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1946-1961 : Une place à construire dans l'Administration et dans la société

Faits marquants

  • Recensements de la population (1946, 1954)
  • Développement des enquêtes par sondage auprès des ménages
  • Le smig est indexé sur l’indice des prix
  • Gestion des fichiers (électoral, personnes, établissements, véhicules…)
  • Première enquête de conjoncture auprès des entreprises (1951)
  • Loi du 7 juin 1951 sur « l’obligation, la coordination et le secret en matière de statistique »
  • Premières opérations de communication (vitrines, stands dans les foires...)
  • L’école d’application devient l’ensae en 1960
  • Création de services statistiques en AOF et AEF
  • Les effectifs sont réduits de 60% par les « commissions de la hache »

Effectifs en 1946 : 6348

  • La Direction générale : 428
  • L’établissement de mécanographie : 192
  • Les Directions régionales : 5728

Sommaire

Introduction

«Je n’ai d’autres « domus » que les affaires de l’État. À l’Institut ou ailleurs, ma tâche est la même, mettre de l’ordre, apporter au Gouvernement un moyen de travail efficace, augmenter la productivité des services qui me sont confiés. Cela ne va pas sans difficulté ni opposition : ma conviction est solidement établie que rien de neuf ne se fait sans heurter les habitudes, sans exciter les critiques, sans agacer les imaginations » (Francis-Louis Closon, lettre à Alfred Sauvy, 2 décembre 1947).

De nos jours, le rôle et la place de l’Insee semblent assurés, aussi bien pour ses agents que pour l’opinion publique. On imagine mal à quel point ce n’était pas le cas pendant ses quinze premières années d’existence, entre 1946 et 1961. Il lui faut alors construire sa place, dans l’Administration et, plus généralement, dans la société. Cela ne va pas sans mal. Les Français, et plus particulièrement les classes dirigeantes, sont loin de trouver un intérêt à la statistique. Mais l’Insee va disposer de trois atouts. Le premier est un héritage du SNS. Sa compétence, technique et administrative, à la gestion mécanographique des fichiers, le rend indispensable à diverses institutions. Le second résulte de la promulgation, en juin 1951, d’une importante loi sur la statistique. Celle-ci définit les droits et les obligations de l’Insee en matière de collecte des données, notamment auprès des entreprises. Le troisième atout viendra de la mise en œuvre d’innovations scientifiques. La méthode des enquêtes par sondage, auprès des individus et des ménages (emploi, budgets de famille), et auprès des entreprises (conjoncture) multiplie les possibilités d’investigation et les domaines d’études. Pourtant les contestations et les incompréhensions sont encore fréquentes. Les débats autour de l’indice des prix en sont l’exemple le plus spectaculaire.

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Francis-Louis Closon et l’héritage du SNS

Fichiers, loi de 1951, sondages, indices des prix, tels sont quatre aspects essentiels de la vie de l’Insee durant la période où il est dirigé par Francis-Louis Closon. Celui-ci est âgé de trente-six ans au moment de sa nomination. Haut fonctionnaire résolu, formé dans les dures conditions de la clandestinité, puis des heures difficiles de la Libération, il apporte à l’Insee naissant non pas une compétence particulière en statistique (qu’il ignorait auparavant et découvre rapidement) mais un sens de l’État rude et exigeant, et une volonté farouche. La forme de ses interventions et de ses écrits, faite de phrases brèves, incisives, dans un français châtié et d’ancien style, évoque un peu celle du général De Gaulle, qu’il admire bien sûr. En 1971, lors du vingt-cinquième anniversaire de l’Insee, il décrit dans Économie et statistique son état d’esprit de 1946, quand lui est offert ce poste :

« Le projet était séduisant, mais non dépourvu d’ambiguïté. La tâche s’annonçait difficile : il s’agissait de passer des textes à la vie, de faire une maison et, la chance aidant, une institution. Elle me fut proposée. Je l’acceptai (...). Pour ma part, il suffisait, si je puis dire, de résoudre les contradictions qui m’étaient proposées. Une certaine vue des choses, l’utilisation patiente des obstacles, la rencontre avec les événements allaient me permettre, dans un effort d’une quinzaine d’années, de donner forme à ce qui était encore incertain. Il était normal qu’une réunion d’hommes, aussi différents par leur passé que par leur fonction, engendrât de fortes tensions (...) (F.-L. Closon, 1971).

Ateliers mécanographiques des années 50 à la DR de Clermond-Ferrand

Ateliers mécanographiques des années 50 à la DR de Clermond-Ferrand

© Insee

L‘héritage est en effet complexe et bien particulier. La France n’a pas alors de tradition ancienne d’une vaste institution statistique dotée d’une forte infrastructure régionale. Le tout jeune SNS, créé en 1941, a, à tort ou à raison, l’image d’une administration de Vichy, bureaucratique, militaire, et lestée de sa lourde mécanographie. Ainsi, une des premières décisions du gouvernement de la Libération est, symboliquement, de supprimer l’obligation faite aux individus et édictée par Vichy, de déclarer leurs changements de domicile. Or cette obligation avait été utilisée par le SNS, pour saisir les mouvements migratoires. L’Insee doit s’en passer, ce qui le conduira à imaginer d’autres modes de description de la population. Face à la question des fichiers, Closon a une politique nuancée. Il affirme hautement vouloir construire une institution toute nouvelle et cherche à créer un état d’esprit radicalement neuf. Mais il constate vite l’importance stratégique de la coordination de la mécanographie administrative, inscrite explicitement dans le décret du 14 juin 1946 organisant l’Insee. Ce décret lui donne une autorité spécifique, fondée sur sa compétence technique, dans un tissu institutionnel qui ne le reconnaît à priori qu’avec réticence.

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Les commissions de la « Hache »

Les directions régionales, créées en 1941, sont fortement critiquées entre 1946 et 1950, par des préfets et des inspecteurs des Finances, qui leur reprochent de menacer leur autorité territoriale, ou, plus simplement, de gaspiller les deniers publics.

«Je me souviens d’un important préfet de Bretagne qui proposait systématiquement à chaque demande d’économie, la suppression de la DR de sa région argant qu’elle ne servait à rien» (F.-L. Closon, 1995).

Pendant cette période, les effectifs de l’Insee sont radicalement diminués par les « commissions de la Hache » qui frappent les diverses administrations. Ils passent de 7 000 en 1945 à 3 000 en 1950 et 2 700 en 1960. Closon occupe alors une grande partie de son temps à argumenter, et à répondre à des rapports de hauts fonctionnaires prônant une réduction drastique des moyens et des effectifs de l’Insee. D’une part, il lui est demandé de prendre en charge de gros fichiers, comme celui des électeurs ou ceux des automobiles particulières et des véhicules utilitaires, mais d’autre part, les moyens des directions régionales sont fortement réduits. Au cours de cette période, l’Économie Nationale demande la suppression de toutes les DR. Closon saisit le rapporteur général du Budget, ami sûr de la Résistance, Pierre Mendès-France, René Mayer et quelques autres... L’assemblée ne votera pas le projet. « Cette affaire a failli me faire nommer Trésorier payeur général au Maroc... », avouera-t-il cinquante ans plus tard.

Il est vrai qu’au printemps 1946, le fonctionnement des DR est très inégal. L’absentéisme y est élevé, et concerne le quart du personnel dans certaines DR. Lors du recensement de 1946, la question est clairement posée : le nouvel Insee, avec ses grosses DR, pourra-t-il faire au moins aussi bien et aussi vite que la petite SGF parisienne d’avant-guerre ? Les syndicats invitent le personnel à tout faire pour que cette opération importante soit réussie. La nouvelle direction engage une action de long terme pour que soient soigneusement précisés les rôles de chacun des maillons de cette vaste institution. Ceci débouchera sur l’idée « d’organisation scientifique du travail ».

Le rattachement administratif de l’Insee au ministère (ou secrétariat d’État) de l’Économie, distinct du prestigieux ministère des Finances, le dessert plutôt, tout en lui permettant cependant d’affirmer son indépendance. En 1945, le ministère de l’Économie avait été créé avec une ambition importante, et c’est dans ce contexte que son titulaire, André Philip, avait créé l’Insee. Mais, dès 1947, et jusqu’à la fusion des deux ministères en 1960, celui de l’Économie (installé quai Branly à partir de 1951) a nettement moins de pouvoir et d’autorité que celui des Finances, qui occupe les nobles locaux de la rue de Rivoli. Cette distinction symbolique entre la rive gauche de la Seine (Branly) et la rive droite (Rivoli) jouera un rôle quand la comptabilité nationale sera créée, à partir de 1950, par un service des Finances (rattaché à l’importante direction du Trésor), et non pas par l’Insee, avant d’être rapatriée quai Branly par Claude Gruson.

Le quai Branly, siège de la DG de 1951 à 1975

Le quai Branly, siège de la DG de 1951 à 1975

© PDA

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Le difficile mariage des anciens et des nouveaux

Dès son arrivée, Closon est confronté à l’hétérogénéité des services et des personnels regroupés dans l’Insee : ancienne SGF et « démographes » militaires de Carmille, service « du Plan et de la Documentation », service « des économies étrangères ». L’Institut de conjoncture est explicitement mentionné dans le décret du 14 juin 1946, alors que, en principe, il figurait déjà dans l’organigramme du SNS depuis 1941. Ceci montre sans doute que ces textes ont été assez hâtivement écrits... Cette juxtaposition de sensibilités différentes est rapidement enrichie par l’arrivée des jeunes « statisticiens-économistes » frais émoulus de la nouvelle école : Malinvaud, Berthet, Lévy-Bruhl, Febvay, Desabie, Croze, Méraud, Porte, Théodore... Ceux-ci souhaitent surtout mettre en œuvre les nouveaux outils mathématiques et sont rebutés par la gestion des fichiers administratifs. En 1971, Closon rend compte de ces débats et de la ligne qu’il a suivie vingt-cinq ans auparavant :

« Pour les uns, la statistique, magistrature du chiffre, n’avait rien à gagner à une compromission avec l’étude économique et la conjoncture, où l’appréciation personnelle pouvait prendre une place dangereuse. Pour d’autres, l’important équipement mécanographique, l’existence de fortes directions régionales, ouvraient naturellement la voie à un établissement administratif gestionnaire de fichiers susceptibles de rendre des services qui, à leur tour, assoiraient le nouvel institut contesté dans son existence même. Si l’objectif m’a toujours paru clair - bâtir un institut au service de tous - les choix immédiats n’étaient pas évidents. En fait, un certain pragmatisme lâchant ici, reprenant là, permet de louvoyer à travers les tempêtes et les changements de ministère, de placer peu à peu les points d’ancrage essentiels : intéresser et recruter des hommes nouveaux, faire procéder aux grands recensements de base, établir un réseau de relations solides ». (F.-L. Closon, 1971).

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Du bon usage des gros fichiers

« Établir un réseau de relations solides », voilà précisément ce qui manquait à la SGF de naguère, et que Closon va s’employer inlassablement à constituer. Les premiers maillons de ce réseau seront internes à l’administration, à partir de services rendus, et notamment la gestion des fichiers. Même si cette tâche est fastidieuse et peu appréciée des jeunes savants, elle permet de faire de l’Insee un point de passage obligé dans une série de circuits institutionnels. Il en retire des informations, et contribue au développement de la mécanographie administrative, poursuivant ainsi, de fait, l’entreprise de Carmille. Mais Closon a conscience que ces fichiers peuvent présenter des dangers. Dès avril 1946, il rédige un rapport sur les activités statistiques concernant des données individuelles. Il souhaite conserver les fichiers, tout en limitant au maximum les renseignements sur les personnes. Il précise sa position en avril 1947, lors d’une réunion des directeurs régionaux : « Le principe du fichier démographique n’est pas condamné, mais pour le moment, il n’y a pas lieu d’aller plus loin. Quand au fichier des établissements, non seulement il est maintenu, mais c’est sur lui que portera notre premier effort. Il sera un élément capital à l’Institut et dans la vie économique du pays ».

Ainsi sont conservés et développés les principaux fichiers des personnes, celui des établissements (géré par la DR), et un fichier des entreprises (à Paris).

Mais des critiques et des craintes sont formulées par des économistes connus, comme Divisia ou Sauvy. Ce dernier poursuit son débat antérieur avec Carmille. Il préconise une statistique issue d’enquêtes spécifiques par sondage. Sauvy entreprend, d’ailleurs, de telles enquêtes à l’Institut national d’études démographiques (Ined), qu’il a créé en 1945. Closon lui répond longuement, en 1947, à propos des fichiers :

« Puis-je vous dire que j’ai mûrement réfléchi à l’instrument d’oppression que pouvaient constituer ces appareils (...). Ces fichiers sont une nécessité de l’État moderne (...). Il me semble préférable que leur gestion soit confiée à l’Institut dont l’indépendance est connue, plutôt qu’à un ministère politique (...). Pensez-vous qu’il serait souhaitable dans ce travail de grande industrie de s’accrocher vraiment à une forme artisanale devenue désuète ». (F.-L. Closon, lettre à A. Sauvy, 2 décembre 1947).

1984: Closon, Bunle et Sauvy dans les salons Napoléon III de Rivoli à l'occasion des 100 ans de Bunle

1984: Closon, Bunle et Sauvy dans les salons Napoléon III de Rivoli à l'occasion des 100 ans de Bunle

© PDA

Mais ces questions de protection des données individuelles, aujourd’hui souvent évoquées, le sont alors rarement dans l’opinion publique. La loi de 1951 portera surtout sur le « secret des affaires ». C’est la multiplication des fichiers informatiques qui rendra ces questions très sensibles, et conduira à la loi « informatique et libertés », en 1978. Le débat de la fin des années 40, entre gestionnaires issus du SNS et jeunes statisticiens de culture mathématique, porte plutôt sur l’orientation générale de l’Institut. Closon parviendra à concilier les deux tendances, en conservant les fichiers et en assurant, dans les années 50, le lancement des grandes enquêtes par sondage auprès des ménages et des individus.

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Promouvoir l’Insee

Cet équilibre délicat est aussi lié au maintien et au rôle des directions régionales. Celles-ci sont encore, pour l’essentiel, des ateliers chargés de gérer les opérations lourdes de gestion mécanographique des fichiers, puis des recensements. Seules ces opérations exhaustives pourront, ultérieurement, fournir les données régionalisées et localisées que, peu à peu, les DR produiront et diffuseront à des utilisateurs locaux. Les enquêtes par sondage, en revanche, ont vocation à fournir des données nationales. Or Closon, qui a administré la région Nord de 1944 à 1946, est très tôt intéressé par la régionalisation de la statistique. Il publie en 1947 un livre sur « La Région, cadre d’un gouvernement moderne ».

La défense et la promotion des DR, objets de fortes menaces dans les années 40 et 50, sont un souci majeur de Closon. Il sent que les DR sont indispensables à un fort enracinement de l’Insee dans la société française. Il encourage les directeurs régionaux à établir des liens avec les responsables administratifs et économiques locaux, avec la presse régionale, avec les universités. Des opérations de « propagande » (on dit aujourd’hui de « communication ») sont montées lors des foires et expositions, où sont disposés des stands de l’Insee.

Les statisticiens, et Closon le premier, répondent à des interviews dans la presse ou à la radio. Ils le font par exemple à l’occasion de critiques encore fréquentes, émises par des préfets, des députés ou des chefs d’entreprises, contre le « gaspillage des deniers publics » et la « paperasserie inutile » qu’entraînent, selon eux, le maintien de ces administrations régionales et de leurs opérations d’enquêtes. Le mouvement « poujadiste » de 1955 entraîne une floraison de ces critiques.

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Comment apprivoiser les chefs d’entreprise ?

La méfiance des chefs d’entreprises à l’égard de la statistique publique est une histoire ancienne. Déjà en 1896 la SGF avait renoncé à un recensement direct des établissements industriels et commerciaux, et avait dû emprunter le détour du recensement de la population pour construire une statistique de l’appareil productif et de ses effectifs. Une tentative de recensement industriel avait échoué en 1931. Pendant l’occupation, une statistique industrielle voit enfin le jour. Elle est le sous-produit des responsabilités de répartition des bons matières confiées au ministère de l’Industrie et aux organisations patronales. Cette organisation perdure dans les décennies d’après-guerre, mais l’Insee va peu à peu jouer un rôle central pour les statistiques d’entreprises grâce au fichier des entreprises et des établissements (1947), à l’enquête de conjoncture (1951), et surtout à la loi de 1951.

Pour surmonter les réticences des entreprises, Closon agit dans deux directions : le patronat et le législateur. Il noue et entretient des contacts réguliers avec le CNPF et avec des chefs d’entreprises. Il avance l’idée, habilement pédagogique, de l’enquête de conjoncture. En recueillant l’opinion des patrons à la fois sur leur situation et sur la situation générale de l’économie française, il les habitue à faire le va-et-vient entre leur cas particulier et l’analyse globale que permet la statistique. Alors qu’auparavant ils voyaient en celle-ci une inutile formalité, sinon un indiscret contrôle du moloch étatique, ils découvrent que l’analyse de la « conjoncture générale » peut avoir un sens pour eux. La première enquête de conjoncture est lancée en mai 1951, en partie inspirée de celle que réalisait la revue Fortune aux États-Unis depuis 1947. Elle touche plus de 3 000 chefs d’entreprise. Les questions sont qualitatives, du type : la production va-t-elle augmenter, rester stable ou diminuer ? Dans les années 50, ces enquêtes sont dirigées par Raoul Jankeliowitch, puis, à partir de 1957, par Jacques Méraud.

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La loi sur le secret et l’obligation statistique

C’est dans ce contexte d’une progressive acclimatation des entreprises à la statistique et d’une normalisation de leurs relations que la loi de 1951 peut être comprise. Souvent qualifiée de « loi sur le secret statistique », cette loi articule en fait cinq éléments qui se complètent, et qui codifient ce que l’institution statistique peut et doit faire. Au secret s’ajoutent l’obligation, la coordination des enquêtes, le visa et l’agrément. La loi du 7 juin 1951 interdit la publication de données individuelles sur des entreprises. Mais elle instaure aussi l’obligation de répondre à certaines enquêtes (dont ne fait pas partie l’enquête de conjoncture). Elle crée un comité de coordination des enquêtes statistiques (le Cocoes, ancêtre du CNS et du Cnis), et oblige les administrations à obtenir le visa de l’Insee pour toute enquête. Enfin, devant le refus des syndicats de branches de se dessaisir des enquêtes de productions, elle introduit le principe de l’agrément accordé par l’Insee aux organisations professionnelles, intermédiaires dans la collecte des données. Il s’agit donc bien d’encadrer et de favoriser les relations avec les entreprises, et non pas encore de préciser l’ensemble des problèmes liés à la confidentialité et à la protection de la vie privée, comme le fera en 1978 la loi « informatique et libertés ».

Plutôt que de contraindre, Closon cherche plutôt à donner envie, en créant un besoin. Son attitude fait penser à celle de Parmentier cherchant, sous Louis XVI, à répandre l’usage de la pomme de terre. Parmentier fait garder militairement le jardin du roi où celle-ci est cultivée, mais ordonne aux soldats de garde de laisser passer les voleurs, pour que les gens s’emparent de ce tubercule apprécié du souverain. De la même façon, dans les années 50, Closon restreint de façon draconienne le nombre des destinataires de la note de conjoncture (une centaine), pour en faire un bien rare réservé aux privilégiés. Du coup, il reçoit de nombreuses lettres de chefs d’entreprise qui la réclament...

L‘enquête de conjoncture, non obligatoire, contribue à habituer les plus « modernistes » des chefs de grandes et moyennes entreprises à utiliser le langage de la statistique et à accepter de répondre à des enquêtes. Mais la grande masse des petits patrons, agriculteurs, artisans et commerçants, continue de manifester sa méfiance. C’est une des raisons pour lesquelles les projets de recensements agricoles et industriels, présentés par l’Insee au Budget dès 1948, sont presque systématiquement rejetés. Les arguments en termes de coûts viennent s’ajouter à l’hostilité de nombre des petites entreprises, souvent relayées par leurs associations et par des parlementaires. Un recensement agricole est cependant organisé en 1955, mais il est mal accueilli et ses résultats sont mauvais par manque de moyens techniques au niveau régional et départemental. Le recensement industriel ne sera fait qu’en 1963, et ne sera jamais recommencé. La statistique annuelle de production continue à être faite par les syndicats professionnels, pour le ministère de l’Industrie, et l’Insee y intervient encore peu.

Dans d’autres ministères, des cellules statistiques existent depuis longtemps ou se mettent en place. Celle du Travail suit, depuis 1914, les offres et demandes d’emploi dans les bureaux de placement. En 1948 y est créée une division de la statistique qui gère notamment l’enquête sur l’activité et les conditions d’emploi de la main-d’œuvre (Acemo), mise en place en 1945. À l’éducation, un « Bureau universitaire des statistiques » (Bus) existait depuis 1933, complété en 1957 par le « Service technique de la statistique scolaire ». En 1961, deux services statistiques importants naissent, à la Santé (Maurice Aubenque et Paul Damiani) et à l’Agriculture avec le retour de Gérard Théodore, après 16 années consacrées à la statistique africaine.

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Un nouveau continent à explorer : les enquêtes auprès des ménages

La grande innovation de la période Closon est la méthode des sondages, appliquée aux enquêtes sur l’emploi, les budgets de famille et diverses pratiques sociales. Dès le XIXe siècle, des « monographies de familles ouvrières » avaient été recueillies par l’ingénieur et sociologue Frédéric Le Play. Puis des enquêtes sur les budgets des classes populaires avaient été faites, avant 1914, par la SGF et par le sociologue Maurice Halbwachs. Mais deux traits distinguent radicalement ces enquêtes de celles qui seront faites à partir des années 50. La question de la représentativité d’un échantillon n’est pas du tout perçue. L’investigation, liée aux « questions sociales » ne porte que sur les ouvriers ou les paysans. Les « bourgeois » de ce temps organisent des enquêtes, mais celles-ci ne portent pas sur leur propre monde. L’idée de mesurer les inégalités sociales entre les divers groupes n’apparaît en France que vers 1950.

Les expériences de sondage menées par Stoetzel au SNS, en 1942, portaient sur des questions d’opinion. À partir de 1946, l’Insee étend cette procédure à la mesure des budgets. La première enquête par sondage auprès d’un échantillon représentatif de toute la population décrivant l’ensemble des postes des budgets familiaux est faite en 1951. Auparavant, en 1946, 1948 et 1949, avaient été faites des enquêtes auprès des ouvriers portant sur tout le budget ou des enquêtes auprès de toute la population mais sur certains postes du budget (textiles, ravitaillements).

À ce moment là, les préoccupations essentielles portaient sur les pénuries et l’inflation galopante. Plusieurs autres enquêtes seront faites dans les années 50. Par ailleurs, certaines pratiques sociales sont étudiées sur des échantillons : départs en vacances (1949), écoute de la radio (1952). Une nouvelle culture statistique se développe ainsi à l’Insee, à partir des travaux de Thionet, Lévy-Bruhl, Chevry, Porte, Desabie. Elle associe les formalismes mathématiques du calcul des probabilités, enseignés à l’École, à une curiosité sociologique stimulée par le développement, à la même époque, des sciences sociales empiriques dans d’autres centres de recherches : CNRS, Ined, Crédoc.

Il faut tout inventer. Fabriquer des questionnaires, des plans de sondage et des nomenclatures, rédiger les instructions aux enquêteurs et former ces derniers, expérimenter les techniques d’interview sur le terrain, éviter les pièges des non-réponses et des erreurs de chiffrement, perforer et vérifier des cartes mécanographiques, construire des tableaux et des graphiques, et enfin ne pas oublier d’en tirer des commentaires judicieux et pertinents... Tout cela s’apprend sur le tas, dans la pratique, mais fait aussi l’objet de manuels et d’enseignements, assurés par Pépe, Chevry, Desabie. Ce dernier sera, pendant plus de trente ans, le grand prêtre et le symbole de cette strate importante de la « culture Insee ».

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Les enquêteurs : au début, des fonctionnaires volontaires

Les DR sont étroitement associées à ces opérations, puisque ce sont elles qui sont en contact direct avec « le terrain », que les jeunes statisticiens du quai Branly ne connaissent qu’à travers leur intermédiaire. La question du « réseau des enquêteurs » est résolue de façon variable. Jacques Desabie racontera, beaucoup plus tard : « Pendant des années, les enquêtes sur le terrain étaient très souvent réalisées par des fonctionnaires des DR, dont ce n’était pas l’activité principale et qui appartenaient aux services les plus divers, mais qui étaient « volontaires » pour exécuter ce travail et envoyés si nécessaire en mission pour l’exécuter. Le développement des enquêtes a imposé à partir de 1954 de tirer un « échantillon-maître » de cantons et d’y recruter des enquêteurs extérieurs à l’Insee, payés au questionnaire. Un réseau d’enquêteurs permanents, vacataires domiciliés dans les DR et spécialisés dans les enquêtes permanentes, a été mis sur pied vers 1965 sans résultat bien probant ». (J. Desabie, 1976).

Pratiquement, en fin de période, il y eut coexistence entre enquêteurs permanents et enquêteurs occasionnels. Pourtant, si les DR participent activement à l’exécution des enquêtes, elles ne profitent pas beaucoup, à cette époque, de leurs résultats. Les échantillons sont petits, représentatifs au niveau national, mais ils ne peuvent être utilisés au niveau régional. Les pratiques sociales décrites peuvent difficilement être régionalisées. Pour cela, les autres sources, recensements, fichiers administratifs, restent nécessaires. L’enquête par sondage ne se prête pas à la mise en place d’une statistique locale que, par ailleurs, les DR commencent à envisager. Celle-ci sera développée plus tard, à partir des années 70.

Ateliers mécanographiques des années 50 à la DR de Clermont-Ferrand

Ateliers mécanographiques des années 50 à la DR de Clermont-Ferrand

© Insee

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Mesurer l’emploi, le chômage, la mobilité sociale

L’histoire de la méthode des sondages a souvent été racontée par les spécialistes des sondages d’opinion, au point que, pour une grande partie du public, le mot sondage est synonyme d’opinion. Dans cette histoire traditionnelle, sont évoqués le sondage de Gallup prévoyant la victoire de Roosevelt à l’élection américaine de 1936, puis, en France, celui de Stoetzel en 1938, portant sur les accords de Munich. Mais cette histoire ignore le fait que ce sont des statisticiens publics qui, bien avant Gallup, ont les premiers imaginé cette façon de multiplier les investigations statistiques à moindre coût. Le Norvégien Kiaer en 1895 et le Britannique Bowley en 1906, ont fait des « dénombrements représentatifs » (ancien nom de la méthode), portant sur des questions économiques et sociales. Au début du siècle, la Russie avait entrepris aussi des enquêtes par sondages dans le domaine de la production agricole de céréales. Aux États-Unis, dans les années 30, un chômage très grave sévit. Le Bureau of Census (l’Insee américain) cherche à le mesurer par un recensement. Mais de jeunes statisticiens proposent de faire une « enquête par sondage sur l’emploi et le chômage », portant sur 2 % de la population. Plutôt mal accueillie par leurs chefs, cette idée encore saugrenue produit (en 1937) de meilleurs résultats que le recensement (postal) parce que, par cette méthode, il est possible d’interroger directement les personnes et d’améliorer la qualité des réponses. L’histoire de cette réussite est l’équivalent, pour la statistique publique, de celle de Gallup et de l’élection de 1936 pour les spécialistes de « l’opinion ».

En 1949, un jeune statisticien français, Raymond Lévy-Bruhl, passe quelques mois au Census de Washington, et travaille avec les pionniers des sondages américains. La première enquête française sur l’emploi est faite en 1950 par Pierre Thionet et Raymond Levy-Bruhl. C’est Thionet qui a transformé les enquêtes par quota réalisées par Stoetzel en enquêtes scientifiques tirées du modèle américain. En 1946, il avait déjà exposé leur théorie dans « Méthodes statistiques modernes des administrations fédérales aux États-Unis ». Thionet fut, à certains égards, une des personnalités les plus marquantes de l’Institut, puisque sa méthode de sondage fut utilisée jusqu’en 1987.

L‘enquête porte sur un échantillon de seulement 5 500 ménages, et le nombre des chômeurs figurant dans celui-ci est faible (moins de 100). Il n’était donc pas question d’en tirer des conclusions sur les variations du chômage d’une enquête à l’autre. Lévy-Bruhl ne parvient pas à faire accepter cela par ses interlocuteurs du ministère. Il racontera, en 1976, la découverte de difficultés techniques et « pédagogiques », que les statisticiens de l’emploi rencontreront encore pendant longtemps :

« À la suite de la publication des résultats, il me fut difficile de faire admettre à un membre du cabinet du ministre de l’Économie que l’instrument ne permettait pas de mesurer et de publier les variations du chômage entre les dates des deux premières enquêtes. C’était à ses yeux le but principal du travail, et il ne comprenait pas que des résultats tirés des enquêtes ne puissent se substituer immédiatement aux chiffres publiés jusqu’alors, qui résultaient de dénombrements administratifs. Or, le nombre de chômeurs secourus et non secourus était à l’époque relativement faible (de l’ordre de 150 à 200 000, c’est-à-dire moins de 100 dans l’échantillon), et ces deux enquêtes étaient expérimentales. On avait d’ailleurs été amené à changer, entre les enquêtes, le texte des questions sur le chômage. La première conduisait en effet à un nombre de chômeurs trop élevé car, lorsqu’on demandait : « Cherchez-vous du travail ? » , des personnes répondaient « oui » , alors qu’elles ne cherchaient pas réellement. Lors de la seconde enquête, une question supplémentaire porta sur la manière dont ce travail était recherché. Cette enquête conduisit à une diminution de l’évaluation du nombre des chômeurs de près de 100 000. De plus, l’échantillon avait été renouvelé entre les deux dates. Dans ces conditions, mesurer l’évolution du chômage entre les deux enquêtes était vraiment hors de la portée de l’instrument ; et cependant il rendait disponible une quantité d’autres informations inédites ». (R. Lévy-Bruhl, témoignage écrit en 1976).

Cette enquête est poursuivie entre 1950 et 1960, semestriellement (en 1950, 1951 et 1953), ou annuellement (les autres années) sur des échantillons de 6 000 à 11 000 ménages. Elle est l’occasion d’étudier de nouvelles questions : structure de la population active, évolution des taux d’activité. En juin 1953 est utilisé le nouveau « code des catégories socioprofessionnelles », dû à Jean Porte. Des questions complémentaires sont ajoutées à certaines enquêtes. L’une d’elle, en 1953, porte sur la « profession du père » de la personne interrogée. Exploitée par Jacques Desabie, elle conduit à une étude sur la « mobilité sociale », ancêtre des enquêtes « Formation - qualification professionnelle » (FQP), qui scelleront une alliance de longue durée entre statisticiens et sociologues.

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L’épreuve du feu : la bataille de l’indice des prix

C’est à l’occasion de batailles sur une certaine conception de sa mission que se forge l’identité d’une institution. Pour l’Insee des années 50, les vives controverses autour de l’indice des prix ont joué ce rôle. Dans les années 30, était déjà calculé un indice des 34 articles, mais aucune enquête sur les budgets ne permettait de fixer les pondérations à accorder à chacun d’eux. Dès 1946, de premières enquêtes portant sur les budgets ouvriers fournissent de tels coefficients. En 1950, un nouvel indice des 213 articles, base 100 en 1949, est calculé sous la direction d’un ancien militaire, très compétent, Raymond Dumas. Quelques années plus tard, celui-ci occupera le poste de directeur général de l’Office statistique des communautés européennes.

La tourmente va venir des lois décidant d’indexer les salaires sur l’indice des prix, ce qui fait jouer à l’Institut un rôle politique énorme. Les polémiques vont d’abord porter sur la composition du « panier de la ménagère ». L’Insee ne parvient pas immédiatement à faire accepter l’idée que celle-ci doit être observée dans des enquêtes, et non pas décidée de façon « normative » par des commissions ad hoc, comme cela avait été pratiqué longtemps. Ainsi, en 1950, la loi prévoit une telle commission. Lévy-Bruhl y assiste et se désespère :

« La discussion s’enlisait sur des questions de ce type : était-il normal que ce manœuvre prenne ses vacances à 95 km de Paris ? S’il pouvait aller jusqu’à la mer, serait-ce en Normandie, ou pourrait-il aller dans le Midi ? Ce fut plus difficile encore pour les vêtements : certains membres de la commission portaient en réunion des costumes chers, d’autres venaient en séance porteurs de costumes très bon marché qu’ils affirmaient inusables et proposaient une longue durée d’amortissement... Il n’y eut donc pas de budget-type pour l’indexation du Smig. Une nouvelle loi fut promulguée qui prévoyait son indexation sur l’indice des 213 articles, c’est-à-dire un ajustement automatique lorsque l’augmentation de l’indice dépassait un seuil de 5 % ». (R. Lévy-Bruhl, témoignage écrit en 1976).

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L’échelle mobile

Le principe de « l’échelle mobile », indexant les salaires sur l’indice Insee des 213 articles, est retenu par la loi de juillet 1952. Closon rappelle que « cet indice a été conçu uniquement comme moyen d’observation économique en dehors de toute préoccupation d’échelle mobile » (sans doute évoque-t-il là le fait que les pondérations résultent d’une enquête et non d’un budget-type normatif). Ce mode d’indexation permet, selon lui, de « libérer les politiques et les administrations d’un certain nombre de soucis en transférant la responsabilité de décision vers un appareil qui se voudrait dans toute la mesure du possible scientifique ». (F.-L. Closon, 1955).

Mais, pour pouvoir jouer ce rôle, l’Insee va devoir affirmer de façon intransigeante son autonomie par rapport à d’autres services exerçant des fonctions de décision et de contrôle, et notamment, la « Direction des prix », qui occupe des bureaux voisins dans les bâtiments du quai Branly. Il ne faut donc surtout pas que puissent être confondus les relevés de prix de l’Insee, et les contrôles exercés par les agents de la Direction des prix, pour faire respecter des règlements de blocage des prix. Le directeur des prix, Louis Franck, a lui aussi une forte personnalité, et ses rapports avec Closon sont complexes et souvent tendus. Il l’estime pourtant beaucoup, et le décrit ainsi dans ses mémoires : « F.-L. Closon était surtout un grand caractère qui, dès le début, et avec une inlassable ténacité, défendit l’indépendance et l’objectivité totale de l’Institut face aux cabinets ministériels et aux gouvernements. Calculé par lui, l’indice serait ce qu’il devait être, sans surcharge ni rature. Il le rappela, le regard brûlant, à certains ministres qu’il mettait hors d’eux, presque autant qu’il était hors de lui ». (Louis Franck, 1991).

Les problèmes proviennent de ce que les « 213 articles » sont une liste de produits bien précis, connue du ministre. La tentation est donc forte de bloquer les prix de ces articles, en laissant filer les autres, ce qui consterne bien sûr les statisticiens. Ces manipulations suscitent des protestations énergiques, aussi bien des entreprises dont, pour leur malheur, les produits figurent dans l’indice, que des salariés qui ont le sentiment que celui-ci ne reflète pas du tout leurs « vraies dépenses ». La solution de ce problème viendra, dans les années 60, quand la liste des « variétés » (produits suivis par l’indice) sera tenue rigoureusement secrète, y compris des autres administrations. Mais ces controverses laisseront des traces durables dans la culture de l’Insee, fondée sur l’objectivité et l’impartialité. Elles seront racontées régulièrement aux nouveaux arrivants, et font partie de leur bagage professionnel.

Statisticiens, conjoncturistes et comptables nationaux : éternelles controverses

Durant la période Closon, les « études économiques » de l’Insee portent en grande partie sur la conjoncture, en s’appuyant notamment sur la toute nouvelle enquête sur l’opinion des chefs d’entreprise à propos de leur situation et de la situation générale. Vers 1950, cette compétence de l’Insee est critiquée par certains ministres, qui souhaitent la lui retirer. Dès 1948, Closon affirme la nécessité d’un rapprochement entre les activités de statistique et d’études. Il est aussi conscient, comme Sauvy avant lui, d’un double danger. D’une part les statisticiens peuvent être tentés de se replier sur leur travail de construction des chiffres, en restant indifférents à leurs usages sociaux, comme au temps de la SGF. D’autre part la conjoncture serait laissée aux essayistes et aux littérateurs si l’Insee ne s’en occupait pas :

« La statistique privée de l’exaltation de la conjoncture et des études économiques reprendrait bientôt le caractère terne et inactuel qui paraît plaire aux statisticiens. La conjoncture et les études économiques, délivrées de l’impératif de précision des statistiques retrouveraient rapidement l’allure légère et séduisante des photos auxquelles nous accoutume l’après-guerre ». (F.-L.Closon, 1950).

Les sensibilités des statisticiens producteurs de chiffres et de ceux qui tentent de les interpréter du point de vue de la conjoncture sont complémentaires, mais ne sont pas les mêmes. Les controverses sont fréquentes. Ce sont précisément de telles tensions fécondes qui constitueront la spécificité de l’Insee par rapport, d’une part, à des services statistiques d’autres pays, purement producteurs de chiffres, et, d’autre part, des analystes conjoncturels pour qui les données sont tout juste ce qui sort de l’ordinateur et des « banques de données ». Dans les années 50, André Piatier, Jacques Dumontier et Jacques Méraud inventent une autre strate de la culture Insee, différente de celle de Thionet, Desabie ou Lévy-Bruhl.

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La naissance du comptable national

D’autres controverses vont opposer bientôt tant les statisticiens que les conjoncturistes à une espèce encore différente de statisticien-économiste, le comptable national, tout juste en train de naître de l’autre côté de la Seine. Le Service des études économiques et financières (Seef), créé en 1950 par Claude Gruson, fabrique, par des méthodes à faire frémir les experts du quai Branly, les premiers Tableaux d’échanges interindustriels et Tableaux économiques d’ensemble de la comptabilité nationale. Pourtant certains statisticiens fort sérieux, comme Malinvaud, s’y aventurent, et contribuent à rendre l’outil digne et légitime, au moins aux yeux de la maison de la rive gauche.

Très vite la question des relations entre le Seef et l’Insee, et, plus précisément, entre la comptabilité nationale et la statistique, est discutée. En 1958, l’hypothèse d’une fusion des deux services est formulée. Un statisticien de l’Insee, Jacques Vacher, analyse finement dans une note de 1958, les qualités différentes et complémentaires des uns et des autres :

« La spécialisation actuelle a pour inconvénient de confiner les statisticiens dans la collecte pratique des renseignements, où ils acquièrent un sens vif de ce qu’il est possible de demander aux opérations statistiques (recensements, enquêtes, sondages) et de la valeur relative des informations obtenues, mais où le manque de perspectives risque de leur cacher l’intérêt de l’ensemble et l’urgence relative des perfectionnements possibles. Les comptables nationaux au contraire, séduits par l’excellence théorique de l’instrument qu’ils ont conçu, peuvent avoir tendance à sous-estimer l’influence de la médiocrité des données introduites dans cet instrument ; ils sont naturellement amenés en outre à demander à l’observation statistique des distinctions de détail, parfaitement adaptées à la finesse de leurs méthodes d’enregistrement comptable, mais impossibles à obtenir pratiquement. Il risque ainsi de se développer une sorte de divorce entre la spéculation et l’observation, la première ne s’appuyant sur la seconde que par l’intermédiaire d’estimations et de répartitions plus ou moins arbitraires et hasardeuses, mais trouvant une justification trompeuse dans le contentement de son propre raffinement (...).La comptabilité nationale met en œuvre la quasi-totalité des statistiques démographiques, économiques, sociales et financières. Elle consiste à bâtir une synthèse systématique de l’ensemble de la documentation chiffrée relative à un pays. L’activité de comptable national n’est donc pas essentiellement différente de celle du statisticien » (J. Vacher, 1958).

Pour l’heure (1958), la discussion a lieu entre services de ministères différents : le Seef est rattaché à la direction du Trésor du ministère des Finances, tandis que l’Insee dépend encore d’un ministère de l’Économie distinct. Plus tard, après 1960, les deux ministères seront réunis, et une grosse partie du Seef sera rattachée à l’Insee, sous la houlette de Claude Gruson. Mais les débats, souvent vifs, continueront longtemps, dans les couloirs même du quai Branly.

Ce n’est pas tout. Des controverses d’un autre type opposent aussi les comptables nationaux aux conjoncturistes. Alors que les premiers essaient de prévoir l’avenir dans le cadre comptable annuel des budgets économiques, les seconds prennent appui sur d’autres types de raisonnements et de contraintes, centrés sur les séries mensuelles, sur les opinions des chefs d’entreprise, et sur une connaissance plus intuitive des mécanismes économiques. Les discussions entre les comptables nationaux, calés sur leurs « équilibres ressources-emplois » annuels, et les conjoncturistes, dont l’œil est braqué sur les séries mensuelles, sont épiques. Mais elles font avancer les arguments, et, au bout du compte, les deux traditions s’enrichissent mutuellement. Longtemps, dans les années 60 à 70, on retrouvera la trace de ces trois façons de travailler, des statisticiens, des conjoncturistes et des comptables nationaux, symbolisées par les trois noms de Desabie, Méraud et Mayer.

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L’organisation taylorienne du travail

Les lignes qui précèdent pourraient donner l’idée que l’Insee des années 40 et 50 est surtout un laboratoire de recherche où sont expérimentées méthodes et idées nouvelles sur l’observation de la société. Il est cela en partie, au moins à Paris, mais il est d’abord et surtout un ensemble d’ateliers chargés de lourdes tâches administratives. Celles-ci impliquent un personnel nombreux, astreint à des tâches d’autant plus austères et répétitives que le matériel mécanographique du temps est infiniment moins performant que l’informatique d’aujourd’hui. En 1946, un directeur régional se plaint : « L’outillage est rudimentaire contrairement à une opinion superficielle. Sorti de l’équipement mécanographique, notre outil le plus perfectionné est le crayon ».

Les tâches à accomplir arrivent de façon irrégulière, par à-coups. Ceci rend difficile la planification du travail des ateliers, et fait alterner périodes de pointe et périodes de semi-chômage. Ces dernières peuvent même alimenter les critiques d’observateurs extérieurs peu avertis, prêts à dénoncer l’inutilité de ces services administratifs encore mal connus. Tout pousse donc l’encadrement, de la DG et des DR, à chercher à « organiser rationnellement », de façon prévisible et contrôlable, les tâches des ateliers. Pour cela, « l’organisation scientifique du travail » (OST), inspirée des travaux de l’ingénieur américain Taylor, connaît alors un vif succès, notamment dans les grandes entreprises industrielles. À travers ses notes de service et ses « Bulletins d’information », la direction générale fait circuler largement de tels modèles d’organisation et les résultats des expériences menées ici ou là. Les anciens officiers et sous-officiers issus du SNS sont bien préparés à mettre en œuvre ces méthodes, déjà utilisées dans l’armée et dans les industries liées à celle-ci. Ces nouvelles organisations insisteront sur l’enrichissement des tâches, l’augmentation de la responsabilité individuelle et la circulation de l’information.

Ce modèle d’organisation industrielle sera bien sûr fortement mis en cause vingt ans plus tard, et remplacé par des organisations moins strictement hiérarchisées et militaires. Dans les années 40 et 50, beaucoup voient encore dans l’OST taylorienne un moyen d’intégrer l’Insee dans les grandes organisations de la production moderne. Celles-ci sont supposées offrir, en contrepartie de ces méthodes de contrôle strictes et autoritaires, des garanties et une régularité de l’emploi, au moins pour ceux des employés qui ne sont pas frappés par les vagues de licenciements, qui s’étendent de 1945 à 1950. Tout en stimulant les méthodes tayloriennes et le suivi centralisé du volume de travail fourni par les DR, Closon et son directeur de cabinet Chauvière - maître lointain, mais certain des DR - encouragent aussi les directeurs régionaux à favoriser la création de sections syndicales, et à être attentifs à leur demandes. Les ateliers de mécanographie se mettent plusieurs fois en grève, en 1952, 1956 et 1957, notamment en raison de retards dans le paiement de primes spécifiques. La direction bataille avec les cabinets ministériels pour que les ressources nécessaires soient reconduites.

Atelier de trieuse de cartes perforées à la DR de Bordeaux

Les dames de l'établissement central

© Insee

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Coups d’accordéon sur la pyramide des âges

L’histoire du recrutement des agents a des conséquences fâcheuses sur la pyramide des âges. Important entre 1941 et 1944, ce recrutement a cessé ensuite, et entre 1945 et 1958 les baisses d’effectifs se sont succédées. Du coup, le personnel vieillit : en 1959, l’âge moyen du personnel d’exécution est de 42 ans. L’effectif total n’est plus que de 2 700 personnes, alors qu’il était de 7 000 en 1945, niveau qu’il ne retrouvera qu’en 1975. De nouveaux recrutements massifs interviendront dans les années 60, ce qui entraînera que, dans les années 70, la pyramide des âges aura deux « bosses » extrêmement marquées, avec, d’une part, les personnels issus de la période Carmille et, d’autre part, la nouvelle vague, embauchée au temps de Gruson et de Ripert.

Cette différence sera alors visible non seulement sur les graphiques de la pyramide des âges, mais aussi, à l’œil nu, dans les couloirs et les ateliers. Ces deux groupes se distingueront facilement dans leurs façons de vivre, de s’habiller, de réagir aux événements, de participer à leur travail et aux mouvements syndicaux. La trace des périodes Carmille et Closon sera ainsi visible jusqu’aux années 80, quand les personnes qui ont commencé à travailler à cette époque seront parties à la retraite. Durant toute la période intermédiaire, le mélange des deux « cultures d’entreprise » aura eu des effets spectaculaires, et aura caractérisé l’ambiance de l’Insee pendant plusieurs décennies.

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Des adjoints techniques aux contrôleurs

Au temps de la SGF, les catégories statutaires du personnel distinguaient les « statisticiens » du personnel d’exécution (les célèbres « dames »). Parmi les premiers, trois sous-groupes : les statisticiens, les statisticiens-adjoints, les aides-statisticiens. Les « statisticiens-adjoints » , recrutés sur un concours de haut niveau étaient destinés à devenir « statisticiens » au cours de leur carrière. Les « aides-statisticiens », recrutés sur un concours de niveau moins élevé, ne devaient pas, en principe, devenir « statisticiens », sauf exception.

Le SNS de 1941 reprend une organisation analogue en distinguant les corps d’administrateurs et d’attachés. Les membres des personnels d’exécution sont pour la plupart « commis ». À partir de 1946 et de la création de l’Insee, l’organisation du travail dans les directions régionales fait apparaître qu’un échelon manque dans cette hiérarchie, celui d’un encadrement moyen doté d’une compétence technique appliquée. La création, en 1948, du corps des « adjoints techniques » vise à répondre à ce manque, mais les commis protestent à travers les organisations syndicales : ce nouveau corps est-il un débouché pour eux, ou sera-t-il formé seulement de nouveaux entrants ? Plus tard, en 1967, ce corps deviendra celui des « contrôleurs » et constituera une pièce essentielle d’une hiérarchie dans laquelle se mêleront les promotions à l’ancienneté, au choix, et sur concours, interne et externe.

D‘autres mesures statutaires importantes sont prises dans cette période. En 1951, près de 2 000 auxiliaires sont titularisés soit comme commis, soit comme employés de bureau. En 1956, ceux-ci seront d’ailleurs reclassés en agents de bureau, nouveau corps constitué au début des années 50. En 1952, est créé un corps de mécanographes sur machines à cartes perforées.

Les administrateurs et les attachés sont encore peu nombreux et jusqu’en 1961 seulement une petite douzaine d’entre eux sont mis à la disposition des services statistiques des autres ministères.

L‘Insee reçoit aussi l’autorisation de recruter du personnel vacataire pour l’exécution et l’exploitation de travaux statistiques, économiques et mécanographiques, ce qui lui permettra d’embaucher près d’un millier de personnes pour la réalisation du recensement de 1954.

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Les mésaventures du « calculateur électronique »

Une étape importante de la transformation des méthodes de travail de l’Insee sera, à partir des années 60, l’arrivée des ordinateurs et de l’informatique. Mais ces deux mots n’existaient pas avant 1960. On parlait alors de « calculateurs électroniques » (ou même parfois de calculatrices !) L’arrivée de ces machines est, dans les années 50, à l’origine d’un épisode difficile, dont le souvenir pèsera quelque temps sur les premiers utilisateurs de l’informatique à l’Insee. Aux États-Unis, les besoins du Bureau of Census avaient joué un rôle stimulant dans la construction des premiers calculateurs, notamment l’Univac 1, commandé en 1948 aux deux inventeurs Eckert et Mauchly. La saga de l’histoire de l’informatique montre les statisticiens américains présentant triomphalement, lors du recensement de 1950, les performances du nouvel outil débitant ses cartes perforées.

Les Français ne veulent pas être en reste. Dès 1953, les responsables de la préparation du futur recensement agricole de 1955 veulent expérimenter ces machines. Selon Closon, s’adressant en 1955 au secrétariat d’État aux affaires économiques, « les 2,5 millions de questionnaires collectés comporteront chacun 10 types de questions distinctes, et les calculs particuliers auxquels il va falloir se livrer pour apprécier la valeur des tableaux obtenus par sondage ne peuvent se passer de l’emploi d’une super-tabulatrice ». (F.-L. Closon, 28 novembre 1955). C’est à travers ce mot de « super-tabulatrice » que le futur ordinateur est alors conçu, dans le prolongement de la mécanographie.

Après une première exploration du marché, en 1955, un calculateur CAB 3026, produit (ou plutôt projeté) par la Société d’électronique et d’automatisme (SEA) est commandé, pour la somme de 120 millions d’anciens francs. Il doit être livré à la fin de 1956 et utilisé pour le recensement agricole dès janvier 1957. Mais rien n’arrive avant... l’été 1958 ! L’Insee a dû faire appel à une trieuse IBM 101 pour traiter le recensement agricole. Les premiers essais du CAB 3026 ont lieu, rue Boulitte, en juillet 1958, mais « moins d’une heure après le début de l’opération, il faut ouvrir la porte du bloc de calcul en raison de l’échauffement de l’appareil ». (F.-L. Closon, 30 juillet 1958). Finalement, en 1959, il apparaît que « si la machine est acceptable en tant qu’organe de calcul, elle ne peut en aucune façon servir selon les termes du contrat à l’exploitation des fichiers de cartes perforées ». (F.-L. Closon, 4 juin 1959). Le calculateur est renvoyé à la SEA, et on cherche autre chose...

À partir de cette date, l’Insee établit des relations avec Bull et IBM-France. Patrick de Miribel, futur chef du département informatique de l’Insee, fait en 1960, sur proposition d’IBM-France, un stage à « l’Institut européen de calcul scientifique ». Cette même année, sont comparés l’ensemble 7070-1401 d’IBM et le Gamma 60 de Bull. Dans un premier temps, IBM est préféré par l’Insee, mais les autorités décident que le recensement démographique de 1962 sera dépouillé par le Gamma 60 de Bull. Ces problèmes techniques et ces questions de concurrence entre firmes françaises et étrangères se reposeront souvent dans l’histoire de l’informatique à l’Insee.

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Statistique outre-mer et innovation sociologique

L’intitulé complet de l’Insee figurant dans la loi du 27 avril 1946 était : « Institut National de la Statistique et des Études Économiques pour la Métropole et pour la France d’Outre-Mer ». En octobre 1943 avait été créé, parallèlement au SNS, un Service colonial de statistique (SCS) dirigé par Georges Bournier. Par ailleurs une « Statistique générale de l’Indochine » existait depuis 1923, et des services avaient aussi été créés, sous Vichy, en Algérie, en Tunisie et au Maroc. À partir de 1946, l’Insee consacre une énergie appréciable à faire vivre ces services, dans des conditions institutionnelles très variables, en fonction de l’évolution politique des divers territoires. La statistique de l’Indochine fonctionne jusqu’en 1954.

En Afrique occidentale et équatoriale française (AOF, AEF et Madagascar), des services statistiques sont créés progressivement, dans les années 50 dans la plupart des territoires qui deviendront des états indépendants, en 1958 (Guinée) et 1962 (pour les autres). Nombre de jeunes administrateurs et attachés de l’Insee y commencent leur carrière et en particulier Gérard Théodore qui sera tour à tour chef du service statistique du Cameroun, puis d’AEF. Des enquêtes « socio-économiques » y sont organisées. La première enquête par sondage au niveau d’un territoire a été réalisée en Guinée en 1955. Parallèlement, des enquêtes socio-économiques régionales ont été organisées, par exemple en Côte-d’Ivoire : Jacques Royer et Jean Causse animent une enquête « nutrition-niveau de vie ». Sur ce modèle seront organisées beaucoup d’autres enquêtes socio-économiques, dans les années 60 et 70, dans le cadre du service Coopération de l’Insee dirigé par Albert Ficatier.

Les services statistiques en Afrique : relever les prix sur le marché, toute une aventure !

Les services statistiques en Afrique : relever les prix sur le marché, toute une aventure !

© Insee - F Ganon

En Afrique du Nord, les trois services statistiques de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie organisent des recensements et des enquêtes. Une direction régionale de l’Insee fonctionne à Alger jusqu’en 1962. Trois jeunes statisticiens, Alain Darbel, Jean-Paul Rivet et Claude Seibel (en poste dans cette DR), conduisent avec le sociologue Pierre Bourdieu une vaste enquête sur le travail et l’emploi, combinant méthodes statistiques et méthodes ethnologiques, dans les conditions difficiles de la guerre. Cette association originale conduira, en 1963, à un ouvrage commun qui fera date : « Travail et travailleurs en Algérie ». En résultera aussi une collaboration régulière entre statisticiens et sociologues, notamment dans le cadre de l’Ensae, où Bourdieu enseignera quelque temps la sociologie.

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Naissance de l’Ensae en 1960

Jusqu’à la fin des années 50, l’École d’application créée par Carmille en 1942, forme, pour l’essentiel, quelques administrateurs (en deux ans) et attachés (en un an). Mais peu à peu le profil professionnel original de ses anciens élèves commence a être connu dans d’autres administrations et dans des grandes entreprises. Des élèves non fonctionnaires sont de plus en plus nombreux à la fréquenter. Ils sont majoritaires dans la division « administrateurs » à partir de 1961 (mais ne le seront qu’en 1987 dans celle des « attachés »). Cette évolution pousse à transformer cette école de petite taille en une véritable grande école. Ce sera l’École nationale de la statistique et de l’administration économique (Ensae), créée en 1960, et dirigée peu après par Edmond Malinvaud. Alors que l’école d’application du temps d’Eugène Morice était directement orientée vers la formation de statisticiens pour l’Insee, la nouvelle école aura des débouchés et un rayonnement beaucoup plus larges.

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Vers le grand tournant de 1961

Entre 1958 et 1961, la question des relations entre l’Insee et le Seef de C. Gruson est largement débattue. Closon juge anormal que la comptabilité nationale soit élaborée complètement en dehors de l’Insee, et même dans un ministère différent du sien. Gruson, pour sa part, est très conscient de l’originalité administrative qu’a constitué la mise en place du Seef dans les années 50, et aussi de ce que cette innovation a dû à l’ombre protectrice de la direction du Trésor. Il craint, à tort ou à raison, que son petit engin prototype soit noyé dans la grande machine Insee.

Dès 1958, Closon propose la création d’un « Inseef » (Institut national de la statistique et des études économiques et financières), fusionnant les deux services. Gruson résiste, bien sûr. Finalement, la question sera résolue grâce aux changements de l’organisation du gouvernement. Les deux ministères des Finances et de l’Économie sont réunis en 1960. Par ailleurs, il est décidé de scinder le Seef en deux parties. L’une, chargée des comptes du passé, sera rattachée à l’Insee en 1961, et Gruson deviendra le directeur de ce nouvel ensemble. L’autre partie du Seef chargée de la prévision et d’études directement destinées au ministère, deviendra la direction de la Prévision en 1965.

Ainsi s’achève une période commencée dans des conditions très difficiles. Peu à peu, Closon, les nouveaux statisticiens et les personnels répartis dans les divers établissements ont su consolider une institution a priori un peu bancale, inventer et mettre en application des méthodes nouvelles, initialiser des services statistiques à l’agriculture, l’éducation, le travail, la santé et mettre en place des embryons de tout en résistant aux feux croisés de critiques qui n’ont pas manqué. L’arrivée des comptables nationaux va ouvrir une nouvelle page et faire se confronter des sensibilités contrastées mais complémentaires.

Au cours de ces quinze années, de nouvelles façons d’utiliser la statistique dans le débat social ont été expérimentées. Dans son allocution de départ, en 1961, Closon résume la conception qu’il s’est faite des relations entre statistique et vérité, dans des termes subtils livrés à la méditation de ses successeurs :

« On l’appelle Institut, elle n’est qu’une direction générale, son directeur est révocable ad nutum, on le lui a rappelé. Direction générale, elle est chargée, comme un organisme un peu extérieur à l’administration militante, d’une magistrature, celle du chiffre. Elle doit dire la vérité, et celle-ci, de tout temps, peut paraître contestable quand elle n’est pas pleinement satisfaisante. Il n’existe pas de vérité statistique absolument incontestable, seulement il y a une tradition de l’interprétation et des limites infranchissables que l’on croit cependant toujours pouvoir reculer ». (F.-L. Closon, 1961).

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