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De 1961 à 1967 : L'arrivée des comptables nationaux

Faits marquants

  • Recensement de la population (1962)
  • Recensement industriel (1963)
  • Recensement des transports (1963)
  • Programme prioritaire d’enquêtes sur les conditions de vie
  • Nouveaux travaux : comptabilité nationale et projections
  • Création d’une direction des synthèses économiques
  • Arrivée des premiers ordinateurs opérationnels
  • Début de la régionalisation des travaux
  • Les premières enquêtes communautaires
  • Création du Centre européen de formation des statisticiens-économistes des pays en voie de développement (CESD) (1963)
  • Mise en place des statuts des différents corps de l’Insee
  • Le boom des cadres A et B

Effectifs en 1961 : 2398

  • La Direction générale : 443
  • L’établissement de mécanographie : 119
  • Les Directions régionales : 1836

Sommaire

Introduction

De son départ de l’Insee, Closon écrira quelques années plus tard : « L’essentiel de l’édifice était bâti et la statistique, dans son acception la plus large, avait acquis droit de cité. Il manquait encore un éclat et un complément nécessaire, celui que pouvait apporter le calcul économique, et une participation plus active aux comptes de la Nation, un lien plus étroit avec la réflexion du ministère des Finances et du Plan, la lente montée de nouvelles équipes. La tâche n’était pas terminée en 1961, mais cependant suffisamment engagée pour que la voie fût non seulement indiquée, mais ouverte. La période du risque vital était franchie ».

En ce début des années 60, la vogue du plan français est à son zénith. Le IVe plan, préparé vers 1960, a pour la première fois utilisé massivement les cadres de la comptabilité nationale pour asseoir ses projections. Toutefois, les travaux de comptabilité nationale avaient atteint leurs limites au sein du Service des études économiques et financières (Seef) créé en 1950 par Claude Gruson. La partie statistique était trop lourde pour ce service de la direction du Trésor. Le développement statistique nécessaire ne paraissait possible qu’à l’Insee.

En octobre 1961, le chef du Seef, Claude Gruson, est nommé directeur général de l’Insee. Sa nomination s’accompagne du transfert d’une partie importante des travaux de comptabilité nationale et de programmation économique à l’Institut. Ce ne sera pas le seul changement. La mise en place d’un programme prioritaire d’enquêtes dans le cadre de la préparation du Ve plan va permettre aux statisticiens d’approfondir l’étude des conditions de vie et celle du comportement des individus et des milieux sociaux, qui étaient leur souci majeur. En outre, la statistique industrielle se transforme avec l’émergence de l’unité statistique « entreprise ».

L‘arrivée des premiers ordinateurs opérationnels pour l’exploitation du recensement de la population de 1962 ainsi que les débuts de la régionalisation marqueront aussi les premières étapes d’une évolution irréversible dans les méthodes, les techniques et les travaux de l’Institut.

Gruson, Inspecteur général des Finances, apporte à l’Insee, d’une part le prestige associé à la comptabilité nationale et à la participation aux travaux du Plan, d’autre part la capacité de négociation avec les Finances que son corps, son administration d’origine et sa stature personnelle permettent.

Le fichier des établissements à Bordeaux, dans les années 60

Le fichier des établissements à Bordeaux, dans les années 60

© Insee

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L’Insee et le Seef : le partage des hommes et des tâches

Le Seef avait déjà transféré peu avant à la direction de la Comptabilité publique et à la Banque de France, certains travaux rétrospectifs, sauf pour les comptes provisoires.

L‘imbrication au Seef des travaux de comptabilité nationale rétrospective et prospective, la liaison d’une partie d’entre eux avec les données financières dont l’Insee n’a pas la responsabilité, rendent le partage des services et des personnels difficile. Les travaux de projection sectoriels sont répartis entre les deux organismes. Les travaux de synthèse, pour le passé et le moyen terme vont à l’Insee, mais pour le court terme (les budgets économiques) ils sont partagés entre le Seef et l’Insee avec prépondérance du Seef. La nouvelle direction de l’Insee aurait préféré avoir la responsabilité de l’ensemble des travaux de synthèse relatifs aux projections. Les discussions, menées principalement entre Louis-Pierre Blanc, qui revient du Seef à l’Insee, et Jean Sérisé, un des coordonnateurs du Seef, durent plusieurs mois avant que n’apparaissent les modifications d’organigramme.

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La réorganisation : création d’une direction des synthèses économiques

À la veille de ce changement d’organigramme, les services centraux de l’Insee comportent, outre l’inspection générale, l’école, la documentation et les services généraux, deux directions. La « Statistique économique et Conjoncture » a à sa tête Jacques Dumontier. La « Démographie et Exploitation » est dirigée par Gabriel Chevry. À cela s’ajoute une unité Statistique générale d’Outre-mer, d’où se différencie - signe des temps - en 1961, un service de Coopération.

La transformation de 1962 est frappante. Une direction des « Synthèses économiques » fait son apparition (Louis-Pierre Blanc). Sont créées une division des « Synthèses rétrospectives, Comptes économiques et Projections à court terme » (Jacques Mayer), ainsi que la division des « Programmes », chargée des projections à moyen terme. La conjoncture (Jacques Méraud) est transférée aux « Synthèses » où seront également constituées, quelques mois plus tard, une division des « Études régionales » (André Timmel) et une division des « Études théoriques » (Philippe Sentis), distincte des études statistiques théoriques.

Les unités responsables des divers secteurs de la statistique sont regroupées dans une direction de la « Statistique générale » (Jacques Dumontier). L’arrivée de la comptabilité nationale s’y marque par la création de deux divisions, l’une couvrant la « Consommation » (Jacques Desabie) dans laquelle s’insèrent quelques personnes venues du Seef, l’autre qualifiée d’« Étude des entreprises » (André Hamaide), essentiellement transférée du Seef avec la charge des comptes des branches et du tableau d’échanges inter- industriels. Enfin, une direction des « Travaux régionaux et de la coopération » (Gabriel Chevry) regroupe les travaux d’exploitation et ceux relatifs à la coopération et à l’Outre-mer.

Hormis la création d’un département « Méthodes et programmes statistiques », en 1965, cette structure générale sera peu modifiée jusqu’à la réforme Mac Kinsey.

Guère visible pendant longtemps dans l’évolution de l’organigramme, le partage compliqué des tâches de projections économiques à court terme entre le Seef, qui devient la Direction de la Prévision (DP) en 1965, et l’Insee se traduit par une position acrobatique de Jacques Mayer, à la fois chef de deux divisions situées de part et d’autre de la Seine, jusqu’à ce qu’en 1965 Michel Rocard devienne chef de la division des « Budgets économiques » à la DP et André Vanoli, chef de la division des « Comptes économiques et projections à court terme » à l’Insee. Plus tard, la situation se clarifiera, la responsabilité de la synthèse des projections annuelles à court terme incombant alors entièrement à la DP.

Si la structure générale reste la même, celle de la direction de la « Statistique générale » est fortement modifiée en 1965. Deux départements y sont créés : « Entreprises » et « Population-ménages ». Chacun de ces départements par l’interpénétration étroite qu’il réalise dans les divers domaines entre travaux statistiques de base et élaboration des comptes nationaux, marque l’achèvement du processus d’intégration de la comptabilité nationale à l’Insee enclenché en 1961.

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Statisticiens et comptables nationaux : des approches différentes

L’amalgame ne s’est donc pas fait sans délais. Il ne s’est pas fait non plus sans certaines difficultés. L’arrivée de Gruson et de son équipe crée un nouveau style, celui des « Comptables nationaux », qui vient compléter le style « SGF » et le style « Carmille ». Les différences d’approche entre statisticiens de l’Insee et comptables nationaux du Seef sont fortes. Pour ces derniers, « la statistique n’est pas une fin en soi ; elle a pour but essentiel d’aider aux prévisions et aux décisions de la politique économique. Les comptables nationaux font souvent fi de la prudence des statisticiens purs ; il leur faut savoir, compte tenu de l’information existante à un moment donné, faire flèche de tous bois pour parvenir aux estimations dont ont besoin les responsables économiques » (A. Desrosières, J. Mairesse, M. Volle, « Les temps forts de la statistique française »). Au départ, l’extension du champ de compétence de l’Insee se traduit inévitablement plus par des juxtapositions d’équipes que par de véritables fusions. Les choses se transforment peu à peu, transformation facilitée par le développement des unités de l’Insee et les nouveaux recrutements. Les controverses les plus spectaculaires auront eu pour acteurs les conjoncturistes d’un côté, les spécialistes des budgets économiques de l’autre à l’époque du plan de stabilisation de 1963-1964. Jacques Méraud et Jacques Mayer en sont les principaux protagonistes. Ce dernier dira plus tard « Jacques Méraud et moi avions un numéro que nous jouions sincèrement d’ailleurs, mais tout le monde en riait, et nous les premiers » et, comme mot de la fin « on a fini... par conclure que c’est de l’intégration des deux méthodes qu’on pouvait tirer les meilleures prévisions... nos successeurs n’ont pas repris nos disputes ». La solution passera par la création des comptes trimestriels et leur intégration dans le travail des conjoncturistes, puis la modélisation trimestrielle avec le modèle Métric de 1976. Le débat se déplacera alors, mettant en jeu deux équipes de comptables nationaux, celle qui travaille sur les comptes trimestriels et celle qui élabore les comptes annuels.

Le transfert de la comptabilité nationale à l’Insee impliquait un développement considérable de la fonction d’étude, au delà même du travail de projection des comptes. Des statisticiens ont pu craindre que cela ne favorise les études au détriment de la statistique et présente le risque d’un cloisonnement insuffisant entre l’Insee et les décideurs politiques. La dynamique du développement de l’Insee dans les années 60 et 70 a pu effacer ces craintes. Les appareils d’études et de statistique se développeront conjointement avec une grande ampleur. L’extension des relations de l’Insee avec les décideurs politiques et les partenaires sociaux, sans éliminer les risques de tension, permettra de les résoudre dans de bonnes conditions.

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Le boom des cadres A et B

Le coup de fouet du début des années 60 est visible dans la courbe des effectifs de l’Insee. Ceux- ci avaient connu, en 1958, leur point le plus bas depuis la guerre. Si la croissance des effectifs budgétaires totaux, entre 1962 et 1967 peut sembler modeste ( + 17,1 %), il n’en est pas de même en ce qui concerne les catégories A et B. Les effectifs budgétaires d’administrateurs augmentent de 50,4 %, ceux des attachés de 93,2 % et ceux des cadres B de 47,4 %. Les besoins sont tels qu’il n’est pas possible d’attendre complètement que soient effectués les recrutements et les formations. Une centaine d’emplois budgétaires de chargés de mission contractuels sont créés (à laquelle s’ajoutent les chargés de mission non Insee venus du Seef).

Au delà de l’augmentation quantitative et qualitative des effectifs, la première préoccupation de Claude Gruson est de stopper l’hémorragie d’administrateurs qui avait marqué la période antérieure, faute de rémunérations et de perspectives de carrière satisfaisantes. Il refuse systématiquement les départs, en échange de la promesse de négocier un nouveau statut qui réponde à ces préoccupations. Le choix essentiel réside entre un statut technique (le statut de 1942 était voisin des statuts d’ingénieur) et un statut administratif calqué sur celui des administrateurs civils avec totale concordance des carrières. C’est cette dernière solution qui est adoptée dans le décret du 31 mars 1967 fixant le statut particulier des administrateurs de l’Insee, lequel comporte en particulier la création de la hors classe. Le principe de l’alignement sur le régime indemnitaire des administrateurs des finances est aussi obtenu.

À la même date, est créé le corps des contrôleurs qui remplace celui des adjoints techniques. Il comporte notamment l’introduction des grades de chef de section et divisionnaire. La négociation d’un nouveau statut pour les attachés est engagée, mais elle sera beaucoup plus difficile. Ce corps ne jouit pas jusqu’alors d’une grande considération aux Finances ; se pose également la question de l’intégration des statisticiens agricoles départementaux recrutés par le Service central des enquêtes et études statistiques (SCEES). Cette négociation sera principalement menée sous Jean Ripert pour aboutir en novembre 1968.

Le fichier de l'état civil à Bordeaux, dans les années 60

Le fichier de l'état civil à Bordeaux, dans les années 60

© Insee

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Les débuts opérationnels de l’informatique

Les personnels, plus nombreux, voient les moyens mis à leur disposition accrus. En dehors des « bosses » correspondant aux recensements de la population et de l’industrie, les crédits d’enquête se développent dans des proportions considérables, avec notamment l’appui du Plan. Après l’essai malheureux du CAB 3026, l’informatique naît à l’Insee avec la location de deux ordinateurs de 2e génération IBM : un 1401 et un 7070 pour traiter le RP 62. De 1962 à 1967, de nouveaux périphériques et des mémoires supplémentaires leur seront adjoints car les besoins des demandeurs s’accroissent rapidement. À compter de 1964, ils sont presque toujours saturés et le travail en triple équipe devient pratiquement la règle à partir de 1965. Cependant, le mot informatique n’apparaît pas encore dans l’organigramme de l’Insee où figure toujours l’établissement central. Il faudra attendre le début de l’année 1968, pour que naisse un département de l’Informatique, autour du premier ordinateur de 3e génération récemment installé à l’Insee, un 360/50.

L'atelier des grosses machines à Orléans, en 1964

L'atelier des grosses machines à Orléans, en 1964

© Insee

Avec l’informatique, un nouveau métier apparaît. Ce n’est pas le seul, puisque ceux de comptable national et de projectionniste ont été importés du Seef en 1962 et que celui de modélisateur va émerger en fin de période. D’une manière générale, la diversification des métiers s’accompagne d’une diversification des personnels. Même quand les filières techniques sont les mêmes que précédemment, les aspirations des nouveaux recrutés diffèrent. En outre, le recours à des contractuels d’origines diverses, venus du Seef ou engagés par l’Institut aboutit, combiné avec les recrutements normaux, à ce que l’Insee offre l’image d’une gamme exceptionnellement étendue de formations, diplômes, expériences et états d’esprit. Ainsi se constitue un ensemble d’une remarquable richesse intellectuelle et sociale, ouvert sur la société et doté aussi d’une certaine capacité de... turbulence.

L‘augmentation des effectifs va rapidement entraîner un manque de place dans les locaux parisiens. Gruson, sensible à ces problèmes, commence une campagne de sensibilisation auprès du ministère qui aboutira, mais bien plus tard, au déménagement de la DG. En attendant, fin décembre 1966, l’Ensae s’installe au 5 de la rue de Montmorency, dégageant ainsi pour la direction générale les locaux qu’elle occupait précédemment quai Branly.

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Une nouvelle tâche : la comptabilité nationale et les projections

L’Insee a étendu son champ d’action ; il a obtenu beaucoup de moyens supplémentaires ; son prestige augmente. L’Insee doit produire, il produit. Il doit d’abord progresser sur les voies antérieures, c’est le cas notamment avec le recensement de la population de 1962 ou l’enquête Emploi. Il doit faire des choses nouvelles, c’est-à-dire en premier lieu produire les comptes nationaux et des utilisations de ceux-ci.

Pour la première fois, le rapport sur les comptes de la Nation, celui de l’année 1962, est publié dans Études et Conjoncture. Un avertissement souligne : « Ce document, qui est à la base du budget économique préparé par le Seef pour être annexé au projet de loi de finances, après examen par la Commission des comptes de la Nation, a été en effet établi intégralement par l’Insee ». Les comptes qui y figurent sont ceux de la nouvelle base 1959. Le niveau de la production intérieure brute (l’équivalent du produit intérieur brut marchand actuel) est relevé de 2,2 % pour 1959, essentiellement parce que les statistiques fiscales des Bic pour 1957 à 1959 sont devenues disponibles. On note la référence au Plan, en particulier pour le choix de l’année de base, et, amorce d’un mouvement appelé à un bel avenir, à « l’effort de coordination qui se développe en matière de comptabilité nationale, entre les six pays du Marché commun notamment » et « qui rend nécessaire l’élimination de certaines divergences ».

Les responsables de branche se multiplient et participent aux groupes sectoriels du Plan. Après un premier essai de comptes trimestriels effectué par Jacques Vacher et Paul Dubois au tournant de la décennie 50 et publié en mai 1962, une seconde expérience est entreprise par Philippe Masson et Philippe Templé en 1965-1966 (série 1959-1965), avec un large recours à l’informatique. Dans le même temps, un indicateur trimestriel de consommation est élaboré, avec une procédure d’étalonnage économétrique entre les évolutions de l’indicateur et des comptes annuels. Seule l’élaboration de cet indicateur sera poursuivie dans l’immédiat, mais les bases auront été préparées pour la mise en place des comptes trimestriels au début des années 70. La première expérience de régionalisation des comptes réalisée par l’Insee et portant sur 1962, est publiée en 1966. Cette expérience ne sera pas à l’origine d’un véritable système de comptes régionaux, mais de séries relatives aux principaux agents régionaux qui seront complétées dans la décennie suivante par des comptes des branches industrielles et du produit intérieur brut régional. Paul Carrère et Joël Lamandé concluent qu’« en fait, la comptabilité régionale apparaît beaucoup plus comme la présentation de statistiques cohérentes dans un cadre harmonisé, que comme une application de la comptabilité économique ».

Les utilisations des comptes nationaux sont alors étroitement liées à la préparation des budgets économiques et des projections à moyen terme. Pour celles-ci, l’Insee joue le rôle de bureau technique pour le Commissariat général du Plan. La division des programmes est au centre du dispositif avec d’autres unités de l’Insee et du Seef. L’Insee est étroitement associé à toutes les phases de préparation du Ve plan. La projection 1970 associée au Ve plan est achevée en 1965. Méthodes et résultats seront publiés dans Études et Conjoncture. La présentation faite laisse poindre un débat sous-jacent sur les modèles : méthode par approximations successives ou méthode des modèles mathématiques complets ? Ceci reflète une discussion qui oppose l’Insee et Pierre Massé, le Commissaire au Plan. Ce dernier voudrait disposer rapidement de variantes plus légères et bien explicites, alors que le processus suivi, lourd, ne le permet pas. Il pousse donc à un passage rapide à une modélisation complète à tendance optimisante et cherche à disposer d’une capacité de réflexion autonome en s’appuyant sur ce qui deviendra plus tard le Cepremap.

L‘évolution se fera en 1966 par l’achèvement de Zogol 1, modèle réalisé par l’Insee et la DP. Alors que simultanément Michel Aglietta, Raymond Courbis et Claude Seibel, de l’équipe des programmes, mettent en chantier le premier modèle de l’Insee Fifi (pour physico-financier) destiné à la préparation du VIe plan. La voie de la modélisation est désormais ouverte.

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Le développement des enquêtes conditions de vie

Mais l’intention, en transférant la comptabilité nationale à l’Insee, n’était pas seulement de faire ici, sur une échelle plus large, ce qui auparavant était fait là. Il s’agissait de développer le système d’information statistique, en s’appuyant sur le caractère intégrateur de la comptabilité nationale lorsque c’était pertinent, en répondant certes aux besoins de celle-ci, mais plus généralement aux besoins d’une planification qui, passant en valeur, présentait des exigences plus grandes. L’étendue des thèmes traités dans le processus de discussion autour du Plan était telle qu’il en résultait une incitation forte à étendre les connaissances et les analyses dans de nombreux domaines.

En témoigne en particulier le boom des enquêtes conditions de vie. « On doit attendre, écrit Jacques Desabie, le milieu des années 60 pour assister, dans le cadre du « programme d’investissements prioritaires » du Ve Plan, à un développement massif des enquêtes sur les conditions de vie des ménages. L’Insee met alors en place un ensemble, programmé de façon souple sur plusieurs années, et permettant de sortir de l’époque des « prototypes ». Dans le cadre de ce programme, ou sur d’autres financements, une enquête communautaire sur les budgets de famille est réalisée en 1963-1964. À partir de 1965 est mis en place un programme structuré d’enquête auprès des ménages. Pour compléter les enquêtes permanentes sur les budgets de famille, qui constituent l’élément central du dispositif, des enquêtes spécifiques sur chaque fonction de consommation sont réalisées avec des périodicités variables : consommation alimentaire (annuelle depuis 1965), logement (1961, 1963), équipement ménager (1962, 1966), habillement (1963), santé (1960-1961, 1965-1966), transport (1966-1967)... Des enquêtes sur l’épargne sont également conçues : enquête pilote (1965), chèques postaux (1967), épargne (1967).

Ce logo fut en vigueur de 1946 à 1961

Ce logo fut en vigueur de 1946 à 1961

© Insee

Des moyens substantiels sont consacrés à l’étude des comportements non monétaires auxquels l’Insee porte intérêt de longue date : enquête sur les vacances (1964, 1965,...), les budgets-temps (1966-1967), les comportements de loisirs (1967). La première enquête formation-qualification professionnelle est réalisée en 1964. Cet outil, conçu en premier lieu pour améliorer les prévisions d’emploi nécessaires à la planification, est promis à un brillant avenir. Si l’augmentation des moyens est très liée au transfert à l’Insee des travaux de comptabilité nationale et de programmation à moyen terme, « il ne faut pourtant pas exagérer le poids des demandes d’informations liées à ces travaux dans l’essor des années soixante : si la place accordée aux évaluations du « compte des ménages » parmi les objectifs des enquêtes de consommation est alors plus importante qu’elle ne l’a été (et ne le sera par la suite), l’analyse des comportements des milieux sociaux, et l’étude des conditions de vie au sens large, sont dès cette époque le souci majeur des statisticiens » (Jacques Desabie).

Le problème de l’amélioration de la connaissance des revenus est posé en revanche dans un autre cadre. Il est lié à la tentative d’une politique des revenus que Pierre Massé propose en 1963 au général de Gaulle. Massé préside une difficile conférence des revenus avec les partenaires sociaux à la fin de l’année, suite à la grève des mineurs. Il propose, début 1964, de constituer un « collège d’étude et d’appréciation des revenus » chargé de définir les normes compatibles avec l’exigence de stabilité des prix et de juger de la conformité à ces normes des décisions de prix ou de salaires. Un groupe de trois personnalités est chargé d’en préciser l’organisation et les règles de fonctionnement. Claude Gruson en fait partie, à titre personnel, avec Raymond Barre et Raymond Mathey. Finalement, l’affaire échoue. Il en résultera, cependant, la création en 1966 d’un Centre d’étude des revenus et des coûts (Cerc) dont la fonction sera beaucoup plus modeste que celle du « collège » envisagé au départ. L’Insee n’est donc pas chargé de cette fonction ; certains le regrettent. Jacques Méraud devient le premier rapporteur général du Cerc.

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La statistique industrielle se transforme

Si l’extension des enquêtes sur les conditions de vie s’inscrit harmonieusement dans le déjà long développement des enquêtes par sondage à l’Insee, les transformations de la statistique du système productif sont marquées par des hésitations, des réorientations et des conflits avec le ministère de l’Industrie et le patronat. La grande affaire, c’est d’abord le recensement industriel, préparé avec difficulté depuis 1956 avec le Seef et le ministère de l’Industrie. Sans expérience antérieure (le précédent recensement datait de 1860), trop ambitieux, non cautionné officiellement par le CNPF qui en reconnaissait l’utilité mais en critiquait la lourdeur, mené par une trop petite équipe (Jacques Thibau, Georges Godin, Jean-Paul Rivet), non affecté d’une priorité forte (à la différence du RP 62), le recensement industriel réalisé en 1963 sur l’année 1962 avait beaucoup de raisons d’échouer. Et en effet,... il échoua, après avoir rencontré des difficultés d’ordre pratique à tous les stades, sauf celui de la collecte. La confrontation avec les autres sources disponibles fit apparaître des écarts invraisemblables. Finalement, seuls les résultats structurels furent publiés.

Les réflexions suscitées par cet échec aboutirent aux principes directeurs de la statistique industrielle, mis au point en 1964 par l’Insee et le ministère de l’Industrie. L’organisation future comprendrait deux types d’enquêtes : les enquêtes de branches et les enquêtes de secteurs, ces dernières reposant sur l’unité statistique « entreprise ». L’idée de recensements industriels lourds, à titre complémentaire, était encore retenue. Elle sera abandonnée peu après, au profit d’un traitement plus complexe et plus complet des sources d’information administratives et statistiques disponibles sur l’industrie à rythme annuel.

Comme l’administration envisageait de réaliser elle-même les enquêtes de secteurs, le CNPF réagit vivement et proposa un dispositif permettant la réalisation de ces enquêtes par les organismes professionnels, déjà en charge des enquêtes de branche. Les essais réalisés ne furent pas concluants et on en revint à l’idée de l’exécution directe de ces enquêtes par l’administration. Des expériences furent réalisées à partir de 1966, préparant la mise en place progressive de ce qui était devenu l’enquête annuelle d’entreprise (EAE), au travers de discussions parfois difficiles avec les organisations professionnelles.

Quoique très critiquées, les enquêtes de branches ne furent pas remises en cause au cours de la période, priorité étant donnée par Gérard Ader, affecté au bureau central de statistique industrielle depuis 1965, à la mise en place de l’enquête annuelle d’entreprise. La grande négociation entre le patronat, le ministère de l’Industrie et l’Insee ne sera amorcée qu’en 1969.

La principale innovation de la période, en matière de statistiques du système productif, est donc l’introduction au cœur des statistiques structurelles (par rapport aux statistiques courantes de production) de l’unité entreprise, considérée comme centre de décision économique polyvalent. Ceci est marqué à la fois par la création de l’EAE et le rôle croissant joué par les données fiscales relatives aux bénéfices industriels et commerciaux (Bic), déjà utilisées par le Seef. La normalisation nécessaire aboutit au décret du 28 octobre 1965. Il a fallu beaucoup de temps puisque les décisions de principe dataient de l’ordonnance du 29 décembre 1958. Mais cela en valait la peine ! Désormais, la déclaration Bic est basée sur le plan comptable général de 1957, lequel, par la même occasion, devenait de facto obligatoire. Il restait, pour que l’utilisation statistique de ces déclarations devienne complètement rigoureuse, que l’Insee puisse disposer des données individuelles elles-mêmes. Ce fut accordé par le ministre des Finances au début de la période suivante. Le protocole Insee/DGI du 30 novembre 1967 prévoit ainsi la transmission à l’Insee des bandes produites par la DGI. Il ne fait guère de doute que l’appartenance de l’Institut au ministère de l’Économie et des Finances a été une condition sine qua non d’un tel accord.

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Une place affirmée dans l’administration

L’Insee voit se modifier profondément, au cours de la période, les relations avec son environnement, sous le signe d’une extraversion croissante. Son implication dans les travaux de planification et de budgets économiques, avec le Plan et la DP, en est bien sûr la manifestation majeure. Elle met l’Institut en contacts beaucoup plus fréquents et étroits avec les administrations et les partenaires sociaux. Ceux-ci se retrouvent à la Commission des comptes et budgets économiques de la Nation, à laquelle l’Insee se trouve désormais associé, et dans les commissions des comptes spécialisées. Ces dernières commencent à se développer, après l’essai-pilote de la Commission des comptes des transports en 1957. La Commission des comptes commerciaux de la Nation voit le jour en 1963. Elle jouera un rôle décisif dans le changement d’attitude des milieux du commerce à l’égard de la statistique et de ses obligations. En 1964 est créée la Commission des comptes de l’agriculture, laquelle accompagnera la grande transformation qui s’amorce de la statistique agricole. Une des retombées de la conférence des revenus mentionnée plus haut aura été, en décembre 1964, la création d’un Comité de liaison entre l’Insee, les administrations économiques et les organisations professionnelles, syndicales et sociales (Clinsops). Limité aux statistiques relatives aux revenus diffusées par l’Insee, le Clinsops - en élargissant le débat bien au delà de la formule du Comité de coordination des enquêtes statistiques (Cocoes) - préfigure le futur Conseil national de la statistique de 1972.

La bonne insertion de l’Insee dans l’administration se traduit par l’entrée pour la première fois en 1965 d’un administrateur de l’Insee au Cabinet du ministre de l’Économie et des Finances (Jean de Marcillac chez Valéry Giscard d’Estaing).

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Terres de mission : de l’Afrique aux SSM

Dans une dimension cependant, l’horizon de l’Insee semble se rétrécir. Avec l’indépendance des états africains, le département de la « Coopération », avec à sa tête Albert Ficatier, va se substituer, dès 1962, à la statistique générale d’Outre-mer. Les statisticiens en poste Outre-mer ne dirigent plus de jure les services, ils deviennent des assistants techniques. Le besoin en cadres autochtones conduit dès 1963 à la création, à Paris, du Centre européen de formation des statisticiens-économistes des pays en voie de développement (CESD), sous la direction de Christophe Kolm, remplacé six mois plus tard par Guy Le Hégarat.

En fait, ce sont les ministères en France qui vont devenir terre de mission pour les cadres de l'Insee. La nouvelle tendance s'amorçe à l’agriculture où Gérard Théodore prend la tête d’une division centrale des enquêtes et études statistiques créée en mars 1961 (elle deviendra le SCEES en 1964). En 1965, des cadres de l’Insee, dont Gérard Ader, sont mis à la disposition du Bureau Central de Statistique Industrielle (BCSI).

D’autres ministères ressentent le besoin de constituer ou renforcer des services statistiques : l’Éducation où un Service central des statistiques et de la conjoncture est constitué en 1964 ; le Commerce qui crée, en 1961, un Bureau central de statistiques commerciales, lequel sera transféré à l’Insee en 1966 (un des rares exemples de recentralisation dans le système statistique français). D’autres initiatives sont prises à la Santé (1961), à la Culture (1961), au Tourisme (1962), à la Justice (1964) et au Logement (1966).

Avec l’extension des enquêtes et le développement des services ministériels, les besoins de coordination se renforcent. En 1965 est créé le département des Méthodes et programmes statistiques sous la responsabilité de Maurice Febvay, première apparition dans l’organigramme de la fonction de coordination du système statistique public. Un accord entre Claude Gruson et le directeur du Budget rend obligatoire l’avis de l’Insee sur les demandes budgétaires à caractère statistique des ministères. Cette procédure jouera un rôle important dans l’affermissement de la coordination et contribuera fortement au renforcement des services statistiques ministériels.

L‘Insee se verra aussi confier en 1966 le tout nouveau Centre d’enregistrement et de révision des formulaires administratifs (Cerfa), fonction il est vrai adjacente à ses missions.

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Les premiers balbutiements de la régionalisation

L’Insee développe les travaux régionaux depuis le début des années 60 : une division des études régionales est d’ailleurs créée en 1962. Mais la dimension régionale n’est pas prioritaire pour Claude Gruson, qui ne prend pas dans ce domaine d’initiatives marquantes. Les incitations vont venir plutôt de l’extérieur, relayées par les régionaux de l’Insee. La première expérience de régionalisation des comptes nationaux par Pierre Soubie et Jean Salmona a été déjà signalée. La procédure de programmation à moyen terme s’étendant sous certains aspects aux régions, des projections régionales de démographie et d’emploi sont réalisées au niveau central pour la préparation du Ve plan. À partir de 1963, le tome consacré, en annexe à la loi de finances, à la régionalisation du budget comporte une partie statistique qui est à l’origine du futur « Statistiques et indicateurs des régions françaises ».

De manière générale, au début des années 60, la demande d’information économique régionale et locale croît rapidement en région et prend des formes nouvelles. Les bureaux d’information du public, dont les structures n’ont pas changé depuis leur création, ne sont plus adaptés pour répondre aux demandes et archiver les nombreux tableaux que l’arrivée de l’informatique permet désormais de sortir. « Il est temps de passer du stade de la fourniture de tableaux prêts à porter au stade de la statistique sur mesure » comme l’écrivent Paul Carrère et Joël Lamandé qui qualifient la période d’« héroïque ». L’initiative marquante viendra de la Datar qui propose à l’Insee la création d’« observatoires économiques régionaux » qui donneraient une nouvelle dimension aux DR en permettant d’augmenter l’efficacité de l’archivage et de la diffusion de l’information statistique locale. L’idée est acceptée. Gruson décide le 19 juillet 1966 de créer à titre expérimental deux observatoires à Lille et à Marseille avec une antenne à Montpellier. Ceux-ci seront opérationnels au début de la période Ripert.

De l’autre côté des océans, la statistique se structure avec la création, en 1963, du service régional de la Martinique et, en 1966, du service départemental de la Réunion.

La direction régionale de Reims

La direction régionale de Reims

© Insee

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L’élan communautaire

L’Insee n’est pas encore très attiré en début de période par l’activité statistique internationale. Les premières sollicitations viennent de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca), puis de l’OSCE, appelé plus tard Eurostat. La première enquête « Coûts salariaux » est exécutée en 1960 dans l’industrie. L’enquête sur la structure et la répartition des salaires des ouvriers de l’industrie naît en 1966. La préparation de ces opérations amorce la concertation entre statisticiens des pays membres. L’élan principal en ce sens est donné cependant dans le domaine des comptes nationaux. Dès 1961, l’OSCE, dont Raymond Dumas, ancien cadre de l’Insee, est l’un des directeurs, y a constitué un groupe de travail. André Vanoli est chargé en 1964 de faire des « propositions pour un cadre communautaire de comptabilité nationale » qui sont une des origines du futur Système européen. Au même moment, commence la révision du Système des Nations Unies. Jacques Mayer est membre du groupe mondial d’experts constitué à cet effet. C’est à Jean Ripert qu’il reviendra plus généralement de faire entrer l’Insee à plein dans les discussions et travaux impulsés par les organisations internationales.

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L’adieu de Claude Gruson au Service public

Lorsque Claude Gruson quitte l’Insee et définitivement le Service public, au début de 1967, la lutte pour la place à construire dans l’administration et dans la société a été largement victorieuse. Le grand décollage du système d’information statistique, conçu par Claude Gruson comme un domaine de décisions à longue portée, a été réussi, porté par la vague de modernisation qui secoue l’administration et la société. Très lié à l’essor de la planification à la française, le développement de ce système se poursuivra, répondant à des besoins plus larges. Le paradoxe, c’est qu’il ne correspondra pas entièrement à la visée « grusonienne », dans laquelle le système d’information est inséparable d’un projet politique, les organismes de planification, de prévision et de concertation faisant partie du système d’information moderne au même titre que l’organe d’information statistique lui-même. Jean Ripert, qui succède à Claude Gruson, déclarera en 1980 à François Fourquet : « La vision de Gruson est une espèce de surexaltation de la comptabilité nationale (enfin, je simplifie, car la pensée de Gruson est plus complexe que ça) ; mais cette vision grandiose d’un plan utilisant la comptabilité nationale et servant de cadre de référence à l’intérieur duquel s’opère un arbitrage entre les Français, cette vision, l’expérience l’a montré, rencontre les limites du dialogue politique et de la concertation ».

En ce qui concerne l’Insee et son développement, il n’y aura pas de discontinuité entre Claude Gruson et Jean Ripert. La comptabilité nationale (avec ses utilisations) aura beaucoup apporté à l’Insee et en aura beaucoup reçu. Mais elle sera devenue une discipline plus technique, dissociée progressivement du projet de transformation de l’économie et de la société qu’avait porté, avec d’autres, Claude Gruson, dans les années 50.

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