensions suffisantes pour qu’il envisage de créer ses propres services informatiques. Mais finalement, sous l’influence de Georges Delange, de Louis-Pierre Blanc et du Cepremap, le projet n’est pas retenu. Le Commissariat général du Plan, petite administration légère, ne s’est pas écarté d’un de ses principes, « faire faire aux autres ce qu’ils savent faire ».
Néanmoins, les difficultés informatiques de l’Insee risquent à terme d’affaiblir sa position. En juillet 1967, l’Institut s’équipe d’un ordinateur de la troisième génération : un IBM 360-50. Le 1er janvier 1968, le département de l’« Informatique » est créé, directement rattaché au directeur général. À sa tête M. Henry, mis à la disposition de l’Insee par EDF, pour quelque temps. Ce département comprend la division électronique de l’ancien établissement central et une division des études. Ces deux unités s’occupent de la gestion de l’équipement et de la coordination des travaux. Elles participent aussi aux réflexions menées en ce domaine par les autres administrations. Dans le même temps, la DR de Paris prend en charge le service mécanographique et la section de chiffrement de l’ancien établissement central, ce qui lui permet de disposer d’un atelier de mécanographie propre.
En outre, la direction s’engage dans la déconcentration de la production statistique. Il s’ensuit la mise en place, entre 1969 et 1972 de six CNI. Les difficultés rencontrées alors ne sont pas d’ordre budgétaire, elles tiennent davantage au choix du type de travaux à déconcentrer ou encore au recrutement et à la formation des personnels.
En 1970, Philippe Nasse dispose d’un ordinateur moderne pour élaborer les premiers comptes trimestriels. Il le fait découvrir à ses collègues avec l’orgueil d’un jeune papa.
À son retour des États-Unis, en 1968, Edmond Malinvaud est appelé à créer et à diriger le nouveau département de la « Recherche ». Celui-ci aura pour principale vocation de mener à bien certains projets, qui, en raison de leur importance, ne seraient pas efficacement conduits dans les autres unités de l’Insee. De plus, Malinvaud est nommé conseiller technique auprès du directeur général.
Entrée de l'Ensae rue de Montmorency
© Insee
« L’école est en ébullition, les élèves demandent à ce que vous les receviez » avait téléphoné Lévy-Bruhl à Ripert qui assistait à Berlin à un comité de politique économique. C’est donc l’école qui a lancé le mouvement. Peu après l’Insee s’est mis en assemblée permanente : les réunions se tiennent souvent dans la cantine du quai Branly. Les acteurs étaient le Ministère, la direction, les syndicats et le personnel. Le Ministère ne fonctionnait plus vraiment et l’Insee comme les autres directions était livré à lui-même. La direction de l’Insee a tenté « de faire au mieux ». « On a redécouvert le Ministère une fois le calme revenu ».
Les syndicats de l’Insee étaient totalement atypiques : la section Insee de la CGT était très minoritaire au sein de la « centrale ». La CFDT et la CGT de l’Insee voulaient davantage que des négociations salariales et affirmaient leurs différences à toute occasion. Lorsqu’ils siégeaient avec les autres syndicats des Finances (DGI, Douanes, CP...) « ils étaient quelque peu hors de ton » observe le directeur général. « De fait, ils étaient des partenaires assez peu prévisibles », ajoute-t-il. Au sein du personnel, le fer de lance de la contestation comprenait des gens proches des étudiants, soit qu’ils venaient de sortir de l’École, soit qu’ils poursuivaient des études en parallèle. Peu de commis, peu d’agents de bureau s’engagèrent et, à l’exception de Lyon, le phénomène demeurera parisien. Mai 68, semble-t-il, n’a pas été l’occasion d’un rapprochement entre les deux « cultures d’entreprise » qui ont coexisté à l’Insee de 1960 à 1980.
Les jeunes économistes s’interrogeaient sur leurs tâches : « Comment le travail est-il vécu et organisé ? À quoi les statistiques servent-elles ? Au bénéfice de qui les produit-on ? ».
Les réunions plus ou moins houleuses avec les délégations devaient surtout révéler que la majorité du personnel faisait des tâches ennuyeuses et répétitives. En particulier, les frustrations étaient grandes chez les jeunes attachés dont le bagage universitaire leur avait laissé espérer davantage de responsabilités.
Mai 68 a mis en exergue le côté encore très autoritaire de la société française ; à l’Insee, cet aspect s’est trouvé accentué du fait de l’origine militaire de certains cadres. « Une fois la fièvre retombée, il ne fallait pas oublier les promesses faites. C’est ce que Marcel Croze réussit avec l’école. Ce fut plus difficile à l’Institut. » (Ripert, Archives orales du Cheff, 1990).
« C’était la grande époque de la RCB, et certains d’entre nous pensaient que l’administration pouvait bénéficier de ces nouvelles méthodes de management. Je souhaitais faire appel à Mac Kinsey persuadé que les polytechniciens ne pouvaient juger leurs pairs. C’était la première fois qu’une administration décidait de se faire auditer par des étrangers ». (Ripert, Archives orales du Cheff, 1990).
Plusieurs facteurs se seraient conjugués pour expliquer le souci d’une révision en profondeur :
S‘agit-il de « remettre l’Insee sur ses rails » comme a titré l’Express, ou simplement de conduire une réflexion d’ensemble sur les structures de l’Institut. Toujours est-il que les consultants font leur entrée quai Branly en 1970.
Fort de l’expérience du Plan, le directeur général est convaincu que, pour réussir une telle entreprise, l’ensemble du personnel doit y être associé dès son démarrage : Lévy-Bruhl, Delain et d’autres, comme Bernard Bruhnes et Pierre Le Roux, ont apporté un concours décisif. Après sept mois de travail et plus de deux cents interviews, les consultants remettent leur rapport : clarifiant les missions, voire les métiers (production, analyse, diffusion), ils en tirent les conséquences sur l’organigramme.
La direction de la « Production » est créée, ou plutôt recréée. En effet, la fonction avait existé puis disparu, au nom de l’autonomie des directeurs régionaux. Également, auprès de chaque directeur régional est nommé un « adjoint chargé de l’exploitation » : le chef du service production. L’équipe de Mac Kinsey avait dressé le constat suivant : « En 1970, la production de statistiques représente 85 % de l‘activité des DR. Elle est peu ou mal coordonnée, il s’ensuit des problèmes de qualité et de délais ». « Cette recommandation fut la plus audacieuse et la plus controversée » disent-ils. Ils ajoutent « seul M. Théodore, alors à la statistique agricole, semblait susceptible d’être accepté dans le poste ». (J. Ruffat, consultant Mac Kinsey, responsable de la première phase du projet). La réforme fut en réalité incomplète. Au projet initial de deux unités de la direction de la « Production » chargées de la réflexion et des méthodes et de l’organisation et de la gestion furent substituées, début 1972, deux unités coiffant respectivement les DR et les CNI.
La mise en place du « Secrétariat général », confiée à Raymond Lévy-Bruhl, répond à deux soucis : d’une part rassembler et déléguer clairement les tâches de gestion, d’autre part se donner les moyens d’une véritable programmation financière des travaux ; le Programme annuel de travail (PAT) fait son apparition.
Comparés à nos homologues étrangers, la création du département de la « Diffusion » s’avère d’une très grande nouveauté pour l’époque. Philippe Berthet qui en avait été l’inspirateur et devait en prendre la direction meurt à ce moment-là. Le département naîtra le 1er juin 1972 sous l’égide de Pierre Delain. Mais il fallut de nombreuses années pour que la Diffusion prenne vraiment toute sa place. De même, la création d’un département « Coordination statistique et comptable », confié à André Vanoli, donne à cette fonction une extension qui ne se retrouve nulle part ailleurs : dans les domaines à la fois de l’organisation (relations avec le service statistique public, relations internationales hors coopération), des concepts (normes statistiques et comptables, nomenclatures), des résultats chiffrés (synthèses des comptes nationaux annuels) et de la consultation des utilisateurs et des partenaires sociaux (secrétariat du CNS).
Enfin, Mac Kinsey relève que le corps des administrateurs lui paraît hypertrophié : le rapport conclut à la nécessité de lui trouver des débouchés extérieurs. Pierre Delain est chargé de recevoir les administrateurs à leur demande ; rien de systématique n’est mis en place.
« Cette réorganisation fut à peu près bien reçue, même si certains, comme il est normal, n’étaient pas complètement heureux. En tout cas, j’ai pu l’utiliser dans les débats budgétaires, et mon successeur également pendant quelque temps. Elle permettait de démontrer nos faiblesses en matière d’effectifs et d’équipement. » (Ripert, Archives orales du Cheff, 1990).
Il s’agit de légitimer l’Institut et faire en sorte que l’on ne puisse plus s’en passer. Le colloque de Villemetrie (23-24 juin 1967), la Commission de l’Information économique du VIe Plan et l’étude de marché conduite par Mac Kinsey ont conclu que si l’Insee veut répondre aux attentes sociales, il doit :
En résumé, l’Institut doit s’ouvrir sur l’extérieur. La création du CNS, la mise en place du réseau des observatoires, la refonte des publications et la décentralisation des services statistiques au sein des ministères sont les moments essentiels de cette ouverture.
Le Conseil national de la statistique, créé en 1972, a répondu au besoin d’associer de façon systématique les représentants des chercheurs, des administrations, des organisations professionnelles et syndicales à la mise au point du programme d’enquêtes et à la réforme des principaux outils telles les nomenclatures. Il s’agit de faire débattre, en même temps, les utilisateurs (la demande) et les statisticiens (l’offre) et ce le plus en amont possible du lancement des opérations. Simultanément, la mise à plat du programme fournit l’occasion d’éviter les travaux redondants. Le Cocoes, son ancêtre, n’avait pour mission que la coordination des travaux.
Le dialogue est difficile : les uns et les autres ne partagent ni les mêmes approches, ni le même langage et finalement chacun se sent incompris. Les statisticiens garants du coût et de la continuité statistique pensent méthodes et contraintes, se situent dans un horizon temporel long et proposent des fichiers. Leurs interlocuteurs raisonnent à plus court terme, ils souhaitent des données pour éclairer des décisions particulières : les formes de mise à disposition les intéressent plus que les modes de production.
De fait, la patience a été récompensée. Par le canal du CNS, animé par André Vanoli, l’Institut s’est progressivement assuré d’une large concertation préalable à toute opération statistique. L’agrément du CNS garantit la pertinence (la priorité donnée l’a été au nom de la collectivité) et le secret statistique, assure la non-redondance des opérations statistiques et limite la charge des enquêtés (simplification des questionnaires, recherche de sources administratives alternatives).
En outre, le CNS s’est révélé un lieu de médiation idéal lorsqu’il y a « crise sur le chiffre » par exemple, dans tous les moments récurrents de doute sur « l’indice des prix à la consommation ».
Les DR « travaillent » pour la région, souvent pour le Préfet. Ces relations d’études et d’informations dépendent assez largement de la personnalité du directeur régional. Cependant, à l’exception des enquêtes de conjoncture régionale, les DR consacrent l’essentiel de leurs forces à la production de statistiques nationales.
Le concept d’observatoire avait pris corps sous Claude Gruson. Au départ, il s’agissait de créer des centres de documentation inter-administratifs mis en place et animés par l’Insee. En avril et mai 1967, Raymond Marcellin alors ministre du Plan et Jean Ripert inaugurent les premiers observatoires économiques régionaux (OER) de Lille et de Marseille. Mac Kinsey systématise le projet de la diffusion en montrant leur spécificité par rapport à la production et à l’étude. Parallèlement, à la DG, certains comme Philippe Berthet et Pierre Nardin estiment que nos données ne sont pas utilisées parce qu’elles sont méconnues.
Les locaux des observatoires doivent être modernes, situés au cœur des villes et posséder un prestige suffisant pour mériter le titre d’« observatoires régionaux ». Les observatoires se voient confier trois tâches essentielles. La première est d’aller à la rencontre de clients potentiels, de partenaires éventuels. De par leurs activités certains groupes locaux peuvent constituer des relais pour faire circuler au plus près du terrain les informations pertinentes : ce sont les Systèmes locaux d’information. La consigne est : « bougez », « ne restez pas derrière votre bureau », « allez là où il se passe quelque chose ». Les personnels des OER reçoivent des formations à l’entretien. La deuxième est de compléter les fichiers de l’Insee (essentiellement RP et emploi) en mobilisant les autres sources d’informations locales et régionales afin de fournir conseils et données aux utilisateurs. Le mot « clients » apparaîtra nettement plus tard. Sauf pour les publications, la gratuité est la règle. Enfin, faire « remonter » les demandes à la DG aux fins d’analyse. Comparées aux métiers traditionnels de l’Institut, ces tâches sont puissamment originales. La visibilité locale de l’OER apparaît une condition de réussite décisive. Est-ce ce qui a motivé le titre de directeur pour le responsable ? Une chose est sûre, les premiers directeurs d’observatoires économiques régionaux ont des personnalités très affirmées et un passé professionnel original : Jean Bertherat à Lyon, Patrick Maréchal à Nantes, Jean Salmona à Marseille, Norbert Divoy à Lille.
Le réseau sera presque totalement mis en place en 1976, en même temps qu’il devient un véritable interface de l’Insee avec ses utilisateurs.
De fait, au fil des années, les métiers se sont fécondés mutuellement et c’est l’ensemble de l’Institut qui est passé progressivement d’une logique de service émetteur à une logique de services rendus à des clients clairement identifiés.
L’appareil de diffusion mis en place vers 1950 ne répond plus à l’offre, c’est-à-dire à la production de l’Insee, et la revue Études et Conjoncture est devenue un véritable fourre-tout où se mêlent des articles de niveau et de technicité très divers, n’ayant que très peu de liens les uns avec les autres. La demande, elle aussi, évolue. Les spécialistes ne sont plus les seuls clients. Une couche nouvelle d’utilisateurs apparaît, soucieuse d’avoir une vue générale et complète des résultats des travaux de l’Insee, mais peu intéressée par les précisions méthodologiques ou le résultat des travaux de recherche. Tel est le bilan que dresse l’Institut sur ses publications en 1967-1968. Jean Broizat, journaliste à la Vie française, recruté par Gruson en 1966, est chargé d’adapter les publications à un public plus nombreux et plus divers. Les nouvelles revues s’appellent : Économie et statistique, Tendances de la conjoncture, Annales de l’Insee, ainsi que les Collections de l’Insee. En même temps disparaît Études et Conjoncture, la revue bien connue à la couverture blanche et rouge. Mais le Bulletin Mensuel de Statistique (bleu) continue de paraître.
La refonte conduit à spécialiser les revues pour tenir compte de la diversité des publics. L’élément essentiel de la réforme est une revue mensuelle, Économie et statistique, qui sert d’élément fédérateur à un ensemble forcément complexe. Cette revue centrale est destinée certes aux spécialistes, mais doit être également accessible par toute personne cultivée s’intéressant à l’économie. Le souci de lisibilité se traduit par la création d’un poste de rédacteur en chef : la réécriture est de règle. La fonction finira par s’imposer non sans mal pour les auteurs et les rédacteurs.
Le premier numéro d’Économie et statistique paraît en mai 1969 : Michel Aglietta et Raymond Courbis signent l’article présentant Fifi.
S’ouvrir, c’est comprendre qu’un ministère souhaite disposer de données adaptées à ses missions et fournies en fonction de ses calendriers. Il faut donc composer entre ces besoins légitimes et la nécessaire coordination de l’appareil statistique : plus les enquêtes sont « appareillables », plus les comptes s’articulent entre eux, plus le potentiel s’enrichit.
Toute la stratégie d’André Vanoli, qui, comme le disait Ripert, « avait compris tout le profit que l’Institut pouvait tirer des outils comptables pour développer et coordonner l’ensemble du système statistique français », a consisté à construire progressivement un système d’information statistique de l’administration (Sisa), en approfondissant la voie de la décentralisation, tout en assurant une coordination forte. Celle-ci est basée à la fois sur des instruments techniques (nomenclatures communes, répertoires, cadres et concepts de la statistique économique dérivés de ceux de la comptabilité nationale et du plan comptable général), sur une culture d’entreprise commune véhiculée par les administrateurs et attachés formés à l’Ensae et qui se voient offrir des postes dans les services statistiques des ministères (appelés à tort parfois « services extérieurs ») et sur la participation collective aux instances de concertation (CNS). Entre 1967 et 1974, la création ou la réorganisation de services statistiques concernent la justice, l’environnement, les transports et le ministère de l’Industrie.
« Je reconnais volontiers que les statisticiens sont plus à l’aise avec les chiffres qu’avec les journalistes ». (Ripert, Le Monde).
Faire est une chose, faire savoir en est une autre. L’Insee s’y emploie : le bureau de presse s’organise et le directeur général marque de son empreinte les relations internationales.
Traditionnellement, les directeurs de l’Insee, en région et à Paris, n’hésitent pas à saisir la presse pour éclaircir des malentendus qui risquent de porter préjudice à l’institution. Closon et Gruson le firent, Ripert continua. Par exemple, en novembre 1968, le directeur général écrit au Monde pour expliquer la différence entre « logements vacants » et « logements disponibles ». Traditionnellement aussi, l’Institut se sert des journaux pour annoncer et faciliter des opérations d’envergure comme le recensement. C’est ainsi que Jacques Desabie et Gérard Calot s’appuient sur la presse et le salon de L’Enfance pour lancer le recensement de la population de 1968 : Sybille Lemoine, cinquante millionième Français, reste dans toutes les mémoires.
Toutefois, à la fin des années soixante, les relations avec la presse, bien qu’encore limitées, ne font pas l’unanimité. Pour les uns, les journalistes sont des gens quelque peu dangereux qu’il vaut mieux éviter ; pour les autres, les média représentent un canal de diffusion en direction du grand public dont il faut se servir : « Il faut que l’on parle de l’Insee en bien, mais même en mal, c’est utile » (Jean Broizat). La seconde école va l’emporter pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le jeune bureau de presse mis en place par Gruson s’organise : sous la responsabilité de Broizat, puis de Jean-François Moreaux, les relations avec les médias deviennent plus systématiques, un capital de confiance s’établit, un code de bonne conduite prend corps. Ensuite, les journalistes, à l’instar de leurs collègues anglo-saxons, prennent goût aux chiffres et notamment aux données de l’Insee. Les débats sur l’indice se poursuivent ; s’y ajoutent ceux sur les définitions du chômage. L’inquiétude sur la conjoncture exacerbe les attentes pour les derniers résultats. Cette gourmandise pour l’information économique ne va pas sans incident et la procédure de l’embargo se généralise. Les travaux de l’Institut suscitent également la discussion. L’article de Jean-Jacques Branchu « Les charges des entreprises françaises » publié dans Économie et statistique en 1970, revenant sur une idée reçue, fait l’effet d’une petite bombe. Enfin, les jeunes auteurs d’Économie et statistique ne sont pas insensibles aux reprises dans la presse. Symbole tout à la fois d’une légitimité conquise et d’une indépendance reconnue, la formule « L’Insee dit que... » supplante progressivement le « Selon les statistiques officielles... »
« Est-ce que l’on a l’occasion d’avoir des contacts avec l’étranger ? » demande Ripert à Gruson peu avant son entrée à l’Insee. « La statistique a une activité internationale très intense » lui fut-il répondu. (Archives orales du Cheff, 1990)
Il n’est pas encore question de globalisation financière mais l’internationalisation des échanges est en marche et l’intégration européenne s’accélère. Les politiques communes, notamment agricoles, rendent nécessaires des comptabilités comparables. Les années soixante et soixante-dix sont les grandes années de l’harmonisation des comptes nationaux. Ripert, Mayer puis Vanoli participent activement aux travaux de la Commission statistique de l’ONU pour le Système de Comptabilité Nationale (SCN) et à ceux de la Commission européenne pour le Système Européen de Comptes économiques intégré (SEC). L’Insee exporte aussi son savoir-faire : il met en place les premiers comptes colombiens. Le département de la Coordination statistique et comptable est internationalement reconnu.
Témoignage de réunions régulières à Bruxelles, la première enquête sur les coûts salariaux dans l’ensemble de l’industrie est lancée en 1967, la même pour le commerce, les banques et les assurances le sera en 1971.
Les directeurs des offices statistiques de Suède, de Norvège, du Canada, du Royaume-Uni, des Pays-Bas et de la France estiment avoir suffisamment d’affinités dans leurs orientations pour former un club. Ils se réunissent une fois par an et les échanges de vues totalement informels dépassent le simple cadre des réunions techniques. Ils portent aussi bien sur le secret statistique que sur les relations avec la presse, ou la place faite aux études. Le directeur général cherche à ce que l’Insee reste dans le peloton de tête des offices ; ces réunions, d’une certaine façon, lui facilitent la tâche. Dans ce contexte, une collaboration amicale se noue avec C. Moser, directeur du Central Statistical Office anglais. C’est ainsi que Ripert prend connaissance du premier Social Trends. L’Institut, ne pouvant être en reste, se met à réfléchir au futur Données Sociales.
Salle informatique au CNI de Nantes
© Insee
À la fin des années soixante, un fort courant de pensée se développe dans les pays industrialisés. On peut le résumer ainsi : « Le PIB mesure une production matérielle, il laisse de côté les prélèvements opérés sur l’environnement, le coût du travail accéléré sur la santé ou encore les inégalités susceptibles d’accompagner la croissance. L’analyse sociale doit contrebalancer la vision strictement « économiste » du progrès social. Il ne s’agit pas de déserter le champ de l’économie mais d’en faire apparaître la facette sociale. Les chiffres doivent investir des domaines nouveaux, la réflexion se faire pluridisciplinaire ».
En provenance des États-Unis, le livre de Duncan, « Social Indicators », publié en 1967, obtient un succès international. En France, Mai 68, révélateur de fortes tensions sociales démontre la nécessité de telles approches. En 1969, Jacques Delors élabore avec ses élèves de l’ENA un volume « d’indicateurs sociaux pour la France ».
Ce logo fut en vigueur de 1969 à 1992
© Insee
En 1971, Ripert met en place un groupe de travail dont il confie la présidence à Jacques Dumontier ; le rapporteur est Paul Dubois. Des sociologues sont interrogés, les orientations prises par les autres instituts sont étudiées... Le rapport est remis fin 1972. Quatre directions de travail sont retenues :
Le compte de l’environnement est lancé ; E. Andréani est chargé par le Plan d’évaluer la politique menée en direction des personnes âgées ; Alain Darbel est le rédacteur en chef du premier Données Sociales qui sort fin 1973.
Au démarrage, la direction des Synthèses, dirigée par Yves Ullmo, est très impliquée dans ces travaux. Les opérations « indicateurs sociaux », telles celles menées par l’OCDE, se révèlent assez décevantes faute d’être clairement articulées sur des politiques. La crise suggère, à tort, que ces travaux peuvent de nouveau passer au second plan.
Les travaux régionaux se développent et le volume « Statistiques et indicateurs des régions françaises », annexe à la loi de Finances, paraît pour la première fois en 1967. Mais la production continue à absorber les DR ; surtout, le débat autour de la décentralisation des travaux n’est pas tranché. Autrement dit, les DR ont-elles la possibilité de conduire des enquêtes et études locales pour répondre à des besoins strictement locaux ? La spécificité du régional s’affirme sans qu’aucune réponse claire ne soit apportée. Il faut reconnaître que la Datar exerce une forte pression. Progressivement, à l’initiative de la direction de la Production, de modestes enveloppes de moyens sont dégagées au bénéfice des DR.
Dès le printemps 1967, des Services régionaux sont ouverts à Amiens et Caen. L’Insee comble ainsi une lacune de son réseau régional. La présence au chef-lieu de la région d’un service permanent lui permet d’élargir les possibilités de diffusion de l’information statistique et économique auprès du public et d’améliorer ses contacts avec les autorités et les organismes qui désirent faire appel à ses moyens d’étude. Plus tard, en 1971, un autre service sera ouvert à Besançon et, en 1974, un service interrégional « Antilles-Guyane » verra le jour à Pointe-à-Pitre, pour coordonner les activités des services départementaux de Guadeloupe, Martinique et Guyane.
La régionalisation des comptes nationaux démarre, en liaison avec la Comptabilité publique ; les statistiques sur les collectivités locales sont développées. Au niveau régional, les travaux sur l’emploi progressent.
Symboles d’une certaine autonomie, les premières revues régionales paraissent en 1971 : Dimensions à Dijon, Statistiques et études Midi-Pyrénées, Reflets de l’économie franc-comtoise. La création à Marseille, toujours en 1971, du Centre d’études statistiques du développement régional (CESDR) va au delà du symbole : il consacre la dimension régionale des statistiques.
Jusqu’à l’arrivée de Claude Gruson, études de conjoncture et études économiques vont de pair. À partir de 1961, d’autres types d’études se développent qui s’appuient sur les comptes nationaux et la modélisation à moyen terme. D’une certaine façon, ces travaux portent ombrage aux études conjoncturelles. Le modèle Fifi mis au point entre 1965 et 1967 est opérationnel pour la préparation du VIe Plan ; au service des programmes dirigé par Dubois, le travail est intense. Toutefois, le contexte socio-économique décrit par le modèle change progressivement : croissance moins régulière, économie administrée plus réduite, marché du travail moins régulé... L’utilité sociale des modèles de moyen terme diminue au cours de la période. Simultanément, les comptes trimestriels sont de plus en plus attendus comme le sont les chiffres sur l’emploi ou l’indice de la production industrielle. L’intérêt pour le court terme est de nouveau au premier plan : Philippe Nasse engage la préparation de Métric.
Les données sur les entreprises profitent de l’avancée informatique. Des travaux lourds engagés dans la période précédente, sous l’égide d’André Hamaide et Paul Dubois, viennent à maturité, comme le système annuel d’enquêtes auprès des entreprises industrielles et commerciales. Des projets importants démarrent : Sirène, Suse (Système unifié de statistique d’entreprises) et File (Fichier intégré de lancement d’enquêtes).
Mais les questionnaires demeurent peu populaires auprès des entreprises et de leurs chambres syndicales. L’Institut incite les fédérations professionnelles à moderniser leurs méthodes afin d’améliorer la qualité des informations fournies. Le succès n’est pas total. Simultanément, on s’emploie à utiliser le plus possible des sources d’origine administrative pour alléger le travail des enquêtés. En 1969, l’Insee se sert pour la première fois des bordereaux Urssaf pour suivre l’évolution à court terme des salaires et de l’emploi.
De son côté, la statistique agricole fait des progrès considérables : enquêtes par sondage sur les structures, les superficies et les rendements. Un recensement agricole a lieu en 1970. Le réseau d’information comptable agricole (Rica), qui constitue en fait une « enquête-secteur », se met en place à l’initiative de la CEE.
Ripert, nommé président du « Comité de simplification des formulaires administratifs et statistiques », se montre déçu par les résultats de ce travail et déclare : « Les services du personnel des Finances ne font pas ce qu’il faut pour mettre bout à bout leurs fichiers sur informatique. Je ne suis pas étonné qu’ils ne connaissent pas leurs effectifs ». (Ripert, Archives orales du Cheff, 1990).
En novembre 1974, lorsque Ripert devient Commissaire au Plan, Jacques Boudoul prépare le recensement de la population de 1975, la première enquête annuelle d’entreprise dans les transports est en cours, l’équipe des Programmes met au point le modèle DMS, dans le numéro de novembre d’Économie et statistique Michel Pétry publie « Vers une agriculture spécialisée », alors que Robert Boyer, Jacques Mazier et Gaston Olive, de la DP, présentent le « nouveau modèle macro-économique : Star ».
Cette continuité masque les changements profonds intervenus au cours de ces sept années. Mai 68 a quelque peu ébranlé le système des valeurs, notamment hiérarchiques. D’abord mise en question, la croissance se dérobe et le chômage a doublé entre 1968 et 1975.
La statistique « miroir de l’histoire » épouse son temps : l’analyse sociale, les études régionales et les modèles de court terme ont le vent en poupe. La diffusion n’est plus seulement un mot. L’informatique transforme les travaux de production. De nouveaux métiers couplés à de nouvelles structures naissent. La mise en place des centres informatiques, des centres d’exploitation, des services régionaux et des observatoires en témoigne. Le personnel de l’Institut travaille dans des locaux plus modernes, les programmes annuels de travail prouvent leur utilité...